
Cest une colossale entreprise que celle offerte par les éditeurs de ces deux forts volumes avec la publication de ces 711 pages sur « Nietzsche et les sciences » ! Robert Cohen explique comment, en tant que physicien américain et amateur de philosophie, il sest situé à la croisée des courants de pensée de Russell, Mach, des empiristes du Cercle de Vienne, et, également, des tournants linguistique et historique dans la philosophie des sciences. Et il fut tour à tour introduit à Nietzsche, à des dates différentes, par Kaufmann, par Danto et par Habermas. Babette Babich prend vaillamment la tête dudit « niezschéanisme », cité souvent avec méfiance chez les philosophes américains contemporains.
« La culture de la science comme art » : cest le thème qui, dans la présentation de Babette Babich, réunit toutes les contributions au premier volume, tandis que le second est coordonné par le thème « La vérité, lart et la vie : Nietzsche, épistémologie, philosophie et science ». Dune part, sont examinées les possibilités critiques dune théorie nietzschéenne de la science ; dautre part, est scrutée limpossible problème nietzschéen de la « vérité » : celle-ci ne peut que ne pas naître du puits de lincompatibilité naturelle existant entre le devenir et la connaissance. Car finalement, la vérité est, pour Nietzsche, que ce qui maintient la science cest, ni plus ni moins, que limpossibilité de la logique pure, autrement dit « lillogique nécessaire ».
La réflexion nietzschéenne sur lorigine de latomisme semblerait la rattacher prioritairement au calcul et aux « causes permanentes », face au non-être (Howard Caygill). Et même si le perspectivisme nietzschéen est totalement différent du perspectivisme leibnizien, il existe une exigence nietzschéenne en ce qui concerne lépistémologie (E. E. Sleinis). Car, dans la réflexion de Nietzsche, une épistémologie demeure fondée sur la critique de la raison moderne (Angèle Kremer Marietti) : épistémologie que, dans ce numéro de la Revue Internationale de Philosophie, je viens dappeler « réfléchissante ». Comme sise dans le décalage entre intuition et imagination (Tilman Borsche), il y a dans les écrits de Nietzsche une science également ; et celle-ci serait la « science des apparences « (Stephen Gaukroger). La « métacritique nietzschéenne de la connaissance » (Holger Schmid), en effet, donne au pragmatisme de Nietzsche de quoi répondre aux objections dauto-référence, dabsurdité, voire de trivialité, qui peuvent lui être adressées : la vie résout les problèmes de « survie » quelle rencontre à travers limpératif dune logique dont le dogmatisme est anthropologique. Si bien quil faut voir dans « la science » moins une pure et simple théorie quune « doctrine pratique » (Manfred Riedel). Cest pourquoi la raison nest pas « pure » mais « impure », et la rhétorique peut sy opposer comme une arme efficace (Josef Kopperschmidt), mais encore la grammaire spéculative (Josef Simon).
Contraire autant à la théorie contemplative de la connaissance quà la théorie de la vérité-correspondance, la théorie de la connaissance propre à Nietzsche reconnaît le multiple point de vue des perspectives fondées sur les affects (Jürgen Habermas). Sans doute Nietzsche occupe-t-il une place déterminée dans lhistoire heideggerienne de la vérité (Charles Bambach) ou dans celle que conçut le Cercle de Vienne (Kurt Rudolf Fischer) ! Serait-ce réduire les positions nietzschéennes à une entreprise destructrice (Klaus Spiekermann) que de les voir comme les a vues Habermas (Berhard H. F. Taureck) ? Kant est à lorigine de la théorie critique dune science qui naccède pas aux choses-mêmes, aussi Nietzsche fait-il figure de néo-kantien (Steven Galt Crowell). Doù, certainement, pour Nietzsche, lidée que la science nest quinterprétation, les lois scientifiques nétant quune somme de relations et le sujet connaissant nétant lui-même quune pure construction : ce nest que « la réflexion sur la détermination de ce qui compte comme un événement [qui] permet de rendre cohérentes les exigences scientifiques concernant les événements » (James Swindal). À propos de lintérêt et de la vérité, il est même possible de passer du postscriptum dHabermas à la théorie nietzschéenne de la connaissance (Max Pensky), et même selon un point de vue perspectiviste (Tom Rockmore) : alors, peut-on parler dune contagion neitzschéenne de Habermas (Joanna Hodge) et peut-on faire une lecture dialectique de Nietzsche (Brian OConnor) ? Restent à débattre toutefois les questions de lobjectivité (Nicholas Davey) et de la politique (Tracy B. Strong). Telles sont donc les perspectives du premier volume.
