Angèle Kremer Marietti

 

Jean-Gérard Rossi, Le problème ontologique dans la philosophie analytique,

Paris, Kimé, 1995, 288 pages.

Par la mise en évidence de la dimension ontologique de la philosophie analytique, Jean-Gérard Rossi réévalue les divers développements de ce courant philosophique. Quelles peuvent être les questions ontologiques posées par la philosophie analytique ? Il faut repérer des questions internes et des questions externes. Les premières concernent l'existence d'entités à l'intérieur d'un cadre et le concept de réalité auquel elles renvoient est empirique, parfois scientifique, mais en tout état de cause non-métaphysique (p.13). Avec les questions externes, il s’agit de savoir si des événements correspondent aux propositions décrivant une action et surtout s’il faut admettre des universels à côté des particuliers (p.13).

Pour se placer devant le problème ontologique, encore faut-il élever la question de l'existence à son plus haut degré de généralité. Ce qui est alors impliqué c'est moins la description du réel que la structure du langage. "Le problème ontologique s'est trouvé posé en relation avec celui de l'analyse de la structure de l'unité de discours que représente la proposition" (p.18). Le problème des particuliers et des universels est abordé afin de justifier la distinction entre sujet et prédicat dans la proposition.

La théorie des descriptions, propre à Russell, témoigne de préoccupations ontologiques. Il s'agissait à la fin du XIXe siècle de chercher à fonder l'objectivité des objets en opposant "objets" et "contenus de pensée". Le point de vue syntaxique favorise le problème ontologique par l’analyse des mécanismes de prédication. Le point de vue sémantique oriente vers la constitution d'ontologies régionales à partir de catégories établies en impliquant la référence à des objets et à leurs propriétés. Ces deux points de vue se distinguent comme ouvrant l’une sur le problème ontologique des particuliers et des universels, e l’autre sur le problème de la "population ontologique de l'univers" (p.23).

Après avoir dégagé ces principales notions, Jean-Gérard Rossi étudie la conception standard de la logique ancienne et moderne. L'ontologie traditionnelle est dominée par la distinction entre les catégories que forment les qualités universelles et celles que forment les individus, "substances premières chez Aristote" (p. 55). On voit que Russell illustre la conception standard en 1911 avec le dualisme logico-ontologique entre particuliers et universels : il va évoluer, mais alors il traite de propositions atomiques, composées de deux termes.

Le dualisme logico-ontologique sera mis en cause par Ramsey : la distinction entre sujet et prédicat semble à l'évidence ne s'appliquer qu'aux propositions élémentaires constituant l'alternative et non à la proposition complexe prise comme telle (p.95). Ramsey va adopter la distinction entre occurrence primaire et occurrence secondaire, proposée en 1913 dans les Principia mathematica de Russell et Whitehead. Ramsey pense que le fait dépend du langage et il est ainsi conduit à éliminer toute référence de nature ontologique. De la position de Ramsey se rapproche la position de Wittgenstein (voir le chapitre V). Mais le dualisme logico-ontologique n'est pas éliminé pour autant, il revient avec Geach, Ayer, Strawson et Kripke !

Jean-Gérard Rossi conclut la première partie de son livre : En tant que discours, l'ontologie se trouve inéluctablement liée aux catégories logiques, mais comme tout discours elle a un objet, et on ne saurait réduire l'adoption d'une ontologie à l'adoption d'un langage comme le voulait Carnap (p.162).

Dans la seconde partie, l'auteur se propose de considérer le jeu croisé du logique, de l'ontologique, du physique et du métaphysique (p. 167) avec l'émergence de la notion d'événement. Déjà combattue par Hume, la notion de substance va donc céder le pas à la notion d'événement, qui sera justifiée par le développement de la nouvelle physique. L'énergie va se substituer à la masse : c'est dans le cadre d'une tentative d'éliminer non seulement la notion de substance, mais encore celle de matière et celle de chose que la notion physique d'événement est invoquée et sert en quelque sorte de fondement à une élaboration philosophique (p.172).

Les choses existent au niveau de la perception, à un niveau plus fin, il n'y a que des événements entretenant entre eux toutes sortes de rapports (p.179). Dès lors, Russell va distinguer entre des "particuliers de base", les événements, et "les seuls universels authentiques ", les relations. Quant à la métaphysique de Whitehead, à laquelle Russell s'était partiellement opposé dans L'Analyse de la matière (1927), elle est définitivement anti-substantialiste. Whitehead propose une notion de substitution, la notion d'entité réelle : les entités réelles constituent la texture du monde. Johnson, auteur d'une Logique, distingue des substantifs qui perdurent et qu'il appelle 'substances', tandis que les autres sont des occurrences ou des événements. Aussi impose-t-il l'idée de particuliers non-substantiels, comme un éternuement, un envol, une explosion, etc. Stout défend la thèse du caractère particulier des qualités, ainsi pour Stout l'éternuement est un caractère.

Dans sa dernière philosophie, Russell va réinterpréter le dualisme logico-ontologique. Alors qu'il s'opposait en 1911 à ce qu'une chose puisse être considérée comme un complexe de prédicats (p.217), il va, en 1940, soutenir qu'une chose puisse être considérée comme "un amas de prédicats". Mais, dans les deux cas, pour Russell la chose est une entité complexe et qui doit être envisagée comme inférée ou construite à partir des données sensorielles (ibid.). L'interprétation universaliste de cette position n'est cependant pas valable. Russell maintient le dualisme ontologique alors qu'il récuse la notion de substance et déplace la notion de qualité (p.225).

On découvre une nouvelle théorie des universels avec la seconde philosophie de Wittgenstein, c'est-à-dire avec le Cahier bleu, le Cahier brun, les Investigations philosophiques. Wittgenstein abandonne alors toute philosophie de la représentation. L'analyse des jeux de langage s'oppose à tout désir de généralisation : Wittgenstein récuse toute analyse qui chercherait à dégager un élément commun, toute tentative pour essayer de voir un élément commun (p.235). Quelle est alors la contribution de Wittgenstein au problème des universels ? On la voit résider dans le déplacement qu'il opère de la recherche d'un trait commun et isolable à l'établissement d'un réseau d'analogies pour saisir l'universalité du concept (p.128). Les universels sont alors "le réseau des rapports réciproques que les choses entretiennent entre elles".

Le dernier chapitre fait l’épilogue sur ce mouvement qui s'oriente vers une philosophie des événements. C'est à Quine (1950) que référence est faite à propos de l'idée d' objets momentanés , entité de base des objets physiques, et ces derniers prennent place dans l'ontologie, qui permet donc un processus de réification des universels. Toutefois : Objets physiques concrets et universels abstraits ont leur place dans l'ontologie quinéenne dans la mesure où celle-ci a pour fonction de rendre compte, sur un mode catégorial et à un haut niveau de généralité, des schèmes conceptuels d'appréhension du monde (p.243). La question d'une ontologie des événements se trouve ensuite posée. Les événements sont-ils des particuliers ou des universels ?

La conclusion de Jean-Gérard Rossi prend l'option de favoriser le dualisme. Les particuliers non-substantiels survivent à l'élimination de la notion de substance. Même la simplicité peut être temporelle : durer c'est changer. D'où l'intérêt des "objets momentanés", particuliers de base, qui, lorsqu'ils sont complexes, deviennent des "événements". Restreints aux seules relations, les universels rendent compte des changements des événements et des rapports réciproques des objets momentanés. À une métaphysique de la substance se substitue une métaphysique des événements.