À largumentation que lon peut reconnaître comme menée de main de maître et dune texture tissée dense, ce livre est, pour la majeure partie, consacré à lépistémologie de la physique ; il ouvre, en effet, des perspectives fondées sur les méthodes employées dans le domaine des sciences physiques et, en particulier, dans celui de la mécanique statistique, domaine dans lequel lauteur sest assuré les meilleurs témoignages de notre époque.
La notion de probabilité est également abordée par Anouk Barberousse dans son sens courant ; car cest une notion qui se présente aisément à la réflexion commune en tant que concept familier puisquelle est dun usage habituel dans la pensée de la vie quotidienne. À partir de là, cest également en tant que concept philosophique plus complexe que cette notion peut être analysée. Cest donc ce concept philosophique, plus connu que le concept mathématique, que lauteur commence par inventorier de manière approfondie dans la première partie de cette étude très fouillée.
Du point de vue dune analyse formelle, on peut prendre la probabilité dun point de vue subjectif (comme la disposition à parier) ou dun point de vue objectif (comme la mesure dune propriété observable), selon la conception de Poincaré qui montre que la première approche est en étroite liaison avec la seconde. Carnap distingue également un double point de vue : celui de la probabilité conçue comme degré daffirmation et celui de la probabilité associée à une fréquence relative dévénements. Mais un événement singulier peut relever également du concept de probabilité dans le cas où il sagit dune propriété dispositionnelle (opposée à une propriété catégorielle) et qui est liée à une situation contrefactuelle : doù la théorie poppérienne des propensions. La théorie des degrés de croyance de Ramsey est une autre façon de comprendre la probabilité et de donner une signification aux énoncés probabilistes. Considérés dun point de vue accessible à tous, ces « degrés de croyance » peuvent devenir des « degrés de certitude ou dignorance ». Des lumières nouvelles peuvent actualiser les degrés de croyance ou de connaissance, comme le permet le théorème de Bayes avec « une représentation formelle du processus dacquisition de connaissances ou de modification des croyances » (p.32). Reste alors le problème de la détermination des probabilités antérieures, auquel E. T. Jaynes, un spécialiste de mécanique statistique, veut donner une solution : il pense que le principe dindifférence permet de déterminer objectivement des probabilités antérieures a priori. Anouk Barberousse conclut la première partie de son étude en constatant que lanalyse conceptuelle « produit plus de problèmes quelle nen résout » (p.37).
Un premier problème physique consiste dans lapplication dune théorie mathématique aux phénomènes naturels qui nobéissent jamais strictement aux mêmes lois que les structures mathématiques. Doù, pour appliquer une théorie mathématique à des phénomènes naturels, la nécessité de déterminer précisément les conditions dans lesquelles elle est valable. Cest là un aspect majeur du fameux problème de Reichenbach appelé lAnwendungsproblem ou problème de lapplication, qui est ensuite analysé.
Le terrain dépreuve pour tester les questions soulevées par les énoncés probabilistes est la mécanique statistique, qui fut la première théorie atomiste de la matière, et que lauteur tente de définir selon les phénomènes de masse dont elle est la science, puis selon les points de vue de lergodicité et de lirréversibilité : trois approches nullement incompatibles. Une définition peut ensuite sexprimer : « La mécanique statistique est la théorie des mouvements des composants, des atomes, des systèmes macroscopiques » (p.72) ; cest dire que les objets détude de cette science demeurent inaccessibles à lobservation. La grandeur thermodynamique qui simpose est lentropie : celle-ci implique dintroduire le second principe de la thermodynamique qui nest autre que le principe daugmentation de lentropie (le premier étant le principe de conservation de lénergie des systèmes isolés). La comparaison entre mécanique statistique et mécanique newtonienne montre les rapports étroits quelles entretiennent entre elles. La mécanique statistique a eu besoin de la thermodynamique et de lhydrodynamique pour se constituer en tant que théorie physique ; et la mécanique newtonienne est la théorie du mouvement sous-jacente à la mécanique statistique.
