Angèle Kremer Marietti

Abdelkader Bachta, L’espace et le temps chez Newton et chez Kant (Essai d’explication de l’idéalisme kantien à partir de Newton).

Préface de J. Merleau-Ponty. Publication de la Faculté des Sciences humaines et sociales de Tunis. 1991. 377 pages.

 

Ce livre n’est autre que la thèse d’État, soutenue en Sorbonne par M. Bachta, professeur à l’Université de Tunis. La Préface de J. Merleau-Ponty souligne les efforts et les mérites que représente cet important travail d’élucidation dans le domaine de l’épistémologie et de l’histoire des sciences : étude de l’hétérogénéité des méthodes propres à Kant et à Newton, analyses mettant en lumière les positions du philosophe et du physicien.

Tout d’abord, dans son Introduction, M. Bachta rappelle que Kant, dans l’ Essai pour introduire en philosophie le concept de grandeur négative, exprime le désir d’introduire en philosophie certains concepts mathématiques tels que le concept de grandeur négative et le concept de l’infiniment petit. C’est pourquoi M. Bachta se propose d’étudier le rapport de la philosophie de Kant avec la conception newtonienne de la mathématique du continu, cette dernière ne pouvant se comprendre que dans la relation avec une conception particulière de l’espace et du temps.

Première mise en garde de M. Bachta, en ce qui concerne l’idéalisme transcendantal de Kant, qu’il dit voir trop souvent confondu avec la philosophie transcendantale ou même avec la critique. La distinction commence avec ces deux dernières :  la critique fournit, en quelque sorte, à la philosophie transcendantale les matériaux dont elle fait une doctrine  (p.29). L’idéalisme transcendantal se distingue des deux derniers concepts et se définit dans la réfutation de l’idéalisme, ainsi que par rapport aux antinomies et enfin relativement au quatrième paralogisme.. C’est avant tout, écrit M. Bachta, une théorie de la connaissance des phénomènes. L’idéalisme transcendantal concerne l’idéalité des phénomènes, n’existant  en tant que tels que par que par et pour le sujet  (p.34) ; c’est  une doctrine qui plaide en faveur du rôle déterminant et constructeur de l’esprit  (p.40). L’idéalisme transcendantal s’oppose à l’idéalisme empirique de Descartes ou de Berkeley (p.95). Toutefois, M. Bachta repère que pour Kant  l’espace et le temps incarnent la synthèse du rationalisme et de l’empirisme  (p.118).

D’où le fait proprement kantien que l’idéalisme transcendantal est une position en équilibre entre rationalisme et empirisme : Kant s’oppose au rationalisme de Leibniz et retient de Hume une leçon d’empirisme. C’est pourquoi la mathématique se situe d’après Kant  entre l’intellect et l’expérience  (p.201-202), comme M. Bachta le relève dans la première partie des Prolégomènes qui précise  le rôle de la raison et de l’expérience dans la synthèse : la première est la source des mathématiques, la seconde constitue le champ des objets sur lesquels elle porte  (p.202).

Exposant ensuite les principes de la mathématique newtonienne du continu comme tournant autour de la notion de limite, M. Bachta rapproche des résultats newtoniens les principes mathématiques kantiens énoncés dans l’Analytique des principes (Critique de la raison pure). Kant a lu les lemmes des Principia de Newton - lemmes qui sont, d’après M. Bachta,  autant de principes qui fondent la nouvelle mathématique , tandis que les principes kantiens tendraient à fonder encore ces mêmes principes. L’auteur ne manque pas de faire certains rapprochements avec d’Alembert, Maupertuis, Berkeley, Locke.

La fidélité de Kant à l’égard de Newton en matière de temps et d’espace est chose démontrée pour M Bachta : cette démonstration est-elle valide à tout moment du texte kantien ? C’est la question que je pose en doutant toutefois que la réponse en soit aussi radicale que le pense M. Bachta. Sur bien des points - que j’ai indiqués - et déjà dans la Théorie du ciel mais encore dans les Prolégomènes, Kant va bien au-delà de Newton. Néanmoins, les observations de M Bachta restent parfaitement valables pour les textes qu’il a étudiés ; de plus, ses analyses ponctuelles permettent d’inventorier tous les aspects de la philosophie kantienne liés à la mathématique du continu.