Ce numéro de la Revue de lUniversité de Bruxelles, conçu par Edmond Blattchen, Thomas Gergely, Jacques Lemaire, Maurice Luca, Antoine Pickels, Jacques Sojcher et André Versaille, pose une question qui ne manque pas de nous interpeller. Dabord par son ambiguïté. Car la question « Où va Dieu ? » est à double face ; si elle concerne Dieu, elle concerne moins lobjet-Dieu, difficile à cerner dans son objectité, que le sujet-interrogeant-sur-lobjet-Dieu : placé dans lhistoire des hommes et, au cur de celle-ci, dans sa propre histoire, il sest donné au moins durant le temps de son interrogation la perspective du « point culminant » hors de toutes les histoires, la référence transcendante absolue. Introduisant la mobilité dans cette référence suprême, ainsi posée la question déstabilise le rapport quelle interroge.
On avait déjà entendu dire que Dieu était mort du moins à travers ce que Nietzsche avait fait entendre dans Le gai savoir, et que nous rappelle Jean-Pierre Lebrun [« Dieu nest plus mort ! »]. Mais lauteur nous affirme quon avait continué à reconnaître à Dieu le Père son influence tutélaire jusquà lévénement de la Shoah (p.124) Le problème se posait autrement après Auschwitz ; non seulement au-delà de la parole de Nietzsche, mais encore au-delà des effets de la psychanalyse, dont on sest demandé si elle était du côté de la science ou du côté de la religion (p.129). Avec la reconnaissance de lordre symbolique (p.129) soulignant la référence au Tiers (p.131), la mort ou labsence de Dieu, qui savérait compatible avec un éloignement de la religion (p.123), aurait finalement entraîné comme un pont (p.130) entre cette dernière et la psychanalyse...
La question se précise : « Où va Dieu après Auschwitz ? » (p.109), que pose Thomas Gergely [« Des réponses du judaïsme »] : et cest surtout une question sur la contenance « face à lhomme, de foi pourtant, qui ayant tout perdu là-bas, détourne les yeux comme égaré lorsquil entend réciter du Psaume 121 LEternel ne permettra pas que ton pied chancelle : Celui qui te garde ne sommeillera pas. Voici, il ne sommeille ni ne dort, Celui qui garde Israël ? » (p.109). Certains perdirent la foi (p.110), tandis que dautres continuèrent à croire, tel Élie Wiesel (p.111). Pour le croyant, la question se pose : « comment cette horreur cadre-t-elle avec la bonté attribuée à Dieu ? » (p.113). Dieu est-il « impuissant à freiner le mal ? » (p.113). Et, comme enchaînant sur le même problème Jean Grosjean [« Lincertitude des explications »] demande : « Si Dieu est à la fois tout-puissant et la bonté même, comment peut-il y avoir tant de douleur dans ces créatures et tant de méchanceté ? » (p.115).
On pourrait atténuer la question et demander : Dieu est-il mort ou seulement « occulté » ? Cette dernière alternative est celle que nous propose René-Samuel Sirat [«Loccultation du visage de Dieu : pourquoi et jusquà quand ? »] : « Une question se pose et ayons la franchise de la formuler : Soit ! les hommes ont mal agi, ont laissé mourir six millions de nos frères. Mais Dieu est-Il exempt de toute culpabilité ? » (p.24). La méditation religieuse se conclut avec la parole de Levinas : « Le vrai monothéisme se doit de répondre aux exigences légitimes de lathéisme » (p. 25). Enfin « revenu » dans la conscience religieuse, le Dieu dAbraham, dIsaac et de Jacob « est à nouveau présent au rendez-vous fixé de toute éternité » (p.27). Et Daniel Sibony [« Des rapports à lêtre »] médite à son tour sur le projet dextermination nazi, équivalent au meurtre du « nom » identitaire et, par là même, du « Nom », cest-à-dire « le potentiel symbolique par excellence » (p.33) quest le Nom appelant le Dieu des Juifs ; pour lui, Dieu est « devenu » mais dans les hommes puisque « lêtre cest ce qui fait être tout ce qui est, et qui dépasse tout ce qui est » (p.35), et il ne peut pas ne pas être. Sibony termine par la parabole des deux corps : « un corps visible et un corps invisible, quon appelle parfois lâme » (p.39).