Anouk Barberousse discute le réductionnisme interthéorique qui a présenté la relation de la thermodynamique à la mécanique statistique ; elle avance sa thèse selon laquelle la mécanique statistique « nest une véritable théorie physique que dans ses rapports avec la thermodynamique dune part, et la mécanique newtonienne ou la mécanique quantique de lautre » (p.94). Ce qui lentraîne à exposer les débuts de la mécanique statistique dans les représentations de Maxwell et Boltzmann, lacte de naissance de cette science étant larticle de 1860 de Maxwell - « Illustrations of the Dynamical Theory of Gases » - suivi de deux autres articles du même auteur en 1867 et 1879. Plusieurs méthodes sont à luvre : soit que les différences de procédures de calcul reposent sur des différences entre les modes de représentation, soit que les hypothèses utilisées dépendent de la considération des mouvements individuels des particules. Lusage des probabilités en mécanique statistique soulève des questions liées à deux ensembles de problèmes : 1° soit concernant la justification de lintroduction du formalisme probabiliste au sein de la mécanique newtonienne ; 2° soit concernant la signification des énoncés statistiques et probabilistes qui sensuivent. Les questions contemporaines sur les fondements de la mécanique statistique forment la troisième partie de louvrage.
Est traitée, en première approche, la théorie mathématique de lergodicité, qui donne aux notions de moyenne et de probabilité la précision nécessaire du point de vue de lensemble de lévolution du système. Lapproche ergodique de la mécanique statistique permet denvisager cette théorie comme un prolongement naturel de la mécanique newtonienne. La théorie mathématique des systèmes dynamiques nutilise aucun modèle particulier pour représenter les molécules et leurs interactions : doù une extrême généralité qui figure parmi les avantages de cette approche qui comporte néanmoins des critiques : lincertitude, lidéalisation non contrôlée.
La seconde approche de la mécanique statistique concerne le destin individuel des molécules et introduit le Stoβzahlansatz ou lhypothèse « sur le nombre des collisions » conçue par Boltzmann en 1872. La formule de lhypothèse est la suivante : « les fréquences relatives des vitesses de deux molécules qui sont sur le point dentrer en collision sont indépendantes lune de lautre, ce qui fait que lon peut facilement calculer le nombre moyen de collisions par unité de temps dans un élément de lespace des phases » (p.159-160). De nature intrinsèquement statistique, cette hypothèse concerne les molécules dun ensemble très nombreux ; elle appartient au cadre de la mécanique statistique « hors déquilibre » dont la difficulté est plus grande que la mécanique déquilibre. Un tel système hors déquilibre est représenté par une distribution des micro-états telle quelle évolue de façon irréversible alors que les micro-états évoluent de façon réversible selon les lois de la mécanique newtonienne. Léquation de Boltzmann (1872) décrivant les collisions dans un système hors déquilibre et lhypothèse « sur le nombre des collisions » permettent de déterminer la distribution initiale des micro-états dun système hors déquilibre selon une stratégie consistant dans le choix dune distribution minimisant les corrélations entre les vitesses des particules. Notons quactuellement on a trouvé des hypothèses moins fortes que celle « sur le nombre des collisions ».
Une troisième approche, qui est un choix méta-théorique partant didées de Boltzmann et Maxwell, est ensuite développée par Anouk Barberousse : celle des « ensembles de Gibbs », qui sont des constructions théoriques permettant « une nouvelle façon de faire des statistiques sur des grands ensembles de particules » (p.166). Alors, des possibilités multiples sont considérées et lunicité du modèle nest plus exigée.
