Angèle KREMER-MARIETTI

Mike Gane, "Canguilhem and the problem of pathology", in Economy and Society, Volume 27, Numbers 2&3, May 1998 : 298-312, Routledge 1998.

 

L’auteur se fonde sur une remarque selon laquelle Canguilhem - dont l’œuvre traite, pour une large part, de la pathologie et dont l’épistémologie s’est inspirée des problèmes posés par le positivisme de Comte - n’a pas eu que des réflexions qui soient toujours exemptes d’ambiguïté.

En effet, alors que Canguilhem représente actuellement la tradition française de l’histoire (intellectuelle) des sciences, sa critique a toujours eu pour cible, en fait, l’introduction des méthodes scientifiques dans l’étude de la société alors que c’était pourtant le vœu commun de Comte et de Durkheim. De plus, sa carrière présente une rupture évidente : après avoir représenté - pour certains althusseriens tels que Lecourt, Balibar et Macherey – la lutte contre le subjectivisme, le psychologisme et le relativisme (p.301), Canguilhem s’est, sinon brusquement, mais en tout cas très précisément confronté et allié au « marxisme scientifique » des althusseriens : c’est ce qui apparaît dans son livre de 1977, Idéologie et rationalité dans l’histoire des sciences de la vie, qui réunit des études allant des années 1970 à 1977. Ces textes concernent l’idéologie inhérente à la science ; d’où la nécessité d’inclure dans l’histoire d’une science l’histoire des idéologies scientifiques pour lesquelles Canguilhem proposait d’ailleurs un statut épistémologique.

C’est ainsi que, dans son article « Canguilhem and the problem of pathology », Mike Gane  exprime une critique originale. D’une part, il montre comment Canguilhem pose des problèmes qui viennent de sa connaissance approfondie de Comte ; d’autre part, il montre que Canguilhem les résout certes autrement que Comte, mais en prenant le contre-pied direct de la position comtienne et de la tradition sociologique française qui en est issue. Or, cela apparaît déjà clairement dans sa thèse sur le normal et le pathologique, soutenue en 1943, sur les thèmes de laquelle il revient ensuite en 1966 sous le titre Le normal et le pathologique réunissant la thèse du même nom et les Nouvelles réflexions concernant le normal et le pathologique (1963-1966) [1]. Canguilhem démontrait dans la thèse que le normal n’était pas nécessairement la « santé » pas plus que le pathologique ne se confondait avec la « maladie ». Surtout il distinguait entre l’anomal (sans norme) avec l’anormal (une valeur vitale négative) ; pour lui, dans la maladie, le vivant va innover : idée absente aussi bien chez Comte que chez Claude Bernard. Cependant Mike Gane note qu’avec les Nouvelles réflexions Canguilhem va, comme Comte, du vivant au social pour montrer que là où la vie est souple en obéissant à un système de régulations internes, la société, au contraire, est rigide, mécanique, sa sagesse n’étant que le résultat d’un calcul. Dès qu’ils s’agit de valeurs, Canguilhem prend soin de sortir des sciences biologique et sociologique pour se tenir sur le terrain proprement philosophique : la philosophie est ainsi toujours ‘philosophie des valeurs’. C’est pourquoi Canguilhem règle le problème qui oppose normal et pathologique sur le terrain de la philosophie non sur celui de la science. Mike Gane souligne que, pour Canguilhem, « tomber malade est normal, être normal peut être une maladie » (p.305).

C’est donc à travers l’étude de la pathologie, qui forme le noyau des écrits de Canguilhem, que Mike Gane poursuit une investigation serrée du type de pensée de l’épistémologue de façon à en dégager la démarche. Canguilhem s’est surtout fait connaître dans le monde anglo-saxon par le débat sur l’épistémologie et les sciences sociales qui fut introduit par Althussser et Foucault dans les années 60 autour de la « scientificité » du marxisme. Relisant l’ensemble des écrits de Canguilhem, Mike Gane est frappé de remarquer un paradoxe qui est propre à son œuvre : d’une part, la critique permanente de Comte et de Durkheim ; de l’autre, le rapprochement avec le « marxisme scientifique » des althusseriens ! Ce décalage est également celui que perçurent ou plutôt laissèrent percevoir quelques commentateurs tels que Gilles Renard[2], François Dagognet [3], Paul Rabinow [4], François Delaporte [5] (p.299-301).

Canguilhem ne pouvait accepter le projet comtien de faire de la sociologie une science thérapeutique destinée à guérir les pathologies sociales : de toute manière, même s’il pouvait exister une science biologique pure, il n’était pas question pour lui qu’il y eût une science des phénomènes anormaux (abnormality), que ce fût d’ordre biologique ou sociologique (p.299). Canguilhem se refusait à faire de la norme l’objet de la science. La discussion amorcée en 1943 par Canguilhem posait clairement le problème : «l’état pathologique est-il une simple modification quantitative de l’état normal?», «existe-t-il une science du normal et du pathologique?». Il semble nettement que Canguilhem n’ait pas accepté la possibilité d’une étude scientifiquement fondée de la pathologie (p.302). La dimension de la normalisation était pour Canguilhem une importation extra scientifique, à laquelle l’œuvre de Foucault allait d’ailleurs se mettre en contrepoids par la prise en considération des processus de normalisation. Sur la base des conclusions de Canguilhem quant aux travaux de Comte, Mike Gane indique que la distinction d’un critère purement quantitatif - le degré de déviation à partir d’une norme - permettait de former un jugement implicitement qualitatif (p.303). C’était à partir de là que Comte tirait la possibilité de traiter les crises politiques en ramenant les sociétés à leur structure de base, permanente et essentielle : la sociologie devant être une discipline constituée afin de définir les phénomènes sociaux anormaux en les reliant aux états sociaux normaux. Tout au contraire pour Canguilhem, il n’existait pas de fait en soi normal ou pathologique. Gane souligne la relation établie par Canguilhem « entre la norme fonctionnelle de l’être vivant et les normes concernant les conditions sous lesquelles ces normes sont normales » (p.303). À quoi Canguilhem préférait opposer « la recherche d’une définition objective du caractère original de la vie ». Entre temps, la recherche proposée par Canguilhem avait quelque peu évolué : alors qu’il avait commencé par affirmer que le rôle de la physiologie devait être de déterminer exactement le contenu des normes auxquelles la vie avait réussi à se fixer, sans d’ailleurs préjuger si oui ou non elle pouvait éventuellement les corriger, maintenant Canguilhem proclamait une règle méthodologique consistant à éviter de  ‘normaliser’ trop tôt. Contre le positivisme, explique Mike Gane, maintenant Canguilhem « suggère que la tentative d’atteindre un état spécifique appelé la santé normale peut être payée par un renoncement à toute normalité éventuelle » (p.304).

