Angèle Kremer Marietti
Psychanalyse dhier et de demain ?
Psychanalyse, que reste-t-il de nos amours ? Numéro de la Revue de lUniversité de Bruxelles, 1999/2, Bruxelles, Éditions Complexe, 2000.
La psychanalyse mise en question à partir de ce quelle était et jusquà ce quelle est devenue, tout en ne laissant pas réellement présager ce quelle deviendra. Léditeur, Francis Martens, la présente comme une « science des rêves » qui porterait en elle des « rêves de science » : « honnie ou vénérée, la psychanalyse reste inesquivable » (p.13). « Comment pourrait-on oublier Freud ? » demande Dominique Scarfone - Oublier Freud ? étant le titre de son récent ouvrage.
1. Comment la psychanalyse apparaît-elle aujourdhui ?
Pour Dan Schurmans la psychanalyse est une « théorie scientifique, qui fait ses armes et qui se constitue sur ce que lui apprennent les hystériques » (p.41) ; élucidant les mythes, elle se réfère cependant aux mythes. Schurmans fait jouer une argumentation dont nous trouvons la trame dans le livre de Sokal et Bricmont Impostures intellectuelles (Odile Jacob, 1997 ; Le Livre de Poche, 1999) quand il dénonce, à propos du mythe pensé à notre insu comme réel, certains procédés de raisonnement qui risquent dêtre généralisés dans tous les domaines des sciences humaines : « Le fait quun énoncé scientifique soit vrai ne nous autorise pas à lextrapoler sur dautres plans que le sien propre. Il peut être faux par rapport à la fonction que nous lui faisons jouer (expliquer lexistence, le bien et le mal ) et retrouver dès lors une fonction fort semblable à celle des mythes religieux » (p. 43).
À propos de limpact mythique sur la psychanalyse, leffet en a été, certes, entre beaucoup dautres, davoir, selon Lambros Couloubaritsis, renouvelé la signification du mythe ddipe. Mais Freud a considéré une seule version de ce mythe, alors que Claude Lévi-Strauss refuse lidée dune version authentique dun mythe quelconque et, au contraire, demande quen soient connues toutes les versions avec leurs structures différentes. Toutefois, ce quil y a de commun entre la psychanalyse et la tradition mythique est souligné par Lambros Couloubaritsis : ce sont « la parenté, la violence, lamour » (p.55). Le principal mérite de Freud consiste donc en ceci : « En réhabilitant le schème de la parenté à travers la figure ddipe, Freud a produit, pour la première fois, son intégration dans lordre de la subjectivité » (p.57). Le résultat en est « un regard nouveau sur une dimension du mythe qui est demeuré comme un impensé pendant des siècles » (p.61). Pour Couloubaritsis, lintériorisation du schème de la parenté est inédite et amorce « lune des découvertes les plus remarquables de la modernité, exprimée à travers le complexe ddipe » (p.61).
De son côté, Léandre Nshimirimana relève ce quil appelle « les masques scientifiques du mythe » (p.266) et affirme qu « une histoire mythique na jamais un seul sens : elle est une virtualité de sens. La légende ddipe na pas de sens précis » (p.272). Dans une famille vivant au sein des Trobiandais, il ny a « pas de complexe ddipe, mais plutôt un complexe familial ou nucléaire » (p.275). De même, certains syndromes tels que la mélancolie « ne se rencontrent que dans des cultures occidentales à tradition chrétienne et stoïque , et dans une certaine mesure, dans les cultures musulmanes et japonaises » (p.276). Actuellement, dailleurs on remarque en Occident la substitution de léchec social à la culpabilité morale comme cause de langoisse névrotique.
Nétant finalement ni une véritable science ni une idéologie, ni même un mythe (bien quelle en soit proche), la psychanalyse est située par Schurmans à une place originale vis-à-vis de la culture, qui est elle-même « un vaste système dexplication du monde » (p.45). Or, actuellement, la psychanalyse se trouve souvent alliée à dautres disciplines : il faut croire quon trouve en elle tout à la fois quelque chose dutile et quelque chose dinsuffisant : elle doit paraître utile puisquon ne lélimine pas en tant que moyen de connaître même si ce nest pas un moyen scientifique - ; mais aussi insuffisante, parce quon envisage facilement de lintroduire en alliage pour composer dautres disciplines, telle la psychiatrie psychanalytique (voir la contribution de Jacques Schotte : « Pour une anthropopsychiatrie psychanalytique »).
