Angèle Kremer Marietti

 

Michel Dubois, Introduction à la sociologie des sciences et des connaissances scientifiques,

Paris, Presses Universitaires de France, 321 pages, 1999.

Il faut saluer l'initiative et la réalisation de ce  " manuel " dont l'ambition est la représentation d'ensemble des aspects les plus significatifs de la sociologie des sciences. Dans un ouvrage de synthèse très fouillé, Michel Dubois analyse les formes de communication qui s'établissent entre les chercheurs mais encore le rôle des normes professionnelles auxquelles ils se soumettent, sans négliger la manière dont se règlent la préparation des publications et surtout les comportements dans le laboratoire. Car c'est tout cet ensemble d'enquêtes qu'implique la "  sociologie des sciences " comprise comme l'approche dynamique de ce qui constitue autant les principes communs aux chercheurs que l'organisation de leur travail et les questions que soulèvent en particulier le choix des problèmes, le contenu des théories, enfin les raisonnements scientifiques. Il s'agit là de ce que les Anglo-saxons nomment "  social studies of science ".

C'est dire la diversité et l'ampleur des objets que se donne le sociologue des sciences. La connaissance des approches antérieures étant nécessaire à la compréhension des problèmes sociologiques actuels dans ce domaine, aussi l'auteur propose-t-il tout d'abord autant l'étude des origines et des perspectives que celle des controverses qui les ont animées. Alors que Robert K. Merton avait formulé, surtout en 1938 et en 1942, ce qu'on appela "  la structure normative de la science ", depuis les années 70 les sociologues des sciences se sont surtout intéressés aux contenus de connaissance plutôt qu'aux institutions elles-mêmes.

Au commencement, il y eut Durkheim avec Les formes élémentaires de la vie religieuse (1912) ; et il y eut Durkheim et Mauss pour Les formes primitives de la classification (1903) ; aussi, — et on pourrait même dire de Comte à Lévi-Strauss — on peut dire que le principe de la classification permit une voie d'approche de la connaissance inhérente à quelque société que ce soit, car, d'après l'enseignement de Durkheim et Mauss,  les classifications "  sont œuvre de science et constituent une première philosophie de la nature " (p.10). Il faudra attendre Max Scheler pour qu'une " sociologie de la connaissance " puisse traiter les formes parallèles du travail humain et de la pensée scientifique sans nullement impliquer une quelconque causalité des unes sur les autres. Sera ensuite envisagée une " science de la science " dont les objets seront aussi bien logiques que philosophiques, ou psychologiques et sociologiques. Mais c'est bien Merton qui sera le premier à appréhender la science comme institution sociale ; et la tradition mertonienne va compter, après les premiers disciples, les plus fidèles, un développement plus hétérogène avec Bernard Barber, qui se consacre à l'investigation scientifique, Diane Crane, qui étudie les cercles sociaux internes à la science, et Joseph Ben-David, qui s'attache à la science comme " activité autonome ", ainsi que d'autres. Ensuite, entre 1970 et 1980, les approches sociologiques se diversifient avec le projet PAREX (Gérard Lemaine, Roy Mac Leod, Bernard-Pierre Lécuyer, Michael Mulkay, Peter Weingart, Elisabeth Crawford), la production des connaissances scientifiques se trouve alors au centre des recherches. Et Thomas Samuel Kuhn  " vint ", mais la lecture de son livre (La structure des révolutions scientifiques, 1962) ne fut pas identique chez les sociologues mertoniens et chez les Européens : ceux-ci (Barry Barnes et David Bloor) proposèrent de voir dans la notion de paradigme " la connexité des dimensions sociale et cognitive, à l'œuvre dans tout processus de découverte scientifique " (p. 39). Dès lors, le  'programme fort' de ces derniers et le 'programme relativiste empirique' de Harry Collins eurent pour objectif d'expliquer en termes sociologiques le contenu et la nature de la connaissance scientifique. En 1979, B. Latour et S. Woolgar publient La vie de laboratoire ; en 1981, K. Knorr-Cetina son Essai sur la nature constructive et contextuelle de la science ; autre étude de laboratoire, celle de l'ouvrage de M. Lynch (1985) ; tous ces travaux ne sont pas sans soulever des questions : sur la durée (trop courte) des observations, sur le fait de l'ignorance méthodique des observateurs relativement à ce qu'ils observent, sur l'explication sociologique qui en résulte ne distinguant pas entre facteurs sociaux et facteurs cognitifs. Avec Mulkay, Law et Lemaine, est étudiée l'émergence de nouvelles disciplines scientifiques. Ces chercheurs tentent de reconstituer la pluridimensionnalité de l'espace de recherche. Enfin, à partir de 1980, surgissent des controverses internes à la sociologie des sciences : d'une part, la controverse de la réflexivité (comment la sociologie des sciences doit-elle penser l'autoréférentialité de ses connaissances et de ses théories ?), de l'autre, la controverse de la symétrie - simple ou généralisée - (l'identité du type de causes devant expliquer croyances vraies et croyances fausses).

