DOGMA


Angèle Kremer Marietti

MICHEL MEYER, Questionnement et historicité.

Paris : Presses Universitaires de France, 2000, 581 pages.


Faire la synthèse de certains savoirs et renouveler les principes de la philosophie sont deux tâches d'envergure que Michel Meyer s'est attribuées dans une entreprise de longue haleine visant à regrouper ses démarches antérieures pour leur donner toute l'ampleur d'une œuvre de méditation.

À côté d'ouvrages qui proposèrent récemment un modelage de la raison vue comme créatrice, et même comme contradictoire ou aléatoire[1], l'ouvrage de Meyer s'attaque à une raison qui lui semble à bout de souffle (il la conçoit comme s'étant abusivement construite sur le modèle de la physique ou de la géométrie) et qu'il veut donc remodeler sur les lois du questionnement questionné.

Se plaçant au-delà de la philosophie de l'être des Anciens, au-delà de la philosophie du sujet des Modernes, c'est dans l'interrogativité que se situe cette philosophie propre à questionner le questionnement même. Une rationalité alternative, voire une raison différemment invoquée, verront-elle le jour, naîtront-elles de ce renversement d'une historicité à laquelle les Modernes se fièrent aveuglément alors qu'elle ne faisait que manifester le refoulement de ce questionnement perçu par Meyer ? C'est, sur cette base interrogative et à cette série d'élucidations questionnantes que tendent les analyses réflexives de Michel Meyer.

Sur la constatation courante que nous donnons généralement trop d'importance aux réponses, Michel Meyer a voulu réorienter le mouvement de réflexion vers la question elle-même. Son intention est alors de réinterpréter, à la lumière d'une interrogativité radicale, la réalité en elle-même à partir d'une nouvelle perception de l'espace et du temps, mais aussi à partir de nouveaux principes de la pensée et donc aussi de nouvelles catégorisations du réel. En deçà des réponses, c'est dans les questions, et surtout dans ce qui fut à l'origine du questionnement, que, pour Meyer se cache un réel qui nous aurait échappé jusqu'ici.

Une première partie s'appuie sur l'ordre des réponses, d'abord conçu comme « ordre du jugement » autrement dit en tant qu' « ordre propositionnel ». Sont alors évoqués les fameux principes de la raison que sont les principes de contradiction, de raison, d'identité et de tiers exclu. Avec le premier des principes, celui que l'on disait incontournable, généralement « [l]e questionneur est présenté comme prisonnier d'une assertabilité absolue et inéluctable : sa démarche en fait partie et ne peut que la révéler, la reconfirmer » (p.68). C'est du moins ce qu'Aristote faisait ressortir d'une éventuelle mise en question du principe de contradiction ; mais, selon Meyer, pour que celui-ci soit réfuté encore faut-il qu'il soit établi : c'est-à-dire voulu ou déjà conscient. Pour Aristote, ce principe fonctionne inconsciemment pour nous et commande notre obéissance ; mais, pour que ce principe puisse commander à titre de principe, encore faut-il, pour Meyer, qu'il y ait un autre « principe plus premier qui stipule qu'il faut ou qu'il y a des principes au logos » (ibid.).

Dès lors, le principe de contradiction ne pourrait plus être considéré comme principe premier... Mais le principe de raison doit être non contradictoire pour être cohérent ; il est l'argument fondateur validant l'ordre propositionnel. L'alternative « x est A » et « x n'est pas A » se pense en termes de contradiction, donc se réduit à une seule proposition. Or, c'est bien le principe de non-contradiction qui rend impossible l'alternative, synonyme de questionnement pour Meyer.

Nous arrivons progressivement au cœur du questionnement avec la question : qu'est-ce que l'apocritique ? Car « c'est, écrit Meyer, « le répondre qui s'empare de lui-même en se référant à la question du questionnement » (p.91). Assimilant ordre des réponses et ordre du jugement, Meyer voit les principe de ce dernier s'articuler « autour du refoulement du questionnement » (p.92). À partir de là on fait retour aux trois grands principes rationnels qui se déduisent de l'ordre des réponses ; le principe de raison énonçant naturellement : « Toute réponse a une raison » (p. 95). Mais c'est le processus de questionnement qui détermine sous quel rapport A ou non-A peut être vrai. Est alors examinée la possibilité du questionnement avec la réponse comme catégorisation. Concepts et catégories ont pour origine les interrogatifs : « la catégorisation est la réponse qui ouvre l'effectuation d'un questionnement sur sa solution » (p.143). Se pose alors la question d'une table des catégories : une telle chose existe-t-elle ? Prédominent deux interrogatifs : le comment et le pourquoi qui, en fait, interrogent une réponse préalable.