Cest ce quexplicite aussi Paul Jacques : « Une psychiatrie sociale, communautaire et anthropologique peut sappuyer sur les données de la psychanalyse » (p.139). On attend de la psychanalyse quelle transforme « la souffrance névrotique en malheur ordinaire » (p.135), mais on sait quelle ne permet pas de « réparer magiquement un social troué » (p.136). Même si un sujet peut être interrogé par rapport à « son propre pouvoir, vouloir et savoir » (ibid.), il reste que « le sujet est une construction culturelle dépendant de la façon dont chaque société conçoit le sexe, lâge, les rôles sociaux, la différence des classes » (p.137). Dans le rapport à la santé publique, la santé mentale dun individu se détermine suivant des facteurs environnementaux. Des crises jalonnent notre existence, mais la clinique dun sujet dépasse sa réalité psychique pour occuper également la clinique du social. La conclusion de Paul Jacques concerne une éthique analytique qui relie la psychanalyse au souci du social.
Dans cette perspective liant le culturel au pulsionnel sinscrivent « les thérapies sous contrainte dauteurs de délits à caractère sexuel » (p.215) dont traite Nadine Vander Elst en en spécifiant les dangers conceptuels (surtout : éviter langage juridique et même psychanalytique : pas dallusions aux « conflits psychiques » ni aux « mécanismes de survie »). Le législatif seul ne doit pas étayer le cadre psychothérapique ; à partir de quoi, « sil est bien pensé et non perverti, il nest pas exclu quun dispositif de traitement sous contrainte puisse contribuer à la mise en place dun cadre thérapeutique et, même, devenir un élément à part entière de ce dispositif de soins psychiques » (p.219).
Sans doute, ce souci du social ou du culturel peut-il surprendre si le point de départ de la psychanalyse est considéré « dans les pas de Freud », selon ce quévoque Trees Traversier qui se demande : « Comment tenir compte du social, des changements culturels, des pressions extérieures ? Comment garder la psychanalyse sans sombrer dans lorthodoxie ? » (p.203).
2. Quy avait-il au départ de la psychanalyse ?
Jean Laplanche rappelle quau départ il y avait linconscient et, pour y parvenir, une « déliaison » des événements mentaux : « Aucun regroupement sous le chef dun grand schème de compréhension. Laccomplissement de souhait lui-même, considéré comme le moteur du rêve, se décline volontiers au pluriel ; de même que les scènes ou réminiscences qui se démasquent lune après lautre, comme en enfilade » (p.23). Chez Freud lui-même, avec le changement de contenu, le symbolisme ne viendra quensuite, ainsi que lextension des « rêves typiques », les complexes, la référence au mythe, enfin les « théories sexuelles infantiles » (elles-mêmes fondées sur le mythe). La méthode, dabord associative-dissociative et visant des éléments inconscients signifiants, devient symbolique et, dès lors, en tentant détablir la « lecture dun sens caché » (p.27), soppose à la méthode associative-dissociative. Aux éléments muets de lassociation soppose la parole de la symbolique. Cest alors que se déploie, selon Laplanche, « la pensée mytho-symbolique » (p.29) dont la psychanalyse doit se dégager pour montrer sa différence (p.30). Laplanche, à lopposé de Lacan, se rallie aux « grandes instances de la topique freudienne moi, ça, inconscient, surmoi et instances idéales » (ibid.). Les mythes des mythologues ont surtout une fonction sociale, la psychanalyse en a simplifié les versions et les a réduits sous leffet du « phallocentrisme freudien puis lacanien » (p.31). Loriginalité, par rapport au courant psychanalytique général tel quil se manifeste ne serait-ce que dans sa pratique, cest selon Laplanche de comprendre - comme Freud lavait lui-même mentionné - que, loin de porter la marque de la censure, « le mythe se situe du côté de la censure » (p.32). Ainsi la formation mythico-symbolique est là « pour encadrer, lier, et finalement refouler le sexuel » (ibid.). Les auteurs ont souvent confondu implicite avec inconscient ; aussi Laplanche veut-il corriger cette erreur, tout en ne refusant pas une lecture de limplicite, mais cest « un travail qui nexige pas davoir à vaincre des résistances » (p.33).
