Faire la synthèse de certains savoirs et renouveler les principes de
la philosophie sont deux tâches d'envergure que Michel Meyer s'est
attribuées dans une entreprise de longue haleine visant à regrouper
ses démarches antérieures pour leur donner toute l'ampleur
d'une œuvre de méditation.
À côté d'ouvrages qui proposèrent récemment
un modelage de la raison vue comme créatrice, et même comme contradictoire
ou aléatoire[1], l'ouvrage
de Meyer s'attaque à une raison qui lui semble à bout
de souffle (il la conçoit comme s'étant abusivement construite
sur le modèle de la physique ou de la géométrie) et qu'il
veut donc remodeler sur les lois du questionnement questionné.
Se plaçant au-delà de la philosophie de l'être des
Anciens, au-delà de la philosophie du sujet des Modernes, c'est
dans l'interrogativité que se situe cette philosophie propre
à questionner le questionnement même. Une rationalité
alternative, voire une raison différemment invoquée, verront-elle
le jour, naîtront-elles de ce renversement d'une historicité
à laquelle les Modernes se fièrent aveuglément alors
qu'elle ne faisait que manifester le refoulement de ce questionnement
perçu par Meyer ? C'est, sur cette base interrogative et
à cette série d'élucidations questionnantes que
tendent les analyses réflexives de Michel Meyer.
Sur la constatation courante que nous donnons généralement trop
d'importance aux réponses, Michel Meyer a voulu réorienter
le mouvement de réflexion vers la question elle-même. Son intention
est alors de réinterpréter, à la lumière d'une
interrogativité radicale, la réalité en elle-même
à partir d'une nouvelle perception de l'espace et du temps,
mais aussi à partir de nouveaux principes de la pensée et donc
aussi de nouvelles catégorisations du réel. En deçà
des réponses, c'est dans les questions, et surtout dans ce qui
fut à l'origine du questionnement, que, pour Meyer se cache un
réel qui nous aurait échappé jusqu'ici.
Une première partie s'appuie sur l'ordre des
réponses, d'abord conçu comme « ordre du
jugement » autrement dit en tant qu' « ordre propositionnel ».
Sont alors évoqués les fameux principes de la raison que sont
les principes de contradiction, de raison, d'identité et de tiers
exclu. Avec le premier des principes, celui que l'on disait incontournable,
généralement « [l]e questionneur est présenté
comme prisonnier d'une assertabilité absolue et inéluctable :
sa démarche en fait partie et ne peut que la révéler,
la reconfirmer » (p.68). C'est du moins ce qu'Aristote
faisait ressortir d'une éventuelle mise en question du principe
de contradiction ; mais, selon Meyer, pour que celui-ci soit réfuté
encore faut-il qu'il soit établi : c'est-à-dire
voulu ou déjà conscient. Pour Aristote, ce principe
fonctionne inconsciemment pour nous et commande notre obéissance ;
mais, pour que ce principe puisse commander à titre de principe, encore
faut-il, pour Meyer, qu'il y ait un autre « principe plus
premier qui stipule qu'il faut ou qu'il y a des principes au logos »
(ibid.).
Dès lors, le principe de contradiction ne pourrait plus être
considéré comme principe premier... Mais le principe de raison
doit être non contradictoire pour être cohérent ;
il est l'argument fondateur validant l'ordre propositionnel. L'alternative
« x est A » et « x n'est pas A »
se pense en termes de contradiction, donc se réduit à une seule
proposition. Or, c'est bien le principe de non-contradiction qui rend
impossible l'alternative, synonyme de questionnement pour Meyer.
Nous arrivons progressivement au cœur du questionnement avec la question :
qu'est-ce que l'apocritique ? Car « c'est,
écrit Meyer, « le répondre qui s'empare de lui-même
en se référant à la question du questionnement »
(p.91). Assimilant ordre des réponses et ordre du jugement, Meyer voit
les principe de ce dernier s'articuler « autour du refoulement
du questionnement » (p.92). À partir de là on fait
retour aux trois grands principes rationnels qui se déduisent de l'ordre
des réponses ; le principe de raison énonçant naturellement
: « Toute réponse a une raison » (p. 95). Mais
c'est le processus de questionnement qui détermine sous quel
rapport A ou non-A peut être vrai. Est alors examinée la possibilité
du questionnement avec la réponse comme catégorisation. Concepts
et catégories ont pour origine les interrogatifs : « la
catégorisation est la réponse qui ouvre l'effectuation
d'un questionnement sur sa solution » (p.143). Se pose alors
la question d'une table des catégories : une telle chose
existe-t-elle ? Prédominent deux interrogatifs : le comment
et le pourquoi qui, en fait, interrogent une réponse préalable.