Cet exposé des approches confirme la diversité de la mécanique statistique. Reste le problème essentiel quant à lutilisation des probabilités en mécanique statistique. En effet, les probabilités sappliquent-elles à des systèmes ou à des molécules ? La théorie des probabilités affecte-t-elle la notion newtonienne de trajectoire dans lespace des phases ? En la matière, le point de vue boltzmannien est défendu par J. Bricmont développant des idées de J. Lebowitz. La question à résoudre est la suivante : devant un certain nombre de contraintes macroscopiques dun système isolé - et qui correspondent à une infinité de micro-états possibles sur quoi nos prédictions portent-elles ? En fait, les prédictions portent sur le comportement futur des variables macroscopiques correspondant à lévolution de limmense majorité des micro-états compatibles avec les contraintes initiales. Il sagit du point de vue « classique » auquel soppose le point de vue de Prigogine qui veut éliminer la notion de trajectoire de la description probabiliste de la mécanique statistique. Pour Lebowitz et Bricmont, ce quil faut expliquer cest quun système satisfaisant à certaines conditions macroscopiques initiales elles-mêmes correspondant à une infinité de micro-états initiaux différents obéisse toujours à des lois macroscopiques. Or, cest en étudiant le macro-état réalisé avec une probabilité égale à 1 que nous pouvons établir des énoncés indépendants du micro-état particulier dans lequel se trouve le système (en pratique, on se contente de probabilités proches de 1). Une discussion simpose alors à propos de la notion dentropie, qui ne reste pas toujours la même chez Boltzmann, Clausius et Gibbs ; toutefois, dans les systèmes à léquilibre avec des densités de particules, dénergie et de quantité de mouvement variant lentement à léchelle microscopique, lentropie de Boltzmann est égale à lentropie de Clausius et elle prend alors la même valeur que lentropie de Gibbs. Hors déquilibre, quelle est la notion dentropie figurant dans le Deuxième Principe de la thermodynamique ? Lebowitz et Bricmont soulignent que « lentropie de Gibbs reste constante au cours du temps » (p.175). Et on peut évaluer lentropie de Boltzmann dans le cas particulier de gaz très dilués. Tout cela confirme quil faut appliquer la théorie des probabilités en mécanique statistique « à partir de la considération du volume de lespace des phases occupé par le système étudié » selon la thèse de Lebowitz et Bricmont. À lappui de ces positions, Anouk Barberousse invoque ensuite des investigations concrètes.
La question de lirréversibilité clôt cet ensemble de problèmes : « À quelle échelle et par quels moyens introduire lirréversibilité ?» (p.183). Le dilemme qui solutionne le paradoxe est explicité par Bricmont (cf. "Science of Chaos or Chaos in Science ?", 1995). Soit, pour traiter les phénomènes thermiques et hydrodynamiques, on distingue explicitement les domaines microscopiques et macroscopiques en attribuant un rôle déterminant aux conditions initiales des systèmes quand on veut rendre compte de lirréversibilité, soit on ignore ces deux clauses. Accepter les deux clauses a pour effet de ne faire jouer aucun rôle dans lapparition de lirréversibilité, dune part, aux caractéristiques de la dynamique microscopique et, dautre part, à ses propriétés dergodicité et de mélange. Refuser les clauses position de Prigogine et Stengers implique une explication de lapparition de lirréversibilité qui soit valable absolument pour toutes les conditions initiales et pour toutes les fonctions possibles quelle que soit léchelle considérée ! Or, la séparation entre les échelles est essentielle et son rôle est déterminant pour expliquer des aspects qualitatifs du comportement macroscopique irréversible, ajouté à lhypothèse que les conditions initiales des systèmes traités soient en un état de faible entropie : entropie pouvant augmenter de façon irrésistible en accord avec le Deuxième Principe de la thermodynamique. La loi des grands nombres et lidéalisation qui prend la limite de certaines quantités sur un intervalle de temps infini ne sont à considérer comme des raisonnements rigoureux que si, comme le souligne Bricmont, on les complète par des arguments nentrant en contradiction ni avec lexpérience ni avec la théorie. Il est difficile démettre un jugement général sur la mécanique statistique qui ne soit soumis à quelque objection, la règle à suivre étant une appréciation nuancée, quelle soit directement théorique ou quelle relève des calculs mathématiques complexes.