Question de la réalité et réalité de la question commandent l'alternative du réalisme et de l'idéalisme. Tout d'abord, c'est sur la réalité qu'on interroge et c'est aussi à partir de quoi on interroge. À la fois réponse apocritique et réponse problématologique, la réalité est à la fois expérience et interrogation : réponse apocritique, elle refoule l'interrogation, et réponse problématologique, elle se situe par rapport au questionnement. Alors qu'avec le réalisme, le réel est extérieur à ma pensée, avec l'idéalisme, la réalité émerge à travers le processus d'accès à elle (p.202). Réalisme et idéalisme ont leur logique respective : le quoi dans toute son effectivité intéresse le réaliste, l'idéaliste ne pense qu'au processus, à l'acte subjectif de questionner. Le réel n'est pas la réalité, il incarne l'extériorité concrète de la réalité. Dans l'infiniment petit, une même réalité peut être onde et corpuscule : C'est ainsi que la physique quantique explique par la problématicité et l'alternative : « Affirmer qu'on ne peut mesurer simultanément la vitesse et la position des particules, le temps et l'espace concrets, ne signifie rien d'autre que soutenir que la problématicité d'un paramètre est la conséquence d'une réponse univoque obtenue pour un autre» (p.210). Dans ce domaine, non seulement une réponse A est B et non-B, mais elle est aussi ni B ni non-B ; de plus, A entraîne l'indétermination de B et la réciproque est vraie. Meyer y assimile la mesure à la question, puisque la mesure altère le système observé : preuve que les questions font partie du système !
Pour terminer, Meyer assimile la réduction quantique à la réduction problématologique...

La seconde partie concerne l'Historicité. Un devenir apocritique va frapper l'interaction des concepts au niveau problématologique. Le double refoulement de l'Histoire va faire émerger le combien qui s'occupe de la mesure dont traite la mathématique ; et celle-ci affaiblit l'être (p.265). Refoulement apocritique (visant une réponse nécessaire) et refoulement problématologique (se développant dans le mythos) sont inversement proportionnels : quand le second diminue le premier augmente. Or c'est le second qui est le moteur de la philosophie tandis que le premier a engendré les sciences modernes et, entre autres, l'Histoire comme science ! L'accélération de l'Histoire va générer les sciences humaines. Dès lors, ni objectifs ni subjectifs, le temps (dimension du répondre-à) et l'espace (dimension complémentaire du répondre-à) sont les formes de l'historicité. Le refoulement des questions s'est exprimé dans l'homogénéité, « indifférenciation des questions refoulées au sein d'une interrogation de départ » (p.374). Mais homogénéité et hétérogénéité sont complémentaires sur la base de l'hétérogénéité dans laquelle se déploient effectivement les questions (p.386). L'historicité interrogée se traduit dans l'interrogation sur soi de l'humanité (p.403) ; à partir de là, la question du questionneur se détache comme effective et comme autre avec le refoulement du corps et l'effectuation de l'esprit. La passion prend forme dans le corps réfoulé en tant qu'esprit par l'œuvre de la conscience. Sur la base des notions introduites par le vingtième siècle, Meyer réorganise une anthropologie qu'il juge disséminée : il lui fait réintégrer le rôle de la conscience comme esprit (conscient et inconscient) qui s'accomplit dans des réponses dont l'objet est l'extériorité. C'est la liberté de questionner qui permet de dépasser les refoulements du corps ou de l'Autre (dont le problème naît de la liberté).

Finalement, l'historicité consiste à s'interroger sur soi. Donc il faut interroger l'humain en tant qu'il est interrogation de soi (p.407). Dès lors, trois questions gouvernent la problématicité, celle du Soi (c'est-à-dire l'esprit et le corps) ou de l'historicité, celle de l'altérité et celle de l'effectivité. Les problématèmes s'en découlent directement : 1° avec le refoulement du corps, 2° avec l'effectuation de l'esprit dans la conscience, 3° avec le refoulement freudien qui maintien la différence de la question et de ce qui y répond. Du point de vue des réponses proprement anthropologiques, Meyer voit que la religion répond au problème de l'altérité enracinée en chacun (y compris le corps et la mort), que le droit répond à l'Autre en tant que ce n'est pas le Soi , enfin, que l'économie répond à la chose, qui est une forme extérieure de l'Autre.

Il semble bien que la finalité de l'œuvre paradoxale qui s'intitule Questionnement et historicité soit de faire le système et - pour reprendre la terminologie de Meyer - non pas le système apocritique mais bien problématique de l'ensemble des choses et des pensées des choses : un système lié toujours davantage au questionnement, ouvert et incessamment possible, plutôt qu'à l'historicité vue comme se refermant (trop facilement pour Meyer) sur une exacte précision (si tant est qu'une telle exactitude – mise ici en question – relève de la réalité). Les questions ne manqueront pas d'affluer contre ce questionnement, indocile, voire inquiétant, car affranchi des normes reconnues de la raison.





[1] Je cite les ouvrages de : Gilles-Gaston Granger, La Raison (1955), Paris : PUF, 2000 ; Jean-Jacques Wünenburger, La Raison contradictoire, Paris : Albin Michel, 1989 ; Bernard Saint-Sernin, La Raison au vingtième siècle, Paris : Seuil, 1995 ; Angèle Kremer Marietti, La Raison créatrice , Paris : Kimé, 1996 ; Jean-René Vernes, Critique de la raison aléatoire, Paris : Aubier, 2001.

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