Sur cette base, qu'est la sociologie des sciences ? Elle est  " une sociologie des acteurs scientifiques " (p.67), c'est-à-dire de la " communauté scientifique ". D'où la nécessité de cerner ce concept comme une " unité normative ". De plus, les rôles, social et scientifique, de cette communauté doivent être précisés dans leur diversité. R. K. Merton avait défini les quatre impératifs de l'ethos scientifique : l'universalisme, le communalisme, le désintéressement, et le scepticisme organisé. Kuhn définira la communauté scientifique comme une  " unité paradigmatique " et s'appliquera à théoriser l'incommunicabilité entre communautés scientifiques dont chacune manifeste un caractère à la fois informatif, normatif, sémantique et ontologique. Ce qui se détache c'est donc l'incommensurabilité (rupture entre les paradigmes) qui peut être comprise soit comme générale, soit comme partielle. Michel Dubois développe et explique les aspects du succès kuhnien au sein de la communauté des sociologues des sciences. À cette tendance s'oppose celle qui conçoit la communauté scientifique comme " transactionnelle ", due à Hagstrom et qui est inspirée en partie par Merton, tandis que Bourdieu propose une étude marxisante, dont Latour et Woolgar retiendront l'idée de marché entretenant le jeu de l'offre et de la demande ; d'où les variations des théories de la crédibilité et de l'intérêt (Hagstrom, Bourdieu, Latour et Woolgar).

L'organisation sociale du travail scientifique renverrait au système des récompenses qui sanctionnent les succès de ce travail. Pour y aboutir il faut que le scientifique se plie à l'obligation de publier et de publier fréquemment dans journaux et revues scientifiques doués de prestige. D'où l'analyse du score citationnel de ces revues et de leurs auteurs. Mais le travail scientifique s'organise fondamentalement selon les disciplines, les hiérarchies et les stratégies. La question portera, par exemple, sur les laboratoires qui fonctionnent bien et sur les autres, et surtout pourquoi (travaux de G. Lemaine, B. Lécuyer, A. Gomis, C. Barthélémy). D'où, à travers une critique du concept sociologique d'organisation comme 'espace clos' et délimitable, l'idée de réseau comprise comme " unité circulatoire ".

La notion de convention  à partir de la relecture du 'conventionnalisme' de Duhem s'impose ensuite. Les effets, sur la sociologie des sciences, de la tradition conventionnaliste en philosophie des sciences ont été dénoncés par P. R. Gross et N. Levitt, dans Higher superstition. The academic Left and its quarrels with science, The John Hopkins University Press, 1994 : ces auteurs s'opposent, entre autres, à la fameuse thèse Duhem-Quine que Latour place à la base de sa sociologie des sciences. À partir de la notion de convention, se sont développés des débats sur " la théorie sociologique du cadre " (à la fois contre l'inductivisme et le falsificationnisme, fondés sur l'expérience) : d'où l'impossibilité d'évaluer les théories scientifiques par les faits. Duhem avait noté la disparité entre le fait théorique et le fait concret ou entre le fait général et le fait particulier : cette disparité manifestait à ses yeux le développement de la théorie physique qui faisait ensuite, écrit Duhem, " se resserrer l'indétermination du groupe de jugements abstraits que le physicien fait correspondre à un même fait concret " (p.213). Mais, comme le souligne justement Michel Dubois, l'analogie avec les conventionnalistes contemporains ne peut être poussée au point de se méprendre sur la signification que Duhem donnait à ses remarques : la disparité en question allait de pair chez Duhem avec la correspondance entre le fait théorique et le fait concret " dans leur relation à la complexification des théories physiques — complexification entendue comme réduction de l'indétermination " (p.214), alors que nos conventionnalistes contemporains y associent précisément cette indétermination. D'où une méprise évidente, chez ces derniers, des écrits de Duhem sur la théorie physique. Il en va de même, précise Michel Dubois, en ce qui concerne une autre interprétation de la pensée de Duhem : la question des conditions du contrôle empirique des interprétations théoriques. Pour Duhem les théories scientifiques sont interdépendantes : les propositions scientifiques ne peuvent être isolées ou désolidarisées ; c'est ce qui a entraîné la thèse dite de Duhem-Quine. Mais ce que Duhem exprime c'est que, dans la science, le bon sens l'emporte sur la stricte logique. Or, les conventionnalistes contemporains (Michel Dubois les appellent 'hyperkuhniens') ne font nullement référence au bon sens dont fait état Duhem (au point qu'il définit la théorie physique comme 'classification naturelle'), mais plutôt au  " cadre ", c'est-à-dire concrètement, selon Latour, au " recrutement des alliés ", et absolument pas au " caractère global de toute vérification expérimentale " (p. 227) ni à la réalité objective.

En ce qui concerne le choix des problèmes scientifiques, le contenu des théories et les formes du raisonnement scientifique, Michel Dubois donne également les diverses approches sociologiques qui ont cours à partir de l'état social et cognitif de la recherche scientifique considérée. En particulier, l'auteur dénonce justement la dépendance causale des connaissances scientifiques comme étant " plus proclamée que démontrée " (p.267). De même, il critique " l'asymétrie du principe de symétrie ou le réductionnisme sociologique " (p. 274) et, en général, " une conception a priori trop étroite de la rationalité scientifique " (p.288) qui est le propre des constructivistes. En fin de parcours, les études de l'analogie et de l' a priori propres au raisonnement scientifique, et telles que les propose Michel Dubois, sont très suggestives et inciteraient le lecteur intéressé à voir se prolonger un tel examen. Le livre s'achève sur une réflexion concernant le rapport entre rationalité axiologique et diffusion du relativisme. En conclusion, nous avons le plaisir de constater que l'ouvrage de Michel Dubois tient compte de la diversité des approches tout en prenant ses distances par rapport aux représentations relativiste et constructiviste.