Laplanche veut maintenir la notion de sexualité dans la psychanalyse, notion quelque peu négligée par le courant mythico-symbolique dû essentiellement à Lacan ; aussi Laplanche revient-il sur cette question (pp.187-191). Pour Freud, linconscient était sexuel ; or, aujourdhui : « On a observé un reflux du sexuel sur le sexué, sur le sexe » (p.188). Freud ne liait pas la sexualité à la sexuation, sa théorie était celle dune « sexualité élargie ». Mais, sans doute, ayant découvert la pulsion, Freud a eu le tort « de vouloir sans cesse la recalquer sur un fonctionnement instinctuel » (p.189). Mais le sexuel est, à vrai dire, peu apparent, même chez Freud et surtout à propos de lhomosexualité. Qui dit psychanalyse ne doit pas nécessairement dire psychothérapie, bien quun processus psychothérapique puisse bénéficier dune approche analytique. Laplanche explique : « Je crois quune analyse au sens strict est quelque chose dassez rare. Comme sont rares, dans une analyse, les moments véritablement analytiques » (p.191)
Le problème de lhomosexualité est clairement posé par Didier Éribon, auteur dun ouvrage abordant le rapport entre psychanalyse et homosexualité (Réflexions sur la question gay, Fayard, 1999) : « les psychanalystes ont un sérieux problème avec lhomosexualité » (p.168) remarque-t-il ; ils réaffirment « le dogme de la différence des sexes comme fondement de la structuration psychique des individus » (ibid.). Freud nen faisait pas une maladie (ni une inversion, en terme duquel parlent les psychiatres), mais une perversion ou une dégénérescence (p.170). Toutefois, Éribon note une évolution chez Freud : « Jamais Freud naurait affiché, comme Lacan, son mépris pour les tantes » (p.172) ; au contraire, le texte de Freud indique une pensée ouverte : ce qui nest pas le cas de la psychanalyse après lui, souligne Éribon, qui écrit : « On connaît lappel de Foucault, dans La Volonté de savoir, à une contre-attaque sappuyant sur le corps et les plaisirs contre lemprise du pouvoir inhérente à la théorie psychanalytique du désir » (p.176).
Francis Martens étudie les « mots » (p.178-181) autour de « sexus » et contre la « fonction paternelle », faisant, avec Jean Laplanche, retour à Freud pour le restituer dans sa vérité. Mais la vérité de Freud plonge le maître dans des clichés dépoque autant que dans une doxa pour le moins étrange où voisinent ignorances anatomo-physiologiques et arguments dautorité (p.182) ! Notons au passage que, même si la métaphore paternelle nest là chez Lacan que pour connoter le registre du code parental (et non pas celui de la paternité), elle est en soi assez éloquemment phallocratique, puisquil est explicitement dit que le signifiant père a pour signifié parenté : le symbole de la parenté est donc bien le Nom-du-père. Léternel féminin est encore bien vivant dans les oppositions sémantiques qui, si elles ne mélangent pas le biologique et le culturel, confirment néanmoins que « si le paternel est connoté, en psychanalyse, par la fonction symbolique, le maternel ne pourra lêtre, oppositivement, que par des qualités quil faudra chercher du côté du biologique, de linceste et de la psychose » (p.185). La scène imaginaire demeure archaïque. - Il est vrai que, de son côté, Lina Balestriere nous rassurerait sur la féminité, bien que le plaisir féminin inquiète hommes et femmes ; désormais : « La jouissance féminine est devenue moins obscure et innommable, le lien à la mère a été exploré dans toute son épaisseur et le rapport au père sest vu confirmé dans limportance quil a toujours eue » (p. 164). Notons toutefois que les références au mythe et à la tradition ne manquent ni dans les explicitations de Lina Balestriere ni dans celles de Francis Martens.
Où chercher lantidote à ce programme décevant ? Sur le désir autrement ressenti quen psychanalyse (« il ny a pas de rapport sexuel », disait Lacan), les pages de Jacques Sojcher marquent labsence à la fois du sujet et de lobjet du désir, à de rares exceptions quelles soulignent dailleurs très minutieusement. La fable évoquée par Platon dans Le Banquet parmi « les différentes conceptions de lamour et de ses effets » (p.245) - indique lessentiel du désir « qui vient du manque et du souvenir inconscient de lunité originelle » des deux moitiés issues du sectionnement que fit Zeus à partir de « la perfection de la boule » originaire (p.246). Au-delà de ces retrouvailles individuelles, le désir est plus largement, selon Aristophane, « lamour comme régression irrésistible vers lorigine perdue et retrouvable par le retour à lindivision » (ibid.) ; ou bien encore, suivant la double nature dÉros, Amour est, exprimé par Platon, « intermédiaire entre les deux contraires » (p.247), recherchant ce quil na pas. Doù leros philosophos visant la sagesse et la beauté. Alors, lanamnèse de la Beauté commande le coup de foudre, avec les degrés divers du désir, du plus bas ou plus haut. Delectatio dans le rapport à Dieu, avec saint Augustin ; passion-transgression, avec Denis de Rougemont ; passion-dissolution, avec Wagner ; amour-confusion, avec Marguerite Duras ; désir-déception, avec Schopenhauer. Tous « artistes de la catastrophe !» (p.261), dit Sojcher, qui trouve ce qui manque à ce manque :
«Laffirmation du désir comme affirmation de la vie, de la vie dispendieuse, surabondante, de la puissance, chez Spinoza, à lessence de la substance infinie et éternelle mais toujours immanente : Dieu ou la nature. Cette affirmation deviendra chez Nietzsche volonté de puissance, oui inconditionnel à la vie, au devenir, à léternel retour de lidentique à limmanence de tout le temps, au sens de la terre » (p.261).
