DOGMA

 

Angèle Kremer Marietti

 

Thierry Simonelli, Lacan. La Théorie. Essai de critique intérieure.

Paris, Les Éditions du Cerf, 2000, 286 p.

 

Sans doute la lenteur du processus de traduction des publications étrangères en langue française appartient-il désormais à des lieux communs culturels. L’effet en serait à souligner dans les productions françaises, parfois vues en retard historique sur leurs contemporaines étrangères : si le phénomène est rare, cela a été vrai néanmoins en regard de la philosophie analytique. Mais cela a été également vrai pour la psychanalyse. C’est ce que souligne Thierry Simonelli, dès la première page de l’introduction à sa critique de Lacan. En effet, celui-ci, avantagé d’une  avance théorique  sur ses compatriotes encore restés au  biologisme , donnait plutôt dans l’approche imaginaire de la statue du moi, pour délaisser le positivisme ambiant et, au contraire, introduire la théorie comme partie prenante dans la cure. Car, si la philosophie du langage travaille dès l’origine la psychanalyse lacanienne, c’est aussi parce que Lacan aurait accompli la philosophie du langage théorique. En conséquence de quoi, la méthode psychanalytique en fut elle-même bouleversée.

La psychanalyse lacanienne n’est-elle pas avant tout une forme de  philosophie  ? C’est ce que notre auteur, dans une étude riche et complexe, perçoit, en particulier comme une  philosophie transcendantale sans sujet  (ce en quoi Lacan se rapprocherait de Kant qui a transmuté le cogito cartésien substantiel en un pur  ich denke  formel). Mais, voyons ce qu’écrit Thierry Simonelli :  Au sujet, Lacan substitue le mécanisme absolu d’une causalité symbolique aveugle qui transmute la psychanalyse en ‘philosophie transcendantale sans sujet’  (p.16). Le  sujet  est-il mort pour autant ? Qui dit le  sujet  ne dit pas nécessairement le  moi  ; celui-ci est la cause des maladies : n’a-t-il pas, dans une étape préliminaire, suivi le mouvement d’incorporation de la pulsion orale ? Car, finalement, le véritable sujet n’est pas, comme l’a cru une longue tradition philosophique, la conscience de soi ; c’est une instance complexe, à trois dimensions : réelle, imaginaire et symbolique. Et, seul, le langage permet la relation de soi à soi qu’est la conscience de soi : puisque dans le mot il y a bien plus qu’un signe, un  noeud de signification  (p.27 et E, p. 166). C’est la parole qui intègre le désir au plan du symbolique ; et, à mi-chemin, se tient l’angoisse. D’emblée, on peut accorder à Lacan cette thèse fondamentale sur l’homme : l’homme est un être symbolique : rien ne semble devoir s’y opposer.

Maintenant, au coeur de la théorie, une vue (précipitée) va scander la temporalité psychanalytique par l’effet d’un modèle dénommé le  point de capiton , c’est-à-dire, suivant le mouvement de ce point de couture ou de broderie, avec rétroaction du sens. Aux discours de l’analysant répondent le silence (calculé) et la (brève) remarque de l’analyste dans la catégorie d’une séance dite   à temps variable  ou  courte . Ce qui domine désormais en pure maîtrise, c’est la  logique du signifiant . Lacan y voit que tout est régi par elle : langue, signe, humanité, corps, sexualité, et science ! Signifié et signifiant, compris en termes de valeurs par la linguistique de Saussure, complétée par des éléments issus de celle de Jakobson, font désormais partie intégrante du viatique de l’expression humaine globale dont la figurabilité s’impose d’office, même si elle ne se démontre pas toujours (et pourquoi ?). Disons-le prosaïquement : pas de  sujet  sans complexe d’OEdipe ; ce qui veut dire que le pénis (relevant de l’ordre du moi) doit avoir été sursumé en phallus d’abord imaginaire (p. 57) et ensuite symbolique (p.60). Vient la fameuse équation de la  métaphore paternelle , qui n’a heureusement rien de mathématique si ce n’est l’injurieuse apparence d’une équation composée d’une fraction – avec, au numérateur, le  Nom-du-Père  et, au dénominateur, le  Désir de la Mère  - fraction multipliée par une autre fraction : numérateur  Désir de la Mère  sur dénominateur  Signifié au Sujet  - et les deux fractions donnant pour résultat : le  Nom-du-Père  devenu fonction de la fraction  A  sur  Phallus ... Ce qui veut tout bonnement dire que  le signifiant du père vient se substituer au désir de la mère  (p.64) ! Entre nous : s’il y père et mère, c’est bien que l’acte sexuel a été accompli, que l’enfant déjà mis en route est même virtuellement et/ou actuellement présent. En d’autres termes,  c’est dire que  le Nom-du-Père n’est que le signifiant du désir de la mère  ; ou, en d’autres termes encore, et lorsque l’enfant paraît :  L’OEdipe illustre la structure du sujet de la psychanalyse structuraliste  (p.64) ! Ouf !