Du point de vue de cette âme comprise dans le rapport à une transcendance vers laquelle elle a vocation daccéder, péché originel et rédemption, faute et salut prennent tout leur sens - hors duquel le christianisme et les autres religions monothéistes nauraient plus guère de sens (p.63), comme lexplicite Antoine Vergote [«Condition monothéiste du péché »]. Le Dieu des religions monothéistes implique le péché, le péché implique le Dieu des religions monothéistes. De ce cercle « divin » on ne sort pas ! Le « salut » qui vient de Jésus-Christ, écrit Vergote, « consiste [ ] dune part, dans la réparation de lordre éthique et religieux perverti, dautre part, dans laccomplissement historique de la destinée divine de lhumanité » (p.70). Lhéritage culturel du péché originel est en chaque individu : il fait souffrir comme les dictatures idéologiques auxquelles soppose la voie du salut (p.71). Aussi « être sur ses gardes », cest lessentiel, comme le rappelle aux Chrétiens Monseigneur Léonard [« La figure incomparable du Christ »]. Toutefois, « ouverture au divin » et « recherche humaine » vont de front pour le Père Pierre de Locht [« Jésus, fils de lhumain »] : « Croire en une présence autre, en une dimension déternité au sein de la condition humaine, ne peut trouver sa juste place que si lon néchappe en rien aux grands appels et aux grandes exigences de la communauté humaine » (p.58).
Évoquant le Dieu unique des trois monothéismes, une question insidieuse vient à lesprit : parce quil est chaque fois unique, est-ce le même Dieu ? Lislam sest mis dans « la continuité des autres messages révélés avant lui (judaïsme et christianisme) » (p.77) Abdelhamid Chebagouda Temsamani [« Vision musulmane »] nous présente lislam comme « une religion tolérante qui respecte les divergences de points de vue entre les savants de la communauté » (p.79) ; il définit lextrémisme intégriste comme une attitude de rejet. Lui-même insiste sur la nécessité de combattre les excès de la vie moderne. Hawa Djabali [« Combattre les idoles »] dit sa contestation, en même temps que son action en prolongement de celle des musulmans, la voie vers labstraction, vers le concept : « Traditionnellement, je me sens dans la ligne de tout cet effort qui a été celui du monde arabe, ou de ce quon appelle le Moyen-Orient, où sont nées les trois religions du Livre » (p.91). Sa critique concerne « un dogme mêlé à lexercice du pouvoir temporel » (p.94).
À côté de la présence du Dieu des croyants, il y a labsence de Dieu pour tous ceux qui sen sont tenus volontairement éloignés. Il y a les déclarations de Jacques Sojcher [« Il ny a pas plus de Dieu que de sirènes »]: «Je nai jamais eu besoin de Dieu. Il ny a jamais eu de manque ni de désir, ni de nostalgie, dattente, damour. Jai toujours été allergique à une présence divine, au-delà de toutes ses représentations. » (p.97). Pourtant, dans lexistence humaine, le besoin se fait parfois ressentir de prendre appui sur une telle « fiction régulatrice », selon lexpression même de Jacques Sojcher dans la discussion qui eut lieu à Bruxelles le 15 décembre 1999 sur ce livre si riche, animé de foi, sinon toujours de « la » foi. Cest Sojcher qui écrit : « Si un catholique croit, de tout son être, en Jésus de Nazareth, vive Jésus, qui lui donne le don daimer lautre, le sens de la justice et celui de la responsabilité » (p.104).
Nous devons nous remettre dans le cadre de la question initiale « Où va Dieu ? » : cadre justement évoqué dans les pages liminaires que signe Antoine Pickels [« Où va ce livre ? »] sous légide de larticle premier des statuts dune université - lUniversité Libre de Bruxelles - et dont lénoncé est que « La pensée ne se soumet à aucun dogme ». Ne se soumettant pas, cette libre pensée se donne la possibilité dexaminer les questions qui se posent dans le XXIè siècle commencé. Première interrogation, comme le souligne déjà Antoine Pickels : si « Dieu est mort », où peut-Il aller ? Ce ne sont pas les lieux qui manquent pour Le trouver ou ne pas le trouver. Du point de vue de qui interroge et répond, des lieux, il y en a beaucoup ! Des lieux divers comme les discours qui en émanent et qui se diversifient jusquà la contradiction. Outre les lieux religieux avec leur concept propre de Dieu, quen est-il de Dieu pour le Tiers-Monde, pour les femmes, pour les philosophes chrétiens, pour les scientifiques, pour le capital mondial, pour les sectes, pour les marxistes, pour les postmodernes, enfin pour lhumain en général ?
