Angèle Kremer Marietti

Nietzsche, Theories of Knowledge, and Critical Theory. Nietzsche and the Sciences I. Boston Studies in the Philosophy of Science ; Volume 203 : 340 pages. Nietzsche, Theories of Knowledge, and Critical Theory. Nietzsche and the Sciences II. Boston Studies in the Philosophy of Science ; Volume 204 : 371 pages. Edited by Babette Babich and Robert Cohen. Kluwer Academic Publishers. Dordrecht/ Boston/ London, 1999.

C’est une colossale entreprise que celle offerte par les éditeurs de ces deux forts volumes avec la publication de ces 711 pages sur  Nietzsche et les sciences  ! Robert Cohen explique comment, en tant que physicien américain et amateur de philosophie, il s’est situé à la croisée des courants de pensée de Russell, Mach, des empiristes du Cercle de Vienne, et, également, des tournants linguistique et historique dans la philosophie des sciences. Et il fut tour à tour introduit à Nietzsche, à des dates différentes, par Kaufmann, par Danto et par Habermas. Babette Babich prend vaillamment la tête dudit  niezschéanisme , cité souvent avec méfiance chez les philosophes américains contemporains.

 La culture de la science comme art  : c’est le thème qui, dans la présentation de Babette Babich, réunit toutes les contributions au premier volume, tandis que le second est coordonné par le thème  La vérité, l’art et la vie : Nietzsche, épistémologie, philosophie et science . D’une part, sont examinées les possibilités critiques d’une théorie nietzschéenne de la science ; d’autre part, est scrutée l’impossible problème nietzschéen de la  vérité  : celle-ci ne peut que ne pas naître du puits de l’incompatibilité naturelle existant entre le devenir et la connaissance. Car finalement, la vérité est, pour Nietzsche, que ce qui maintient la science c’est, ni plus ni moins, que l’impossibilité de la logique pure, autrement dit  l’illogique nécessaire .

La réflexion nietzschéenne sur l’origine de l’atomisme semblerait la rattacher prioritairement au calcul et aux  causes permanentes , face au non-être (Howard Caygill). Et même si le perspectivisme nietzschéen est totalement différent du perspectivisme leibnizien, il existe une exigence nietzschéenne en ce qui concerne l’épistémologie (E. E. Sleinis). Car, dans la réflexion de Nietzsche, une épistémologie demeure fondée sur la critique de la raison moderne (Angèle Kremer Marietti) : épistémologie que, dans ce numéro de la Revue Internationale de Philosophie, je viens d’appeler  réfléchissante . Comme sise dans le décalage entre intuition et imagination (Tilman Borsche), il y a dans les écrits de Nietzsche une science également ; et celle-ci serait la  science des apparences   (Stephen Gaukroger). La  métacritique nietzschéenne de la connaissance  (Holger Schmid), en effet, donne au pragmatisme de Nietzsche de quoi répondre aux objections d’auto-référence, d’absurdité, voire de trivialité, qui peuvent lui être adressées : la vie résout les problèmes de  survie  qu’elle rencontre à travers l’impératif d’une logique dont le dogmatisme est anthropologique. Si bien qu’il faut voir dans  la science  moins une pure et simple théorie qu’une  doctrine pratique  (Manfred Riedel). C’est pourquoi la raison n’est pas  pure  mais  impure , et la rhétorique peut s’y opposer comme une arme efficace (Josef Kopperschmidt), mais encore la grammaire spéculative (Josef Simon).