Les  dimanches du philosophe  - utiles pour lire, entre autres, une étude sur Lacan – peuvent être occupés selon Lacan à scruter  cette sorte de sujet étrange  qui est, en fait, le  sujet qui parle . Dès lors, tout est identifié au signifiant qui s’impose à l’objet : la logique formelle du symbolique reconstitue l’objet du désir ; quant au désir, il n’est que  pure métonymie  ; ce qui veut dire  désir de rien  (p.77), parce qu’il est  désir du désir . À quoi se relie aisément la définition lacanienne de l’amour :  Aimer, c’est donner ce qu’on n’a pas  ; ce qui peut se comprendre en voyant dans l’amour la  métaphore de la métonymie  ! Cependant, il reste un  premier réel  ou encore  l’objet réel impossible , une  chose en soi  (il y a du Kant chez Lacan !).

Et, d’ailleurs, Thierry Simonelli ne manque pas de raccorder Kant à Lacan ! Mais ce raccordement est également possible par le truchement de l’éthique, même si Lacan n’a rien compris à celle de Kant. Alors jaillit la figure d’Antigone dans le Séminaire VII : elle n’existerait pas sans le langage, sans le désir, et sans la limite radicale de tous les contenus. La manducation du livre est le symbole de l’incorporation de l’objet du signifiant. D’où la morale de la psychanalyse qui implique de jouir d’un objet sans y toucher : c’est ainsi que se conçoit aussi le pouvoir comme être imaginaire qui fait désirer ce qu’on désire.

L’objet tendrait à s’évanouir sous le  progrès scientifique  ( ?) selon le Séminaire II. Et c’est vers le désir lacanien de  mathématiser  le jeu du signifiant que Thierry Simonelli voit tirer ce qui constitue chez Lacan la  logique du signifiant  et toute la topologie de ses graphes, ainsi que celle du sujet-objet. Né d’une réflexion sur le signe de Saussure, le signifiant était un item qui allait fonder le langage et imposer sa loi au sujet. Celui-ci ne pensait plus mais était pensé par la parole : l’instrument n’est plus désormais le langage mais le sujet. Annulé (ou évincé) logiquement, le sujet est identifié au signifiant ; il doit désormais sa définition à celle du signifiant qui lui-même fonctionne comme une mécanique. Le sujet est dissout dans la logique du signifiant : c’est le rien ou un  moins 1  (-1), un  sujet barré  mais renaissant comme signifiant ; ou encore il est  une sphère trouée . Pour qu’il y ait le (+1) de la demande, il faut le (-1) du sujet ou du désir du sujet qui a pour objet un ens privativum ! C’est de là que le sujet exprime l’objet du désir de l’Autre ; d’où la dépendance dans les rapports du sujet à l’autre et c’est aussi pourquoi la topologie de la névrose est représentée comme relevant d’un noeud de deux tores (c’est-à-dire deux sujets structuraux).

