
Lauteur de cet ouvrage pénétrant a étayé son titre et son propos sur un texte du Gai savoir, III, 108, qui reste marqué du sceau de la démesure :
« Nouvelles luttes. Après que Bouddha fut mort, on montra encore des siècles durant son ombre dans une caverne - ombre formidable et effrayante. Dieu est mort : mais telle est la nature des hommes que des millénaires durant peut-être, il y aura des cavernes où lon montrera encore son ombre. Et quant à nous - il nous faut vaincre son ombre aussi ! »(1)
Louvrage est un livre intuitif qui, derrière les analyses de Heidegger, replace la philosophie de Nietzsche au sein de la tradition métaphysique la plus classique en tentant den qualifier la tentative à partir de ce même fond onto-théo-logique. Dans cet horizon, le livre de Didier Franck a mobilisé un savoir phénoménologique et une culture théologique qui dépassent largement de loin la commune mesure !
Alors que les philosophes doivent à Descartes la notion de causa sui, ils doivent à Hegel davoir déclaré la philosophie comme « service divin », et, loin davoir abaissé Dieu au rang dun concept, tout au contraire davoir élevé le concept à la hauteur de Dieu, le logos étant « johannique ». Si le commencement de la philosophie est grec et son achèvement chrétien, quelle est la tâche que Nietzsche sest impartie ? Nietzsche a-t-il réussi la « déthéologisation » de la philosophie ? Est-il demeuré malgré tout un « théologien chrétien» ? La « mort de Dieu » acquiert-elle un sens dans luvre de déthéologisation radicale ? Et quel sens ?
Il savère que lencadrement chrétien ou plutôt la source chrétienne de la philosophie nietzschéenne est une réalité que ce livre contribue à cerner avec une grande finesse danalyse ; toutefois, il semble quil reste encore bien des angles à éclairer, au-delà du rapport de Nietzsche à linterprétation heideggerienne. Le « christianisme » (généralement affiché comme anti-christianisme) de Nietzsche garde encore ses nombreux secrets, ancrés dans une solide assimilation de la tradition luthérienne - dont Nietzsche ne peut totalement se départir - et qui préside à tous ses renoncements hautement proclamés. Tant il est vrai que Nietzsche a très souvent « pensé de manière chrétienne, mais sur le mode antichrétien » (p. 37).
Là où se reconnaît la marque de « cette essence poético-pratique du connaître » - qui désignait déjà selon Henri Birault (2) la recherche de Kant parachevée par celle de Nietzsche - et précisément dans ce que Didier Franck appelle la « déshumanisaion nietzschéenne du monde », nous retrouvons Nietzsche tel quen lui-même, quand celui-ci apparaît enfin (p.259-260) sans présupposer ni unité, ni identité, ni chose donnée. Cette déshumanisation qui suspend luvre logique en interroge les ultimes fondements. Doù, lidée du caractère chaotique du monde, qui en ressort, et qui comporte un double effet philosophique : 1) elle restitue à lhomme son «être propre », toute forme logique étant exclue ; et 2) elle permet de comprendre la formation ou la constitution du « logique » lui-même.
Didier Franck est sensible à ce que Nietzsche appelle « létendue des évaluations morales », puisque ces dernières participent à toutes les impressions de nos sens, au point quà nos yeux, « le monde en est coloré ». Mais si tout finit (et a commencé aussi) par des évaluations, il demeure un problème irrésolu chez Nietzsche, celui de lorigine de ces évaluations, sans doute dans un temps antérieur durant lequel « la différence entre lorganique et linorganique ne tombe plus sous les yeux ». Cela nest possible que dans la mesure où « nous pouvons nous séparer spatialement de notre corps » (or, selon Nietzsche, nous le pouvons !). Alors faudra-t-il affirmer que la sensation est cause de la sensation ? Didier Franck pose la juste question : « À quelles conditions une sensation peut-elle alors être donnée, à quelles conditions une donnée sensible est-elle possible ? » (p. 309). Il continue : « toute sensation présuppose une évaluation ». Il se produit ensuite une logicisation (ou falsification) des sensations, permettant la connaissance. Doù la conclusion à tirer : « toute modification du fondement de cette connaissance modifiera le monde lui-même et si, jusqu'à présent, les philosophes ne lont jamais fait, cest pour lavoir toujours interprété de la même manière » (p. 314).