Le monde nietzschéen serait-il assimilable aux conceptions de la thermodynamique (Eric Steinhart) ? ou obéirait-il à la dynamique fractale, comme le suggère Peter Douglas ? En tout cas, avec le second volume, les développements se poursuivent certainement dans la reconnaissance de la difficulté de classer les positions critiques de Nietzsche sur la vérité et la science (Walther Ch. Zimmerli) suivant les catégories courantes du sens commun (Paul Valadier) : quon voie son emploi des prédicats sémantiques « vrai » et « faux » (R. Lanier Anderson). Proche de Hume en la matière, sa méfiance à lendroit de la « cause » - quil comprend comme « force », et moins comme quantité que comme « qualité » -, surtout linterprétation de Nietzsche en ce qui concerne lexplication causale et sa « transvaluation de la causalité « (Andrea Rehberg) confirment lidée nietzschéenne que la science ne peut que « décrire » des relations de phénomènes à phénomènes comme elles peuvent nous apparaître dans la sphère familière (Peter Poellner). Lidéalisme, dont la science est une application, sest réalisé dans son contraire : la technologie dont Nietzsche fait la critique (Ullrich Michael Haase). Faut-il alors opposer Hermès à Dionysos (Duncan Large) ?
Avec lidée que « lépistémologie devient ce quelle est » (Justin Barton) - et surtout comme le signe dune justification de lintérêt que peut prend un scientifique aux écrits de Nietzsche (Alasdair MacIntyre) - il est possible de reconnaître chez Nietzsche une épistémologie naturaliste (Richard Schacht), un naturalisme prononcé (Robert Nola), et même un positivisme (Jonathan Cohen), surtout un réalisme émergeant au-delà de la vérité et de lapparence (Daniel Conway), à côté dune ontologie perspectiviste (Robert C. Welshon), même si la symptomatologie quil énonce indique le scepticisme (Paul J. M. van Tongeren), et cela au-delà dune « volonté de vérité » (Béla Bacsó) et dune « philosophie herméneutique de la science » (Patrick A. Heelan). Nietzsche na-t-il pas été influencé par quelques grands scientifiques - entre autres, par Boscovich (Greg Whitlock) ? Une question de plus se pose : le sensualisme était-il de rigueur pour les philosophes de la connaissance du XIXe siècle (Robin Small) ? En tout cas, Nietzsche accuse la raison de falsifier les sens (David B. Allison). Aussi les « amants de la connaissance », quels quils soient, sont-il fatalement des « contempteurs de la vérité » (Barry Allen) : et, eux aussi, par « idéal ascétique » (David Owen) ? Nietzsche semble devoir témoigner : 1) de la victoire de la science sur la religion et la métaphysique, mais 2) de lessence de la science dans lart, et toutefois 3) de la reconnaissance du pouvoir comme lessence de lart et 4) de celle de la vie comme lessence du pouvoir (Carl Friedrich von Weizsäcker) ! En dernier ressort, la santé de tout philosophe ne déciderait-elle pas de sa pensée (Scott H. Podolsky and Alfred I. Tauber) ?
Le monde de Nietzsche a donc été visité et revisité dans tous ses recoins ; et telle apparaît en conséquence sa « physique » propre, telle quelle a été rigoureusement explicitée avec ses principaux « attendus » dans les deux volumes qui viennent de paraître.