Sans doute la lenteur du processus de traduction des publications étrangères en langue française appartient-il désormais à des lieux communs culturels. Leffet en serait à souligner dans les productions françaises, parfois vues en retard historique sur leurs contemporaines étrangères : si le phénomène est rare, cela a été vrai néanmoins en regard de la philosophie analytique. Mais cela a été également vrai pour la psychanalyse. Cest ce que souligne Thierry Simonelli, dès la première page de lintroduction à sa critique de Lacan. En effet, celui-ci, avantagé dune « avance théorique » sur ses compatriotes encore restés au « biologisme », donnait plutôt dans lapproche imaginaire de la statue du moi, pour délaisser le positivisme ambiant et, au contraire, introduire la théorie comme partie prenante dans la cure. Car, si la philosophie du langage travaille dès lorigine la psychanalyse lacanienne, cest aussi parce que Lacan aurait accompli la philosophie du langage théorique. En conséquence de quoi, la méthode psychanalytique en fut elle-même bouleversée.
La psychanalyse lacanienne nest-elle pas avant tout une forme de « philosophie » ? Cest ce que notre auteur, dans une étude riche et complexe, perçoit, en particulier comme une « philosophie transcendantale sans sujet » (ce en quoi Lacan se rapprocherait de Kant qui a transmuté le cogito cartésien substantiel en un pur « ich denke » formel). Mais, voyons ce quécrit Thierry Simonelli : « Au sujet, Lacan substitue le mécanisme absolu dune causalité symbolique aveugle qui transmute la psychanalyse en philosophie transcendantale sans sujet » (p.16). Le « sujet » est-il mort pour autant ? Qui dit le « sujet » ne dit pas nécessairement le « moi » ; celui-ci est la cause des maladies : na-t-il pas, dans une étape préliminaire, suivi le mouvement dincorporation de la pulsion orale ? Car, finalement, le véritable sujet nest pas, comme la cru une longue tradition philosophique, la conscience de soi ; cest une instance complexe, à trois dimensions : réelle, imaginaire et symbolique. Et, seul, le langage permet la relation de soi à soi quest la conscience de soi : puisque dans le mot il y a bien plus quun signe, un « noeud de signification » (p.27 et E, p. 166). Cest la parole qui intègre le désir au plan du symbolique ; et, à mi-chemin, se tient langoisse. Demblée, on peut accorder à Lacan cette thèse fondamentale sur lhomme : lhomme est un être symbolique : rien ne semble devoir sy opposer.
Maintenant, au coeur de la théorie, une vue (précipitée) va scander la temporalité psychanalytique par leffet dun modèle dénommé le « point de capiton », cest-à-dire, suivant le mouvement de ce point de couture ou de broderie, avec rétroaction du sens. Aux discours de lanalysant répondent le silence (calculé) et la (brève) remarque de lanalyste dans la catégorie dune séance dite « à temps variable » ou « courte ». Ce qui domine désormais en pure maîtrise, cest la « logique du signifiant ». Lacan y voit que tout est régi par elle : langue, signe, humanité, corps, sexualité, et science ! Signifié et signifiant, compris en termes de valeurs par la linguistique de Saussure, complétée par des éléments issus de celle de Jakobson, font désormais partie intégrante du viatique de lexpression humaine globale dont la figurabilité simpose doffice, même si elle ne se démontre pas toujours (et pourquoi ?). Disons-le prosaïquement : pas de « sujet » sans complexe dOEdipe ; ce qui veut dire que le pénis (relevant de lordre du moi) doit avoir été sursumé en phallus dabord imaginaire (p. 57) et ensuite symbolique (p.60). Vient la fameuse équation de la « métaphore paternelle », qui na heureusement rien de mathématique si ce nest linjurieuse apparence dune équation composée dune fraction avec, au numérateur, le « Nom-du-Père » et, au dénominateur, le « Désir de la Mère » - fraction multipliée par une autre fraction : numérateur « Désir de la Mère » sur dénominateur « Signifié au Sujet » - et les deux fractions donnant pour résultat : le « Nom-du-Père » devenu fonction de la fraction « A » sur « Phallus »... Ce qui veut tout bonnement dire que « le signifiant du père vient se substituer au désir de la mère » (p.64) ! Entre nous : sil y père et mère, cest bien que lacte sexuel a été accompli, que lenfant déjà mis en route est même virtuellement et/ou actuellement présent. En dautres termes, cest dire que « le Nom-du-Père nest que le signifiant du désir de la mère » ; ou, en dautres termes encore, et lorsque lenfant paraît : « LOEdipe illustre la structure du sujet de la psychanalyse structuraliste » (p.64) ! Ouf !
