
Lesthétique de Nietzsche est présentée, dans le premier ouvrage, comme supportant une coupure dans sa course liée à la carrière du destin philosophique de Nietzsche. Un paradoxe en est la circonstance décisive : « Le paradoxe de lesthétique de Nietzsche, à savoir la promotion dune interprétation philosophique du monde qui conviendrait bien mieux à la forme dexpression moderniste (démesure, dissonances de toutes natures, absence dunité et chaos) et une sensibilité artistique qui lui demeure ouvertement réfractaire, tient à la stricte division des rôles attribués respectivement à lart et à la philosophie » (p.236). Plaçant irrémédiablement Dionysos toujours au premier plan, comment se fait-il que Nietzsche aboutisse néanmoins à privilégier un art qui soit son antithèse et qui implique le renversement de la fonction musicale initialement appréciée par lui ? Surtout, comment expliquer, philosophiquement ou esthétiquement, ce renversement ?
Javoue ne pas être convaincue par les explications en fait, plutôt leur absence apportées par Mathieu Kessler. Mais il demeure certain pour moi : 1) que Nietzsche a fortement évolué, surtout avec le tournant de Humain, trop humain (inexistant dans cet ouvrage) ; 2) parallèlement, que sa conception de la musique a également évolué ; mais 3) que la confrontation « art/science » joue, du début (avec Le livre du philosophe et La naissance de la tragédie) jusquà la fin, un rôle déterminant dans ce que jappelle « lépistémologie réfléchissante de Nietzsche » : en fait, cette confrontation définit toute la philosophie pour Nietzsche. La question de lévénement du « renversement » effectif et surtout pourquoi il eut lieu - cest-à-dire, sil faut par conséquent lexpliquer dune manière nietzschéenne ou autre - : cela ne semble guère apparaître dans louvrage.
Toutefois, en distinguant demblée deux esthétiques de Nietzsche, lune étant la « métaphysique dartiste » et lautre étant la « physiologie de lart », Mathieu Kessler tente de retracer lévolution effective de Nietzsche dans un domaine qui est fondamental à ce philosophe. Tablant sur La naissance de la tragédie avec une première partie sur la base des « métamorphoses dApollon et de Dionysos », lauteur continue, dans la seconde partie, avec le passage à « la genèse du formalisme classique » qui lui semble définitivement décider quant à la vocation artistique et esthétique de Nietzsche. Il est vrai que Nietzsche renverse son premier intérêt tumultueux pour le musical dionysiaque (la musique étant devenue à ses yeux « trop féminine » - mais nous savions, dès le début, que Dionysos était du genre féminin) en faveur dune contemplation plastique plus mesurée (apollinienne : est-ce à dire plus virile ?). Autrement dit, Mathieu Kessler décrit le passage dune esthétique à lautre par lexposé du passage de Dionysos à Apollon : mais on ne comprend véritablement ni comment ni pourquoi il se produisit quApollon lemportât sur Dionysos, ou les arts de limitation plastique sur ceux de labstraction musicale, et cette fois sous légide dune « physiologie de lart ». Appelée à réconcilier lart et la philosophie, cette dernière aurait dû permettre à la civilisation (ou peut-être même à Nietzsche ?) un « retour à la santé ». Or, le périple philosophique accompli impose « la légitimation essentielle de la physiologie de lart » grâce à laquelle se réalise la rencontre inattendue entre une « philosophie pessimiste » et un « art optimiste ». Mais peut-on dire que cette rencontre soit une réconciliation ? Certes, non. Et si elle demeure néanmoins tumultueuse, peut-on dire alors que cette rencontre va bien effectivement dans le sens de lapaisement qui se trouverait impliqué dans toute recherche dun formalisme classique ?