Lhomme et la femme sont pris dans la vie moderne ; dès lors « Dieu » est un vocable qui prend des sens divers. Françoise Collin [« Un petit trou dans la Loi du Père »] interroge sur le rapport de Dieu avec le mouvement de libération des femmes. Si elle nest pas la première à constater « les stratégies directes ou indirectes, violentes ou sournoises qui ont séculairement écarté les femmes des lieux de savoir et de pouvoir » (p.138) (luniversalisme de la Révolution nexcluait-il pas les femmes de la citoyenneté ?), elle décrit les tentatives faites par les femmes au sein de leur Église pour être admises dans la sphère dautorité ; elle en souligne le peu deffet encore à lheure actuelle. En fait, il sagit là surtout dinstitutions humaines au sujet desquelles on ne saurait imputer Dieu, de quelque façon quon le pense ou le sente : « Le Nom de Dieu ne cautionne comme tel dans le langage ni une institution ni une morale ni une politique » (p.140). Sans doute, Innommé ou Innommable, Dieu est ensuite présent dans le rapprochement de Lacan et de Beauvoir sur le mysticisme féminin « hors-sexe » (p.147).- Tout cela qui nexclut pas une théologie féministe, évoquée autour de la « Bible des femmes » (1895) dElisabeth Cady Stanton, par Isabelle Graesslé [« Théologie et féminisme : de laffrontement à lembellie »] qui écrit : «il est indéniable que depuis lorigine du christianisme, les femmes revendiquent un droit de parole équivalent à la parole masculine, une égalité de traitement et de fonction aussi, égalité quelles nont pas encore véritablement acquise, que ce soit dans la reconnaissance sacerdotale, dans le statut de laïque ou dans la recherche académique, du moins en Europe » (p.152). Cest surtout le pouvoir totalitaire de Dieu le Père qui est visé par les théologiennes au profit dautres manifestations du divin (pas nécessairement maternantes).
Le vent des revendications a souvent traqué lidée de Dieu. Marx a cru, en 1843, que sa critique de la religion était achevée. Jean-Yves Calvez [« Que devient Dieu, que devient lhomme ? »] explique que Marx « rêve de la situation où lhomme sera devenu parfaitement familier de la nature et de toutes choses [ ]. Cest quand tout cela sera advenu que nul ne pourra même plus poser une question de Dieu, de quelquun ou de quelque chose comme Dieu » (p.164). Ensuite, la question porte fatalement sur Marx lui-même : est-il mort ? Non, explique Calvez , seulement une partie du marxisme ; dès lors, la question de Dieu en est changée sans que soit devenu plus facile de croire en Dieu. Il reste pour lui que « [l]e marxisme, par contrecoup, a réveillé en bien des cas la dimension sociale de la conscience religieuse » (p.171). Et il reste aussi le problème du « marché » que soulève Ignace Berten [« Dictature du marché et foi en Dieu »] : « La référence au Dieu créateur exerce une fonction critique par rapport à lhégémonie du marché, incapable dexercer une distribution équitable de la propriété et des biens » (p.178). Le Père Berten évoque plusieurs documents, parmi lesquels celui publié par les évêques catholiques des Etats-Unis, Justice économique pour tous (1986) : « les critiques adressées à léconomie américaine dorientation néo-libérale sont directement appuyées sur limage biblique de Dieu, qui inspire une vision chrétienne de léconomie » (p.179). Toutefois, la manipulation de Dieu est possible : il peut être utilisé « en renfort des gagnants » (p.181) et même de «fanatismes religieux, meurtriers au nom de Dieu » (p.183). À lopposé, la référence à Dieu peut relativiser les instances du pouvoir. En ce qui concerne le marché, on ne peut oublier « les mots de lĒvangile :Vous ne pouvez servir deux maîtres, Dieu et largent » (p .185). Aussi peut-on sinquiéter de savoir comment léconomie a pu devenir une « nouvelle théologie », comme le suggère Riccardo Petrella [« Le Dieu du capital mondial »], énonçant les grands commandements du capital. En définitive, quen est-il de lexistence de Dieu à lère du marché ? Réponse de Petrella : « Dieu nest pas lEsprit damour, de miséricorde, de tolérance, de la solidarité, mais il est devenu lEsprit de la rentabilité, de la productivité, de la compétitivité, de lexclusion, de lexcellence, de la performance, de la flexibilité, de linsécurité, du risque, de la spéculation, de la conquête des marchés, de lentrepreneur destructeur/créateur » (p.200).