Contraire autant à la théorie contemplative de la connaissance qu’à la théorie de la vérité-correspondance, la théorie de la connaissance propre à Nietzsche reconnaît le multiple point de vue des perspectives fondées sur les affects (Jürgen Habermas). Sans doute Nietzsche occupe-t-il une place déterminée dans l’histoire heideggerienne de la vérité (Charles Bambach)  ou dans celle que conçut le Cercle de Vienne (Kurt Rudolf Fischer) ! Serait-ce réduire les positions nietzschéennes à une entreprise destructrice (Klaus Spiekermann) que de les voir comme les a vues Habermas (Berhard H. F. Taureck) ? Kant est à l’origine de la théorie critique d’une science qui n’accède pas aux choses-mêmes, aussi Nietzsche fait-il figure de néo-kantien (Steven Galt Crowell). D’où, certainement, pour Nietzsche, l’idée que la science n’est qu’interprétation, les lois scientifiques n’étant qu’une somme de relations et le sujet connaissant n’étant lui-même qu’une pure construction : ce n’est que  la réflexion sur la détermination de ce qui compte comme un événement [qui] permet de rendre cohérentes les exigences scientifiques concernant les événements  (James Swindal). À propos de l’intérêt et de la vérité, il est même possible de passer du postscriptum d’Habermas à la théorie nietzschéenne de la connaissance (Max Pensky), et même selon un point de vue perspectiviste (Tom Rockmore) : alors, peut-on parler d’une contagion neitzschéenne de Habermas (Joanna Hodge) et peut-on faire une lecture dialectique de Nietzsche (Brian O’Connor) ? Restent à débattre toutefois les questions de l’objectivité (Nicholas Davey) et de la politique (Tracy B. Strong). Telles sont donc les perspectives du premier volume.

Le monde nietzschéen serait-il assimilable aux conceptions de la thermodynamique (Eric Steinhart) ? ou obéirait-il à la dynamique fractale, comme le suggère Peter Douglas ? En tout cas, avec le second volume, les développements se poursuivent certainement dans la reconnaissance de la difficulté de classer les positions critiques de Nietzsche sur la vérité et la science (Walther Ch. Zimmerli) suivant les catégories courantes du sens commun (Paul Valadier) : qu’on voie son emploi des prédicats sémantiques  vrai  et  faux  (R. Lanier Anderson). Proche de Hume en la matière, sa méfiance à l’endroit de la  cause  - qu’il comprend comme  force , et moins comme quantité que comme  qualité  -, surtout l’interprétation de Nietzsche en ce qui concerne l’explication causale et sa  transvaluation de la causalité   (Andrea Rehberg) confirment l’idée nietzschéenne que la science ne peut que  décrire  des relations de phénomènes à phénomènes comme elles peuvent nous apparaître dans la sphère familière (Peter Poellner). L’idéalisme, dont la science est une application, s’est réalisé dans son contraire : la technologie dont Nietzsche fait la critique (Ullrich Michael Haase). Faut-il alors opposer Hermès à Dionysos (Duncan Large) ?

Avec l’idée que  l’épistémologie devient ce qu’elle est  (Justin Barton) -  et surtout comme le signe d’une justification de l’intérêt que peut prend un scientifique aux écrits de Nietzsche (Alasdair MacIntyre) - il est possible de reconnaître chez Nietzsche une épistémologie naturaliste (Richard Schacht), un naturalisme prononcé (Robert Nola), et même un positivisme (Jonathan Cohen), surtout un réalisme émergeant au-delà de la vérité et de l’apparence (Daniel Conway), à côté d’une ontologie perspectiviste (Robert C. Welshon), même si la symptomatologie qu’il énonce indique le scepticisme (Paul J. M. van Tongeren), et cela au-delà d’une  volonté de vérité  (Béla Bacsó) et d’une  philosophie herméneutique de la science  (Patrick A. Heelan). Nietzsche n’a-t-il pas été influencé par quelques grands scientifiques - entre autres, par Boscovich (Greg Whitlock) ? Une question de plus se pose : le sensualisme était-il de rigueur pour les philosophes de la connaissance du XIXe siècle (Robin Small) ? En tout cas, Nietzsche accuse la raison de falsifier les sens (David B. Allison). Aussi les  amants de la connaissance , quels qu’ils soient, sont-il fatalement des  contempteurs de la vérité  (Barry Allen) : et, eux aussi, par  idéal ascétique  (David Owen) ? Nietzsche semble devoir témoigner : 1) de la victoire de la science sur la religion et la métaphysique, mais 2) de l’essence de la science dans l’art, et toutefois 3) de la reconnaissance du pouvoir comme l’essence de l’art et 4) de celle de la vie comme l’essence du pouvoir (Carl Friedrich von Weizsäcker) ! En dernier ressort, la santé de tout philosophe ne déciderait-elle pas de sa pensée (Scott H. Podolsky and Alfred I. Tauber) ?

Le monde de Nietzsche a donc été visité et revisité dans tous ses recoins ; et telle apparaît en conséquence sa  physique  propre, telle qu’elle a été rigoureusement explicitée avec ses principaux  attendus  dans les deux volumes qui viennent de paraître.