Angèle Kremer Marietti

 

Entre Sciences physico-mathématiques et humaines sociales

ou les leçons à tirer des
Impostures intellectuelles de Sokal et Bricmont

Publié dans Facta Philosophica, Volume 3, Number 2, 2001, pp.265-278.

 

Au-delà du canular (1), l'ouvrage des physiciens Alan Sokal et Jean Bricmont (2) ne ressemble en rien à une plaisanterie. Il appelle, au contraire, à l'application de déontologies intellectuelles et scientifiques qui ne peuvent que profiter aux disciplines des sciences humaines et sociales mises en cause.

Et ce qui fut au départ l’effet d’une humeur de physicien, doublé d’une stratégie de pédagogue, peut permettre le déclic en faveur d'une réflexion utile ou, comme dirait Descartes, d'une "particulière contention d'esprit"(3). En effet, au-delà des réactions plus ou moins épidermiques (mais rarement philosophiques(4), il faut le dire), qu'ils ont provoquées ici et là, les auteurs incitent à la pratique d'une déontologie épistémologique dont ils livrent le message. Tout en les commentant nous relèverons les principaux avertissements sur lesquels Sokal et Bricmont insistent suffisamment pour qu’il en soit pris connaissance.

 

1.) Export-import de concepts scientifiques.

Le message central du livre est la dénonciation de « l'abus réitéré de concepts et de termes provenant des sciences physico-mathématiques » (5). L'abus signalé sévirait surtout dans une certaine philosophie ou sociologie américaine se disant ‘postmoderne’ et qui, avant tout déterminée sur la lancée d'une mode ‘parisienne’, a suivi les traces de quelques ténors de l'édition française des années 70 et suivantes. Sokal et Bricmont y reconnaissent certaines composantes, très précises et très graves, qui ne seraient pas sans devoir porter leurs effets logiques sur un jugement quant à la qualité intellectuelle de ces divers travaux.

Il leur fallait souligner l'usage abusif de la terminologie scientifique pratiqué par certains écrivains, que ce soit en philosophie, en psychanalyse et en sociologie, ou encore dans les dites « études culturelles » - usage dont le principe a parfois été l'intention probable d'apporter une signification, sinon valide au sens propre, du moins abordable et praticable dans un sens figuré qui était destiné à enrichir la portée de leurs textes. Mais toute la difficulté commence lorsque lui-même, le premier, cet "usager externe", semble cependant tout ignorer de la signification première et véritable des termes qu’il a empruntés, et dont pourtant il se sert afin d’enrichir ses propres écrits … à moins que ce ne soit pour méduser ses lecteurs. Les morceaux choisis - car ce ne sont pas, comme on voulu le dire, de simples citations tronquées de leur contexte - que les auteurs d'Impostures intellectuelles ont versés au dossier, fournissent la preuve irréfutable de cet abus : il ne s’est pas trouvé un seul critique pour les défendre. Aussi la question se pose de savoir si, pour avoir fauté dans ce sens, les auteurs "cités à comparaître" sont définitivement condamnés dans leur œuvre tout entière. En tout cas, le soupçon semble peser sur eux et la question peut légitimement se poser (6). Pour n'évoquer que le nom de Lacan, ses travaux psychanalytiques sont-ils appelés à survivre au-delà de ses fameux « mathèmes » et « nœuds borroméens » ? (7)

L’adoption de ce langage, dont l’abus est intempestif et quasi permanent chez Lacan, se particularise ailleurs essentiellement dans des abus subséquents, entre autres comme le fait d’exporter et d'importer, sans la moindre justification scientifique ni philosophique évidente, des concepts physico-mathématiques dans le domaine des sciences humaines et sociales, et cela non plus à titre de métaphore ou d’analogie mais bien à titre de principe clarificateur : il en a été ainsi à maintes reprises en ce qui concerne le théorème de Gödel ou la théorie des ensembles (8). Ces transferts auraient lieu, en principe, dans la juste intention d'expliquer en profondeur les ‘mécanismes’ ou les ‘dynamismes’ de la psyché humaine, individuelle ou collective. L'emploi de ces mots savants, que l'usager détourne de leur sens - et que finalement ni l'auteur ni le lecteur ne comprennent véritablement pas plus dans leur sens premier que dans leur sens second, en principe dépendant du premier -, semblerait devoir appartenir à la pratique maladroite de ce que l'on pourrait appeler couramment une ‘esbrouffe’.