La relation analytique, vue de lextérieur, donne facilement limpression de tourner en rond, surtout quand elle en arrive à la performance de la réciprocité et de lintersubjectivité, et même si analysé et analysant restent sur leurs frontières. Une série de modèles de contretransfert est analysée, en effet, par Marie-France Dispaux qui montre ainsi à luvre le travail propre au psychanalyste dans lequel il sengage existentiellement :
« Cest grâce aux phénomènes émotionnels qui découlent du transfert-contretransfert, partagés en séance, quune compréhension plus profonde peut sétablir entre ces deux inconscients liés dans une expérience affective sans équivalent. Le contretransfert, pris dans ce cadre, est moyen de connaissance et contribue à effectuer lespace analytique » (p.197).
Lhéritage jungien quanalyse Jef Dehing évoque la psychiatrie dont le dogme serait que « les maladies mentales sont des maladies du cerveau » (p.226) ; or, la plupart des malades mentaux présentent un cerveau intact. Aussi, vont dominer dans lépistémologie de Jung, dune part, linconscient collectif, dautre part, les structures archétypiques (p.227). De type schyzophrénique, la pensée de Jung ne privilégiait aucun lieu théorique ; elle serait vue aujourdhui postmoderniste (p. 229 ), tandis que lattitude de Freud étant paranoïde serait vue moderniste, voulant conférer à tout prix un statut scientifique à sa métapsychologie, « connaissance paranoïaque où tout se tient » (p.228). La séparation entre les deux théoriciens sera fatale : « refoulement versus psychogenèse » (p.236), « causalité versus finalité » (p.237). Le rapport aux parents change de Freud à Jung : Freud insistait sur le rôle du père et donnait la relation mère-fils pour la moins hostile ; ce nétait pas le cas pour Jung.
Avec Lacan, le père nest plus « un invariant nécessaire à la physiologie du désir humain » (p.297) : cest le langage. Alors la question se pose de savoir « comment va se transmettre la nécessité du renoncement pulsionnel » (ibid.) - sur lequel revient Jean-Pierre Lebrun, qui écrit : « La psychanalyse est du même côté que la science » (p.300).
3. Épistémologie
Être psychanalyste, cest quoi ? « Une idolâtrie contemporaine soutient que le psychanalyste se doit dêtre familier de linconscient et étranger à son patient » (p.200) : mais Didier Anzieu nest pas daccord avec cette vision du psychanalyste, car elle fait que beaucoup de sujets se dépriment ou aspirent à devenir psychanalystes pour infliger à dautres le traitement subi.
Disons que la psychanalyse est essentiellement « analyse » ; mais lanalyse sur quoi débouche-t-elle ? Imaginons « langoisse de lhonnête homme devant les portes de la psychanalyse », selon ce que nous donne à entendre Foulek Ringelheim. En réalité, cest tout le contraire qui se produit tous les jours ; du fait de la psychanalyse, quiconque se croit tenu de raconter sa vie devant qui veut lentendre, même et surtout à la télévision : « Ils exhibent leur moi profond et celui de leurs proches, disent tout de leur intimité amoureuse, dévoilent la perversité de leur père ou de leur mère, sétendent sur leurs défaillances sexuelles, exposent leurs angoisses » (p.125). Ce déballage ferait oublier que ce qui compte, cest précisément de « respecter le poids des mots » (p.289), comme le rappelle Francis Martens.