Quand la bande de Moebius est appelée à entrer en scène, Lacan lui donne l’office - inoffensif, comme pour toutes ces figures mathématiques, irritantes pour les spécialistes (et je pense à Bricmont et Sokal) – de symboliser le statut absolu du signifiant. Elle illustre la méprise imaginaire de la conscience de soi déterminée inconsciemment en tant que symbolique. Combinée à celle du tore, la structure de Moebius complique l’espace en réalisant un  bonnet croisé , autre trou après celui de la Chose. Partant du point du  sujet du signifiant , le sujet peut, grâce à la  topologie , faire sauter la barre qui séparait le signifié du signifiant : elle disparaît et, par sa disparition, elle révèle ce que Lacan veut découvrir aux yeux de tous, à savoir la structure corporelle est elle-même une topologie du signifiant. Le corps obéit à la topologie selon un étagement des places vides de l’objet du désir au nombre de cinq. Thierry Simonelli affirme que la représentation de cet étagement donne à Lacan la possibilité de concevoir la pulsion (p.147) – celle-ci et son objet étant  plus fondamentaux pour le sujet que sa demande et son désir  ! Le sujet se confirme une fois de plus comme un  appareil lacunaire . Comment, dans ces conditions, le monde ne serait-il pas un fantasme ? Autrement dit, pour Lacan, le fantasme fonde le monde et  donne la première formule universelle du monde, du sujet, de l’objet et de leur rapport  (p.155). C’est alors que la psychanalyse prend le relais de la philosophie.

Installée depuis toujours dans l’imaginaire selon Lacan, la philosophie témoigne de l’histoire de la pensée du signifiant. Mais alors qu’Aristote est des plus faibles, saint Thomas qui l’a commenté est des plus forts ! S’entichant d’abord de Wittgenstein pour passer à Heidegger, Lacan veut néanmoins libérer la psychanalyse de tout lien à la philosophie, car finalement sa psychanalyse est philosophie ou, du moins, se substitue à la philosophie à partir de la question de l’être interprété comme être-là mis entre parenthèses par Lacan. Croyant réaliser un  tournant de la pensée  (p.166), Lacan vogue de métaphore en métaphore ; en effet, les métaphores ne se comptent plus. On est maintenant passé, dans les années soixante-dix, du  bonnet croisé  à la  bulle , et au  noeud  ; et l’on parle même de la  fonction nodale du père  ! Prendre le relais de la philosophie implique dans l’esprit de Lacan que la psychanalyse puisse articuler le réel en deçà de tout imaginaire : tel est l’intérêt théorique du  nœud . Il s’agit d’un  noeud borroméen  : il est articulé en trois anneaux indissociables dont la concaténation constitue le nouveau fondement absolu du sujet. Par là, Lacan entend démontrer le caractère imaginaire du réel !  Mais c’est alors que nous pénétrons au coeur du lacanisme ! Car tout est imaginaire : l’espace  réel  aussi bien ; d’où la nécessité d’introduire un élément qui  fait  du réel, à savoir  l’écriture  : les figures géométriques elles-mêmes  sont  de l’écrit,  une écriture  ! D’où une expression qui sort de la métaphore :  le texte réel  (p.175). Le noeud est  l’articulation même du réel  (S XXI).

Comme on essaie de le voir et de le suivre, le développement de Lacan correspond certainement à une série d’épreuves et d’expériences de la vie et de la pensée du Sujet Lacan. Simonelli s’est attaché à découper les moments forts de ce déroulement imaginaire-théorique dont le flot vise essentiellement la notion et la réalité difficile du sujet. Il y aurait finalement une autonomie cachée, une synthèse  réelle  de ce sujet, vue à travers la métaphore du modèle mathématique du  réseau du signifiant  : ou comment les mathématiques aident à l’imaginaire philosophique de Lacan se prenant pour le sujet par excellence. Car, en définitive,  le sujet Lacan capitonne sa logique imaginaire comme message dans la chaîne signifiante  (p.204) , le sujet véritable étant le sujet du symbolique (cela a été dit dès le début), mais il n’est pas sans aporie, celle de la réflexivité. Et Simonelli nous renvoie à Kant, Fichte, Schelling. Lacan n’existerait pas sans ses présupposés théoriques. La logique du signifiant bénéficie d’un  idéalisme platonisant  qu’il faudrait, extirpé de son enveloppe discourante/délirante.

 

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