Sur la constatation de tels faits gravement dommageables (autant pour le service de la vérité que pour la pédagogie), Sokal et Bricmont condamnent une attitude qui consisterait dans l'appropriation inintelligente et la diffusion erronée de termes et de symboles abstraits, détournés du sens qui est le leur en tant que relevant de la terminologie scientifique dont ils émanent et des sciences où ils fonctionnent en toute légalité avec la plus grande exactitude. Ces procédés jugés faussement littéraires peuvent se rapporter à une conduite éloignée du précepte d'honnêteté intellectuelle, traditionnellement enseigné dans les écoles et les universités et appliqué dans toute recherche de valeur scientifique, d'ailleurs aussi bien dans la philosophie que dans les sciences humaines et sociales.

On pourrait considérer de tels procédés pseudo-scientifiques comme ne constituant finalement qu'un ensemble de procédés pseudo-littéraires ou, si l’on veut, d'effets très spéciaux, mais qui ne peuvent malheureusement que desservir (ou pis encore ruiner) les sciences humaines et sociales dans lesquelles ils sont introduits en tant qu’artifices ; ils n’honorent certainement pas les ouvrages qui s’en sont emparés. Sans doute leurs spécialistes pouvaient-ils prétendre étoffer ainsi leurs disciplines, mais au moyen d'une érudition superficielle et fausse, et qui s’avère, en dernière analyse n'être finalement rien d'autre qu'une "véritable intoxication verbale" (9). C'est pourquoi Sokal et Bricmont taxent globalement ces pratiques de "jeux de langage", propres à faire le juste objet d’une suspicion et n'ayant plus rien à voir avec un discours scientifique ou philosophique rigoureux, comme il se doit - pas plus, d’ailleurs, en l’occurrence, avec un exercice poétique -, et qui, enfin et surtout, n'ont finalement pour premier effet manifeste que d’abuser le lecteur.

Après une présentation de textes à l'appui de leurs incriminations/récriminations - textes dont les auteurs ont coupé la succession par un développement sur les méfaits du relativisme épistémologique (auquel nous reviendrons) et sur les abus commis par le "postmodernisme américain", ainsi que par le « postmodernisme à la française », à l'égard de la théorie du chaos, du théorème de Gödel et de la théorie des ensembles - également après un regard désapprobateur lancé sur le grand Bergson mais aussi l'imprudent auteur de Durée et simultanéité - vient un Épilogue dont l’importance est autant éthique qu’épistémologique.

En effet, toujours avec l'intention de prévenir ou de guérir les effets pervers de la pratique dénoncée, mais encore et surtout, au-delà de cette malencontreuse pratique, avec l’intention d’indiquer une déontologie scientifique applicable par les sciences humaines et sociales, Sokal et Bricmont y jugent nécessaire de prodiguer conseils et observations d’ordre essentiellement épistémologique. Sont en effet indiqués par eux les principaux moyens de redressement pour lutter avec énergie contre ces entraînements d'écriture et de pensée, qu’ils jugent comme autant de comportements suspects. Somme toute, nous retrouvons alors les règles que tout étudiant désireux de rédiger une dissertation ou une thèse devrait suivre utilement et honnêtement.

2.) Préceptes méthodologiques.

Aussi les deux auteurs donnent-ils des conseils qui méritent d’être pris en compte, même s’ils se situent à divers niveaux. Le premier de ces avis est en effet valable pour tous : il est praticable dans toutes les disciplines et, en dehors des disciplines, au cœur de tous les échanges et dans l'exercice des diverses professions faisant intervenir la parole ou l'écrit. Ce n'est autre que la sage recommandation de « savoir de quoi on parle » (10).

Ce principe implique, entre autre choses, que celui qui utilise des termes appartenant aux sciences exactes connaisse au moins le contexte d'où il les a tirés, et donc qu'il se soit lui-même suffisamment informé, avant d’éviter de prononcer quoi que ce soit échappant à sa compétence directe. La règle vaut généralement pour quiconque, et particulièrement dans tout domaine public ou privé, surtout pour qui met son activité au service du public et au bénéfice des institutions sociales, publiques et culturelles. La même règle de « savoir de quoi on parle » concerne notamment l'enseignant ou l'avocat ; il serait également « utile et honnête », comme dirait Montaigne, qu’elle s'impose de même au journaliste, au conférencier, à l'écrivain, à l'homme politique... et naturellement à tout éducateur.