Que devient « lunion des travailleurs de la preuve » (Bachelard) en psychanalyse ? Cest à quoi tente de répondre Marc Crommelinck. La norme est historiquement déterminée (p.93), et larmature interne se résume à trois éléments qui sont : « objet », « projet » et « méthode » (p.95). Lobjet se trouve déterminé dans le discours, mais il se doit dêtre issu de la clinique sur la base dun jeu de rôles, partageant « ceux du supposé savoir et du supposé ignorant » (p.102) ; or, lobjet nest autre ici que « le sujet de linconscient » (ibid.), à la fois divisé et caché dans des interstices. Cest cet autre, linconscient (point aveugle de la conscience de soi, objet de la phénoménologie), que Ricur a voulu désigner, tout en plaçant la psychanalyse « dans la perspective dune raison herméneutique » (p.104). Voulant faire se rencontrer récit de vie et pratique analytique, Ricur a-t-il assis une quelconque épistémologie de la psychanalyse ? La question ne se pose même pas, me semble-t-il. Est-ce que le projet sera plus consistant que lobjet ? Sans même chercher Popper (p.108), peut-on tester scientifiquement la psychanalyse ? Mais faut-il chercher Granger (p. 110) pour sassurer quinterprétation mythique et connaissance scientifique ne sauraient être posées sur le même plan ? En tout cas, il est inutile de sappuyer sur Lacan pour valider « une présentation de linconscient qui [soit] de lordre mathématique » (p.112). Reste tout entier le problème de la vérification (p.113). Enfin la méthode nest guère résolue par la référence à Lacan écrivant « le sujet sur quoi nous opérons en psychanalyse ne peut être que le sujet de la science » (p.115). La conclusion de Marc Crommelinck a le mérite dêtre juste et exacte : « La critique épistémologique de la psychanalyse est-elle vaine, ne participe-t-elle pas de cette jouissance malsaine de la remise en question perpétuelle et de cette position subjective du soupçon, de la destitution des savoirs et dès lors du désengagement ? » (p.116).
En un mot, où se situe lempirisme dans tout cela ? Cest en gros le fond de la question que pose Jean Bricmont, auquel Jean Laplanche fait allusion quand il écrit quil était lui-même « venu à Bruxelles en considérant le livre de Sokal et Bricmont comme un acquis, ravi de leur canular, et enchanté par le démasquage des impostures intellectuelles, tant dans le champ de la psychanalyse - lorsquil fait appel à des modèles pseudo-scientifiques et pour tout dire amphigouriques - que dans celui de la science elle-même, où, en un mot, lidée physique de la relativité a été assimilée tout à fait faussement à une apologie du relativisme » (p.17).
Jean Bricmont affirme avec justesse que « même sil est vrai que certaines propositions sont dénuées de sens, il est difficile de formuler une théorie générale de la signification qui permette de déterminer si cest le cas ou non » (p.75). En effet, comment caractériser une fois pour toutes ce qui fait sens ? Mais il existe des arguments qui ne peuvent vous laisser sceptiques, en particulier dans le domaine physique. Les applications techniques sont en elles-mêmes des arguments positifs ; certes, toutes les sciences physiques ne sappliquent pas (ou pas encore). Mais il y a aussi surtout « ladéquation entre une multitude dobservations et dexpériences et les prédictions déduites des théories scientifiques » (p.76). Cest en quoi « le discours scientifique nest ni une pure illusion ni une pure tromperie » - quon se rapporte, comme le fait Bricmont aux hommes dont traitent Hume et qui, affirmant lexistence dun miracle, « cherchent à vous tromper, se trompent ou sont trompés par dautres » (p. 74). Face à de tels discours douteux, le seul recours valable est le recours à lempirisme, appliqué sous le contrôle du « sceptique humien ».
Il existe un principe plus ou moins implicite qui guide les sciences humaines, et selon lequel « les sciences de lhomme échappent aux contraintes épistémologique valables pour les sciences de la nature » (p. 78). On croit en particulier « que la connaissance des phénomènes humains, psychologiques ou sociaux, appartient à un autre niveau de réalité que celui de sciences naturelles, ou du moins relève dune autre réalité que celles-ci » (p.80). La critique de cette attitude passe par un examen de la méthode. Jean Bricmont reconnaît dans cette position « largument du dualisme ou du pluralisme ontologique ou méthodologique » (ibid.), auquel il oppose le monisme méthodologique. Le dualisme méthodologique, qui repose souvent sur le dualisme ontologique, comporte des arguments spécifiques et utilise en outre des arguments négatifs destinés à refuser les méthodes scientifiques aux sciences humaines. Par exemple, se demander si la pensée est ou non une émanation du cerveau peut être un aspect métaphysique de la question ; mais la méthode pour connaître cette âme doit être mise sur pied de la manière la plus fiable qui soit, de façon à la connaître objectivement. Car ce qui importe avant tout cest détablir une connaissance objective à partir de propriétés aux conséquences observables. Il faut donc, explique Bricmont, « seulement des arguments probants en faveur des affirmations que le psychologue ou le sociologue fait, pas nécessairement que ces affirmations soient réductibles à nos théories physiques » (p.81). Là gît donc le problème épistémologique des sciences humaines. Et si le sujet est lindéterminé pur, il ne pourra pas y avoir de « science du sujet ».
Angèle Kremer Marietti