Les « dimanches du philosophe » - utiles pour lire, entre autres, une étude sur Lacan peuvent être occupés selon Lacan à scruter « cette sorte de sujet étrange » qui est, en fait, le « sujet qui parle ». Dès lors, tout est identifié au signifiant qui simpose à lobjet : la logique formelle du symbolique reconstitue lobjet du désir ; quant au désir, il nest que « pure métonymie » ; ce qui veut dire « désir de rien » (p.77), parce quil est « désir du désir ». À quoi se relie aisément la définition lacanienne de lamour : « Aimer, cest donner ce quon na pas » ; ce qui peut se comprendre en voyant dans lamour la « métaphore de la métonymie » ! Cependant, il reste un « premier réel » ou encore « lobjet réel impossible », une « chose en soi » (il y a du Kant chez Lacan !).
Et, dailleurs, Thierry Simonelli ne manque pas de raccorder Kant à Lacan ! Mais ce raccordement est également possible par le truchement de léthique, même si Lacan na rien compris à celle de Kant. Alors jaillit la figure dAntigone dans le Séminaire VII : elle nexisterait pas sans le langage, sans le désir, et sans la limite radicale de tous les contenus. La manducation du livre est le symbole de lincorporation de lobjet du signifiant. Doù la morale de la psychanalyse qui implique de jouir dun objet sans y toucher : cest ainsi que se conçoit aussi le pouvoir comme être imaginaire qui fait désirer ce quon désire.
Lobjet tendrait à sévanouir sous le « progrès scientifique » ( ?) selon le Séminaire II. Et cest vers le désir lacanien de « mathématiser » le jeu du signifiant que Thierry Simonelli voit tirer ce qui constitue chez Lacan la « logique du signifiant » et toute la topologie de ses graphes, ainsi que celle du sujet-objet. Né dune réflexion sur le signe de Saussure, le signifiant était un item qui allait fonder le langage et imposer sa loi au sujet. Celui-ci ne pensait plus mais était pensé par la parole : linstrument nest plus désormais le langage mais le sujet. Annulé (ou évincé) logiquement, le sujet est identifié au signifiant ; il doit désormais sa définition à celle du signifiant qui lui-même fonctionne comme une mécanique. Le sujet est dissout dans la logique du signifiant : cest le rien ou un « moins 1 » (-1), un « sujet barré » mais renaissant comme signifiant ; ou encore il est « une sphère trouée ». Pour quil y ait le (+1) de la demande, il faut le (-1) du sujet ou du désir du sujet qui a pour objet un ens privativum ! Cest de là que le sujet exprime lobjet du désir de lAutre ; doù la dépendance dans les rapports du sujet à lautre et cest aussi pourquoi la topologie de la névrose est représentée comme relevant dun noeud de deux tores (cest-à-dire deux sujets structuraux).