Dans cette perspective mercantiliste quel enjeu représente le Tiers-Monde ? Abdelhak Serhane [«Tu ny es pas »] ne veut rien dire dautre que la misère de ce monde à travers le témoignage de deux enfants morts dans leur voyage de Conakry à Bruxelles et porteurs dune lettre qui « aurait pu être adressée à Dieu lui-même, pour lui demander où il va dans les pays du Tiers-Monde » (p.205). On comprend, pour Doudou Diène, de lUNESCO, [« Invitation à un débat théologique sans fin ou incitation à un questionnement de lévolution du monde et de la place de lesprit dans cette évolution »], que la bonne question ne soit pas « Où va Dieu ? » mais « où va le monde ? » (p.211).
En dehors des religions reconnues, quelles soient admises ou contournées, un nouvel objet de croyance est analysé par Cécile Glineur [«Nouvelle spiritualité? Le mouvement du Graal au miroir de ses textes »] qui dégage une nouvelle représentation de Dieu, celle du Mouvement du Graal, « millénariste, ésotérique et gnostique » (p. 218). Lexposé montre que « [l}es attributs traditionnels de Dieu subissent un transfert et sont attachés à Parzifal » (p.219). La crucifixion y est conçue comme « un assassinat, paradigme de lincapacité des hommes à saisir le message divin » (p.220). Comme dautres sectes, celle-ci sinscrit « en réaction à la réalité » (p.226).
Certains cherchent à accommoder la foi et la raison - problème qui fut celui de Malebranche. Tel Jacques Neirynck [« Le silence de la science face au discours de la foi »] cherchant la synthèse entre la foi et la science : « La contradiction apparente entre foi et science fait partie des antinomies de notre culture occidentale » (p.236). Dans cette perspective, « [l]a science sest développée en Occident chrétien non pas malgré la foi chrétienne mais à cause de celle-ci, même si ce développement paraît conflictuel » (p.238). Voulant se tenir au plan purement conceptuel, Maurice Luca [« Proposition de philosophie chrétienne »] avance les éléments dune méthode philosophique : réflexion, réduction au phénomène de conscience et réfutation par rétorsion (p. 267-269). Sur cette base, se pose la question de lêtre qui « nest pas libre de ne pas être » (p.274). Or, lêtre se donne dans la conscience (p.276) : cest ainsi que « notre propre acte dêtre » (p.277) nous donne accès à la métaphysique. Alors, Dieu est compris « comme identité ou unité active infinie de la conscience infinie » (p.278). Distinguant et rapprochant raison et foi, Jean Ladrière [« Rationalité et croyance »] propose un élargissement de lautocompréhension de la raison (p.288) : «Dune part, du point de vue même de la foi, la raison doit être reconnue en ses puissances propres et confiée à la lumière naturelle qui lhabite et lui donne de pouvoir se juger elle-même.[ ] Dautre part, la foi, en tant quassentiment à luvre du salut, ou, en dautres termes, à la construction du Royaume de Dieu, est par elle-même une certaine lumière qui en fait voir la présence dans les signes qui en sont donnés » (p.290-291).
Scrutant les nouvelles attitudes contemporaines, Michel Maffesoli [« De Dieu à la déité postmoderne »] constate que désormais règne l « ordre de la fusion, voire de la confusion faisant que tout un chacun existe selon un principe dhétéronomie » (p.306). Comblant la faiblesse de lindividu, de grandes figures emblématiques resurgissent et simposent. Léducation fait place à linitiation. Les consciences affrontent le destin et conçoivent curieusement le temps social comme cyclique. De même, la place de Dieu semble laissée vacante, cest ce que constate Lambros Couloubaritsis [« La dé-théologisation de la métaphysique ou le retrait de Dieu »] : « À limage dun Dieu Tout-puissant qui longtemps régna sur lEurope, puis sur tout le reste de la planète, se substituent des puissances nouvelles multiformes qui allient technique et économie » (p.324). Cest une époque de technico-économie, dans laquelle il sagirait de vivre « dans la proximité entre les hommes qui respectent les différences les plus fondamentales, en maîtrisant les différends, aussi légitimes soient-ils » (p.329). Sur ce constat, renonçant à la haine et à la violence, chaque citoyen devrait contribuer à créer lespace de liberté ouvert à la proximité « sous le regard ou sans le regard de Dieu » (p.328).