Mike Gane nous dit que l’étude des valeurs biologiques et sociales est néanmoins maintenue par Canguilhem : toutefois, elle ne peut relever ni de la biologie ni de la sociologie, mais, bel et bien, de la philosophie. Un rôle est alors explicitement assigné à la philosophie : celui qui était autrefois dévolu aux mythes et à la religion, celui de « valoriser la vie humaine ». Aussi, au lieu d’éliminer la distinction entre le normal et le pathologique, Canguilhem place-t-il désormais celle-ci sur le terrain de la philosophie. Une nouvelle définition de la distinction entre le normal et le pathologique est donc atteinte, la même que celle qui permet de distinguer la nourriture des excréments : ce qui les distingue, ce n’est nullement une réalité physico-chimique, mais une « valeur biologique ».

De là, le chemin va encore se retourner vers d’autres possibilités, comme l’indique Mike Gane qui retrace le parcours philosophique de Georges Canguilhem ayant écrit à vingt ans, sous la direction de Célestin Bouglé [6], un travail sur la notion d’ordre et de progrès chez Comte, et, vingt ans plus tard, sa thèse doctorale intitulée Le normal et le pathologique en association étroite avec Alain [7] dont le comtisme était manifeste. Ainsi que le suggère Mike Gane, il ne semble pas que l’intention de Canguilhem se soit restreinte à établir une histoire des sciences biologiques : sa critique de la sociologie continue à percer dans les pages des Nouvelles réflexions concernant le normal et le pathologique. Mais c’est le bergsonisme que Canguilhem favorise en la matière, car Bergson lui paraît être celui qui le seul ait pu réussir à concevoir l’invention mécanique comme une fonction biologique, c’est-à-dire comme un aspect de l’organisation de la vie (p.307). C’est ainsi que dans les années 60 on peut distinguer avec Mike Gane, à partir de la réflexion sur l’organisme social et la machine sociale, comment l’intervention philosophique de la pensée marxiste se produit chez Canguilhem. En effet, la normalisation se matérialise quand une « classe normative » s’empare du pouvoir. Alors Canguilhem remarque que les codes commerciaux ne sont qu’un exemple de la normalisation technique et économique. La société est à la fois machine et organisme, affirme Canguilhem. Mais le social se développe dans l’externalité spatiale (p.308). Et la pensée du normal et du pathologique peut donc se poursuivre à propos du social.

À partir de 1967, c’est sous le concept d’idéologie scientifique (p.309) que Canguilhem va repenser le problème de la pathologie et, par là, celui de la science médicale. Dans son livre de 1967, Idéologie et rationalité dans l’histoire des sciences de la vie, il fait de ce concept comme un concept-clé de l’émergence des sciences. Désormais, plus proche de Bachelard et d’Althusser que de Foucault, Canguilhem reconnaîtra le statut scientifique atteint par la médecine à travers l’émergence de la bactériologie : un détour. En conséquence, il est possible de dégager avec Mike Gane les deux critères de la scientificité reconnu par Canguilhem : d’une part, une pratique médicale n’est acceptable comme étant scientifique que si elle procure un modèle pour la solution des problèmes, et dans la mesure où le modèle obtenu peut autoriser des thérapies effectives. Il s’agit là d’un premier critère de la scientificité de la médecine  dégagé par Canguilhem. Un second critère valide consiste dans le fait de trouver une théorie capable de générer une autre théorie qui puisse expliquer pourquoi la théorie précédente ne comportait qu’une validité limitée (p.310).

C’est donc un Canguilhem épistémologue, parfois ballotté entre Comte et Nietzsche ou entre Bachelard et Foucault, et finalement tourné vers le type d’un penseur de la pratique idéologique sise à l’origine de la science, que nous présente de façon fort intéressante l’article de Mike Gane dont de plus amples développements pourraient donner lieu à un livre qui ne manquerait certainement pas de lecteurs.

 

Notes

1 Voir mon article dans Dogma.
2 Cf. L’épistémologie chez Georges Canguilhem, Paris : Nathan, 1996.
3 Cf. Georges Canguilhem, Philosophe de la vie, Le Plessis-Robinson : Synthelabo, 1997.
4 Cf. A Vitalist Rationalist : Selected Writings from Georges Canguilhem, New York : Zone, 1994. Ensemble édité par François Delaporte et introduit par Paul Rabinow.
5 Ibidem.
6 Auteur de La démocratie devant la science, 1904.
7 Voir A. Sernin, Alain : un sage dans la cité, Paris, Laffont, 1985.