Le second ouvrage est plus convaincant. Il rejoint quelques-unes des perspectives de la grande esquisse de lévolution de la philosophie allemande proposée par Odo Marquard (1) et que confirme ici Thierry Simonelli. On peut donc acquiescer sans réserves aux suggestions de Mathieu Kessler dun dépassement esthétique de la métaphysique, qui est évidemment opéré par Nietzsche. Cest donc une perspective esthétique sur luvre de Nietzsche qui est privilégiée par lauteur : nous lavions compris. Mais le « dépassement esthétique de la métaphysique » peut-il sêtre converti en un « anti-nihilisme de Nietzsche » ? La question peut se poser, tout comme celle du passage du dionysiaque à lapollinien. Il est vrai quil est possible de concevoir « lidée du cercle herméneutique nietzschéen comme contribution à une esthétique élargie ». Mais une chose nimplique pas lautre nécessairement. Il est vrai aussi que les problématiques métaphysiques se trouvent dissoutes par cette fameuse « rupture esthétique » produite par Nietzsche dans le courant de lhistoire de la philosophie, puisque simpose désormais la recherche de nouveaux centres de gravité. Il ne semble pas toutefois que le cercle herméneutique ait eu raison du cercle vicieux de lexistence. Si lart est seul apte à « rendre la vie possible », encore faudrait-il savoir sil sagit de « lart conscient » ou de « lart inconscient ». Car si la « volonté de puissance en tant quart » - qui confirme lesthétique généralisée de Nietzsche peut justifier lexistence de « deux morales », comme celle des deux esthétiques, elle ne pourra le faire que dans la plurivocité sémantique que recouvre lidée même de « morale esthétique », qui nest autre finalement que cet immoralisme toujours mis en avant par Nietzsche et quil a volontiers toujours conjugué avec une idée de dangerosité liée à la pensée de la grandeur.
Le sens et linterprétation qui le colporte sont donc bien au centre de cette inversion générale des valeurs qui est ce que requiert la manière nietzschéenne de penser. Sans doute faudrait-il y insister davantage. Où lon voit comment légoïsme des grands criminels se fait passer pour de laltruisme et « leurs vices pour autant de vertus » (p.129). Cest dailleurs, légoïsme qui semble être privilégié par lanalyse de Mathieu Kessler : égoïsme qui se justifie par la découverte de la « déontologie de légoïsme » sur la base de léloge de la singularité et au détriment de la réalité du grand amour. Comment, dès lors, « prendre joie à lhumanité », si ce nest dans le culte de ce qui est magnanime mais pourtant en en excluant le grand amour ? Indirectement se retrouvent posées les valeurs morales toutefois converties en valeurs esthétiques : sous cette seule condition, la vie vaut la peine dêtre vécue par Nietzsche. Sil prévaut définitivement une « physiologie de lart », cest sans doute du seul fait que la physiologie détermine lesthétique, et que celle-ci à son tour détermine à la fois morale et politique. Dune certaine façon, parlant de Nietzsche, on peut parler ainsi ; mais il serait, tout au contraire, facile de prouver que les fictions régulatrices nen ont pas moins leur place dans le discours nietzschéen et pas seulement dans le monde vécu quil veut dépasser , car lartiste est reconnu par Nietzsche pour avoir toujours su créer ses propres règles et pour ensuite sy soumettre strictement (quitte à en créer dautres pour sy soumettre encore ! ). Et le perspectivisme lui-même serait impossible si, à chaque perspective, ne subsistaient les normes qui la tiennent par elle-même et la maintiennent à côté des autres perspectives, cest-à-dire aussi à côté des autres singularités. Car, si le monde est la somme des représentations de lhomme singulier, sa façon dêtre perspectiviste pourra aller à lencontre des autres façons de lêtre. Mais, si lhomme de goût singulier réussit à sculpter son moi, rien ne prouve toutefois que sa rationalité propre soit désireuse daboutir, pour le plaisir, à des fins irrationnelles, selon linterprétation de lauteur de cette mise en perspective dun Nietzsche à la solitude exemplaire dun Nietzsche qui, pourtant, non seulement tolère la multiplicité des interprétations, mais encore souhaite explicitement une herméneutique plurielle, jamais rassérénée.
Notes :
1) Odo Marquard, Transzendentaler Idealismus, romantische Naturphilosophie, Psychoanalyse , Köln, Verlag für Philosophie Jürgen Dinter, 1987.