Question de la réalité et réalité de la question
commandent l'alternative du réalisme et de l'idéalisme.
Tout d'abord, c'est sur la réalité qu'on interroge
et c'est aussi à partir de quoi on interroge. À la fois
réponse apocritique et réponse problématologique, la
réalité est à la fois expérience et interrogation :
réponse apocritique, elle refoule l'interrogation, et réponse
problématologique, elle se situe par rapport au questionnement. Alors
qu'avec le réalisme, le réel est extérieur à
ma pensée, avec l'idéalisme, la réalité
émerge à travers le processus d'accès à
elle (p.202). Réalisme et idéalisme ont leur logique respective :
le quoi dans toute son effectivité intéresse le réaliste,
l'idéaliste ne pense qu'au processus, à l'acte
subjectif de questionner. Le réel n'est pas la réalité,
il incarne l'extériorité concrète de la réalité.
Dans l'infiniment petit, une même réalité peut être
onde et corpuscule : C'est ainsi que la physique quantique explique
par la problématicité et l'alternative : « Affirmer
qu'on ne peut mesurer simultanément la vitesse et la position
des particules, le temps et l'espace concrets, ne signifie rien d'autre
que soutenir que la problématicité d'un paramètre
est la conséquence d'une réponse univoque obtenue pour
un autre» (p.210). Dans ce domaine, non seulement une réponse
A est B et non-B, mais elle est aussi ni B ni non-B ; de plus, A entraîne
l'indétermination de B et la réciproque est vraie. Meyer
y assimile la mesure à la question, puisque la mesure altère
le système observé : preuve que les questions font partie
du système !
Pour terminer, Meyer assimile la réduction quantique à la réduction
problématologique...
La seconde partie concerne l'Historicité. Un devenir apocritique
va frapper l'interaction des concepts au niveau problématologique.
Le double refoulement de l'Histoire va faire émerger le combien
qui s'occupe de la mesure dont traite la mathématique ;
et celle-ci affaiblit l'être (p.265). Refoulement apocritique
(visant une réponse nécessaire) et refoulement problématologique
(se développant dans le mythos) sont inversement proportionnels :
quand le second diminue le premier augmente. Or c'est le second qui
est le moteur de la philosophie tandis que le premier a engendré
les sciences modernes et, entre autres, l'Histoire comme science ! L'accélération
de l'Histoire va générer les sciences humaines. Dès
lors, ni objectifs ni subjectifs, le temps (dimension du répondre-à)
et l'espace (dimension complémentaire du répondre-à)
sont les formes de l'historicité. Le refoulement des questions
s'est exprimé dans l'homogénéité,
« indifférenciation des questions refoulées au sein
d'une interrogation de départ » (p.374). Mais homogénéité
et hétérogénéité sont complémentaires
sur la base de l'hétérogénéité dans
laquelle se déploient effectivement les questions (p.386). L'historicité
interrogée se traduit dans l'interrogation sur soi de l'humanité
(p.403) ; à partir de là, la question du questionneur se
détache comme effective et comme autre avec le refoulement du corps
et l'effectuation de l'esprit. La passion prend forme dans le
corps réfoulé en tant qu'esprit par l'œuvre
de la conscience. Sur la base des notions introduites par le vingtième
siècle, Meyer réorganise une anthropologie qu'il juge
disséminée : il lui fait réintégrer le rôle
de la conscience comme esprit (conscient et inconscient) qui s'accomplit
dans des réponses dont l'objet est l'extériorité.
C'est la liberté de questionner qui permet de dépasser
les refoulements du corps ou de l'Autre (dont le problème naît
de la liberté).