D’un point de vue plus expressément épistémologique, les auteurs admettent que les philosophes aident souvent les physiciens par leurs commentaires. À condition de se donner la peine de connaître les théories scientifiques qu'ils abordent dans leurs termes et dans leurs propositions, les philosophes ont la liberté d'étudier et de traiter les notions scientifiques telles que celles de loi, d'explication et de causalité, dans la mesure où ils prennent ces notions, non seulement dans leur sens scientifique direct mais encore relativement à la signification scientifique à laquelle elles contribuent dans la science à laquelle elles appartiennent - et avec la finalité de les interpréter au sein du discours scientifique. Épistémologie et philosophie des sciences sont donc loin d’être discréditées par Sokal et Bricmont en regard de la "science réelle" qu’ils défendent. Voilà qui répond à la question qui fut posée de savoir « comment » parler des sciences (11).

Le second conseil a la même vocation d’universalité que le premier. Il se présente sous la forme d'un dicton : «Tout ce qui est obscur n'est pas nécessairement profond» (12). Dans le domaine de l’expression écrite ou parlée, il renvoie certes à la nécessité de vérifier certaines formules sibyllines parfois en usage dans la littérature psychanalytique et/ou philosophique contemporaine. Il s'agit d'une observation fort acceptable qui appelle cependant la remarque selon laquelle d'aucuns distingueront, selon leurs compétences propres, quelques différences d'appréciation ou de jugement sur le ‘plus obscur’ ou le ‘moins obscur’ ... voire sur le clair-obscur. On connaît le fameux dicton de Rivarol : « Ce qui n'est pas clair, n'est pas français ». Stendhal disait plus directement : « Je ne vois qu'une règle : être clair ». Quant à Boileau, il demeure indépassable, même si ce qu'il dit ne paraît que vraisemblable :

Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement,

Et les mots pour le dire arrivent aisément.

En troisième lieu, il s'agit moins d’un conseil que d’une remarque, qui vient définitivement contrer, du moins dans le domaine strictement scientifique, le textualisme propre aux structuralistes des années 70 et suivantes. En effet, les auteurs Sokal et Bricmont écrivent : « La science n'est pas un ‘texte’» (13). Comme l'écrit aussi Jean-Jacques Salomon, "un discours scientifique n'est l'équivalent ni d'un mythe ni d'un poème surréaliste"(14). Or, ils disent vrai ; qui le contestera ? En effet, les structuralistes en vogue avaient oublié cet aspect de la science ou avaient feint de l'ignorer. C’est pourquoi, nous autres philosophes, nous recevons aujourd’hui une leçon d'explication de texte.

Les physiciens autorisent l'emploi des termes savants tels que ‘incertitude’, ‘discontinuité’, ‘chaos’, etc., certes dans leur emploi courant ou quotidien et encore dans leur sens scientifique, mais naturellement sans que ces usages interfèrent. Il faut cependant que l’on sache précisément de quoi ces termes retournent dans leur cadre scientifique si on veut s’y référer. Donc, Sokal et Bricmont déconseillent vivement les métaphores fallacieuses ou obscures, celles qui sont édifiées avec précipitation à partir de termes ou de notions scientifiques, et qui ne peuvent qu'induire en erreur. La terminologie scientifique ne gagne pas à être déplacée ni employée hors de son contexte strictement scientifique, sinon avec la plus grande précaution et (pourquoi pas ?) le plus grand respect. Sans doute, pourrait-on dire, les expressions scientifiques étaient trop imagées pour un entendement plus littéraire qui se serait laissé piéger par l’apparence des mots ; mais on peut répliquer que leur emploi a effectivement manifesté un autre niveau d’erreur beaucoup plus grave.

En quatrième position, est explicité un interdit épistémologique, qui est directement énoncé à l'adresse des chercheurs en sciences humaines et sociales : « Ne pas imiter les sciences exactes » (15). Il est vrai que l'abus des mathématiques en sciences humaines - par exemple le recours à la mathématisation en psychologie ou en sociologie - ne suffit pas à rendre ces disciplines plus ‘scientifiques’ : le croire a été une erreur d'ailleurs très vite reconnue et très tôt corrigée par les grands spécialistes de ces disciplines. Il est aussi possible d’affirmer que, par le biais des méthodes statistiques, les sciences telles que l'économie politique, la sociologie, la psychologie et l'histoire se sont rapprochées de l’exactitude des sciences de la nature. Quant à l'imitation - telle qu’on peut actuellement la constater - des sciences exactes par les sciences humaines et sociales, Sokal et Bricmont n’y voient rien de bon scientifiquement pour ces disciplines et, en conséquence, ils veulent détourner ces dernières de suivre à tout prix les changements de paradigme des sciences exactes.