La catégorisation vient du retour des cas identiques ; celui-ci permet la calculabilité des événements. Mais la formation des « cas identiques » (p. 275) provient de la volonté dassimilation (volonté de puissance) qui traite le semblable comme si cétait lidentique. Cest ainsi que le corps est au commencement et que naît la logique à partir de lillogique. Didier Franck met donc en évidence une « pulsion dassimilation » (p. 279) qui a le pouvoir de simplifier.
Dès lors, la causalité est loin dêtre une évidence rationnelle ; de même la nécessité. Ni la matière, ni lespace, ni la causalité ne sont à prendre pour des « réalités » du monde (p. 351). Or, les forces du monde fini demeurent interdépendantes. Et, tandis que léternel retour est devenu et devient éternellement, la volonté de puissance est « ce dont résulte tout devenir » (p. 358) : elle est « liée à léternel retour comme la mobilité du cercle à la circularité du mouvement ». Tandis que le monde est soumis à une « nécessité a-causale », la causalité est néanmoins ce qui permet la connaissance ; et pourtant la causalité repose sur une croyance, « la croyance à la volonté » (p. 365). Didier Franck reprend ici lidée heideggerienne selon laquelle Nietzsche ne ferait que parachever la détermination de lêtre comme volonté, propre à la tradition qui remonte à Leibniz(3). Sil ny plus ni « volonté » ni « causalité », il ny a pas davantage de « sujet » : le sujet est ramené au corps ontologique, « fil conducteur » dont lessence est la volonté de puissance.
Passant de la formation des cas identiques à lidentité des cas, Didier Franck pose la question de la possibilité de la mémoire ; elle est le « trait distinctif de lorganique » (p. 381) et est ainsi reconduite à la vie. Alors lidentité des cas a-t-elle son origine dans la conscience, phénomène dérivé du corps ? « Structure du corps » (p. 390), elle est « formation de domination » (p. 391) et suppose des cas identiques, sans les justifier. La question se pose finalement « si, et jusquoù, la vérité est susceptible dêtre incorporée » (p. 399). Une évaluation est invoquée en dernière instance dans linstantanéité de linstant « créateur » : cest linstant retournant qui incorpore la vérité. Léternel retour permet de réinterpréter la mort dans la mesure dune puissance résurrectionnelle qui lui est propre.
La thèse théologique de Didier Franck confirme ici son extension et sa signification. La transvaluation juive fait de la loi la condition de lalliance. La justice nest plus désormais « une fonction de la puissance, qui est toujours hiérarchique, mais de limpuissance qui toujours nivelle » (p. 456). Tandis que saint Paul affirmait quon ne peut revenir en arrière, avec léternel retour est possible une surrésurrection des corps surhumains dans un monde en devenir. « Cest le corps et le corps seul qui philosophe » (p.476). À la fin comme au début.
Notes :
1.) Traduit de lallemand par Pierre Klossowski : Friedrich Nietzsche, Oeuvres philosophiques complètes, V, Le Gai Savoir, Fragments posthumes (1881-1882), Paris, Gallimard, 1967, p. 125.
2.) Cf. Henri Birault, «Sur un texte de Nietzsche, En quoi, nous aussi, nous sommes encore pieux (Le Gai savoir, V, 344) », Revue de Métaphysique et de Morale, jnvier-mars 1962, pp. 25-64.
3.) Point de vue que jai critiqué dans larticle « Le Nietzsche de Heidegger. Sur la volonté de puissance », in Revue Internationale de Philosophie, 1/1989, n° 168, pp. 131-141.