Quand la bande de Moebius est appelée à entrer en scène, Lacan lui donne loffice - inoffensif, comme pour toutes ces figures mathématiques, irritantes pour les spécialistes (et je pense à Bricmont et Sokal) de symboliser le statut absolu du signifiant. Elle illustre la méprise imaginaire de la conscience de soi déterminée inconsciemment en tant que symbolique. Combinée à celle du tore, la structure de Moebius complique lespace en réalisant un « bonnet croisé », autre trou après celui de la Chose. Partant du point du « sujet du signifiant », le sujet peut, grâce à la « topologie », faire sauter la barre qui séparait le signifié du signifiant : elle disparaît et, par sa disparition, elle révèle ce que Lacan veut découvrir aux yeux de tous, à savoir la structure corporelle est elle-même une topologie du signifiant. Le corps obéit à la topologie selon un étagement des places vides de lobjet du désir au nombre de cinq. Thierry Simonelli affirme que la représentation de cet étagement donne à Lacan la possibilité de concevoir la pulsion (p.147) celle-ci et son objet étant « plus fondamentaux pour le sujet que sa demande et son désir » ! Le sujet se confirme une fois de plus comme un « appareil lacunaire ». Comment, dans ces conditions, le monde ne serait-il pas un fantasme ? Autrement dit, pour Lacan, le fantasme fonde le monde et « donne la première formule universelle du monde, du sujet, de lobjet et de leur rapport » (p.155). Cest alors que la psychanalyse prend le relais de la philosophie.
Installée depuis toujours dans limaginaire selon Lacan, la philosophie témoigne de lhistoire de la pensée du signifiant. Mais alors quAristote est des plus faibles, saint Thomas qui la commenté est des plus forts ! Sentichant dabord de Wittgenstein pour passer à Heidegger, Lacan veut néanmoins libérer la psychanalyse de tout lien à la philosophie, car finalement sa psychanalyse est philosophie ou, du moins, se substitue à la philosophie à partir de la question de lêtre interprété comme être-là mis entre parenthèses par Lacan. Croyant réaliser un « tournant de la pensée » (p.166), Lacan vogue de métaphore en métaphore ; en effet, les métaphores ne se comptent plus. On est maintenant passé, dans les années soixante-dix, du « bonnet croisé » à la « bulle », et au « noeud » ; et lon parle même de la « fonction nodale du père » ! Prendre le relais de la philosophie implique dans lesprit de Lacan que la psychanalyse puisse articuler le réel en deçà de tout imaginaire : tel est lintérêt théorique du « nud ». Il sagit dun « noeud borroméen » : il est articulé en trois anneaux indissociables dont la concaténation constitue le nouveau fondement absolu du sujet. Par là, Lacan entend démontrer le caractère imaginaire du réel ! Mais cest alors que nous pénétrons au coeur du lacanisme ! Car tout est imaginaire : lespace « réel » aussi bien ; doù la nécessité dintroduire un élément qui « fait » du réel, à savoir « lécriture » : les figures géométriques elles-mêmes « sont » de lécrit, « une écriture » ! Doù une expression qui sort de la métaphore : « le texte réel » (p.175). Le noeud est « larticulation même du réel » (S XXI).
Comme on essaie de le voir et de le suivre, le développement de Lacan correspond certainement à une série dépreuves et dexpériences de la vie et de la pensée du Sujet Lacan. Simonelli sest attaché à découper les moments forts de ce déroulement imaginaire-théorique dont le flot vise essentiellement la notion et la réalité difficile du sujet. Il y aurait finalement une autonomie cachée, une synthèse « réelle » de ce sujet, vue à travers la métaphore du modèle mathématique du « réseau du signifiant » : ou comment les mathématiques aident à limaginaire philosophique de Lacan se prenant pour le sujet par excellence. Car, en définitive, « le sujet Lacan capitonne sa logique imaginaire comme message dans la chaîne signifiante » (p.204) , le sujet véritable étant le sujet du symbolique (cela a été dit dès le début), mais il nest pas sans aporie, celle de la réflexivité. Et Simonelli nous renvoie à Kant, Fichte, Schelling. Lacan nexisterait pas sans ses présupposés théoriques. La logique du signifiant bénéficie dun « idéalisme platonisant » quil faudrait, extirpé de son enveloppe discourante/délirante.