Le tableau du monde, ainsi peint dans le rapport à lidée dun Dieu présent malgré son absence ressentie, nen est que plus véridique, comme si cette référence suprême et/ou lointaine permettait par contraste de mieux voir le proche et/ou le prochain.
Faut-il rappeler que Kant avait démontré limpossibilité des trois grandes preuves de lexistence de Dieu : ontologique, cosmologique et physico-théologique ? La dernière reposant sur la seconde et celle-ci sur la première, il suffisait de prendre, comme Kant, le terme « être » dans le sens de « la détermination dune chose ou de certaines déterminations en soi » pour ruiner toute tentative de preuve spéculative de lexistence de Dieu. Tout aussi efficacement, on découvrirait que les preuves classiques partent chaque fois dun postulat ; je ne me référerai quà lune des nombreuses argumentations de Descartes qui, dun Dieu défini comme « être souverainement parfait», déduit qu « il existe » (5è Méditation) : «en sorte quil ny a pas moins de répugnance à concevoir un Dieu (cest-à-dire un être souverainement parfait) auquel manque lexistence (cest-à-dire auquel manque quelque perfection), que de concevoir une montagne qui nait point de vallée » - le postulat étant quil est dans lessence de la perfection dexister. La preuve spéculative de lexistence de Dieu est difficile si lon en juge daprès Descartes, voire impossible si lon suit Kant.
Cest dans cet ordre de réflexion que sinscrit la position de Jean Bricmont [« Science et religion : lirréductible antagonisme »]. En suivant le lien purement logique des arguments énoncés, je prendrai la ligne de faîte allant de ce que nous sommes effectivement vers ce que nous pouvons savoir, étant donné ce que nous sommes. Dune part, loin dêtre le centre de lunivers ou le sommet de la création, nous ne sommes que peu de chose, et cest la sélection naturelle qui nous a pourvus dun cerveau. Dans ces conditions, que pouvons-nous espérer connaître ? Certes, notre ignorance recule sous lavancée de la science, mais notre perplexité nen disparaît pas pour autant. On peut sinterroger sur la notion de Dieu : quel contenu y mettons-nous ? Lidée de puissance divine, quimplique-t-elle ? est-ce une idée nécessaire ? Si nous voulons que cette idée - ou même celle de hasard - soit léquivalent de la cause de lunivers, sans doute nous aurons alors une réponse théologique, mais non une réponse satisfaisante pour un physicien. À lesprit et dans notre subjectivité, nous pouvons avoir lidée dun Dieu, mais comment « sassurer que notre expérience subjective nous donne accès à des entités existant objectivement en dehors de nous » ? (p.253). Plus les connaissances progressent, plus le monde nous paraît étrange devant « des réalités qui sont soit très petites avec la mécanique quantique, soit très grandes et très anciennes avec la cosmologie » (p.250). Et labsence dexplication nautorise pas nécessairement une explication théologique. Jean Bricmont reconnaît cependant que le fait de croire nest pas toujours lié à un argument (anthropique ou autre) ; ce qui joue, ce sont : tradition, peur de la mort, réconfort à lidée dun être tout-puissant veillant sur nous Doù la situation des intellectuels religieux athées : « en ce sens quils rejettent les raisons de croire quont la plupart de leurs coreligionnaires » (p.260). Cest pourquoi, contre le mouvement général qui serait plutôt de rapprocher science et religion, la position de Bricmont se justifie, au contraire, du « véritable respect [qui] part dune affirmation claire des positions des uns et des autres » (p.260) et recommande lattitude critique relativement aux aliénations qui guettent les hommes pour les empêcher de devenir maîtres de leur sort.
La foi mise à part (credo quia absurdum) à laquelle se réfèrent positivement ou négativement les contributions de ce volume dans leur ensemble, il faut reconnaître dun point de vue purement spéculatif non seulement la validité des thèses kantiennes mais encore la légitimité de la position sceptique de Bricmont.