De plus, Sokal et Bricmont ajoutent à bon escient que les sciences ne sont pas d'emblée probabilistes ou déterministes : par exemple, lorsqu'elles sont déterministes, elles peuvent comporter, du fait de l'ignorance des conditions initiales dans laquelle se trouve parfois le chercheur, des modèles probabilistes utiles à la représentation. Les deux auteurs évoquent cette volonté de précision pour ceux qui voudraient extrapoler, entre autres, sur le thème de l'indéterminisme (ou de l’incertitude !) qu'ils verraient résulter des progrès de la science du début du XXe siècle.

Il s'ensuit logiquement un autre avertissement : celui de « ne pas généraliser trop vite ». Il est certain que s'il s'impose une alternative évidente entre le réalisme des probabilités et le réalisme des causes, le premier semble finalement devoir l'emporter sur le second. Et, ce qui en résulte effectivement, c'est moins l'indéterminisme, à proprement parler - souvent évoqué - que le déterminisme statistique, c'est-à-dire un déterminisme des collections, qui peut d'ailleurs s'étendre aux méthodes des sciences humaines et sociales, comme nous l’avons énoncé.

En cinquième position, nous recueillons un précepte qui a toute son importance dans tous les domaines scientifiques sans exception, la philosophie comprise, et qui est : attention à l'argument d'autorité ! (16) Mais, c’est là une mise en garde qui renferme une double indication, car il faut remarquer que l’autorité se présente aujourd’hui souvent sous la forme de la notoriété et que la notoriété est la plupart du temps une notion purement sociale, qui peut être artificiellement construite ! La reconnaissance de la notoriété en tant que phénomène sociologique semble en effet s'être insidieusement imposée dans tous les jugements et surtout, il faut le dire, dans les jugements des « anthroposociologues » ; elle a eu pour effet d’avoir considérablement atténué leur esprit critique. Cela dit, il reste vrai qu'un expert ou qu'un maître en quelque domaine que ce soit puisse et doive faire autorité pour guider ceux qui apprennent encore : et avons-nous jamais cessé d'apprendre ?

En sixième position, nous sommes conviés à nous méfier d'une attitude tout à l'opposé de la précédente (mais que la précédente expliquerait toutefois puisque la notoriété est souvent plus sociale que rationnelle) : celle du scepticisme (17), qu'il soit spécifique ou qu'il soit radical. Et les auteurs recommandent de ne pas amalgamer inconsciemment l'un à l'autre ces deux scepticismes. Ils nous rappellent qu'une critique légitime - à laquelle nous sommes donc invités pour ne pas nous laisser séduire par l'autorité dominante ou la simple notoriété sociale - doit toujours reposer sur des arguments spécifiques. On le sait, les critiques sceptiques traditionnelles sont généralement tournées de telle sorte qu'elles sont par elles-mêmes logiquement irréfutables ; mais elles sont aussi, du fait même de leur universalité indistincte, totalement inintéressantes. Plus qu'ailleurs, l'ambiguïté règne chez les sceptiques : ils en usent comme d’un piège, en tout cas comme quelque subterfuge habituel à leur type d'argumentation.

Enfin, en septième position, il est utile d'admettre qu'une affirmation vraie peut souvent être des plus banales, tandis qu'au contraire une affirmation radicale et originale peut en fait le plus souvent être fausse. D'où - entre autres déductions à en tirer - la nécessité d'éviter les pièges du style, de s'en méfier dans la mesure où ils radicaliseraient une pensée par ailleurs imprécise ou indécise en l'habillant d'une formule amphigourique...

 

3) Dénonciations épistémologiques.

Tous ces divers avis, conseils ou remarques sont en fait étayés sur l'observation des pratiques courantes propres aux sciences humaines et sociales, que les auteurs essaient d'identifier afin de les dénoncer. Ils remontent donc aux sources de divers comportements qui peuvent sévir dans ce domaine. Et, sous leur analyse, apparaissent ainsi quelques caractéristiques, tenaces et (malheureusement !) néfastes, de ces disciplines. On peut s’étonner de découvrir quels sont ces « mauvais plis » qui entraînent des erreurs nuisibles à un discours scientifiquement acceptable.

Or, ce sont : 1. l'oubli de l'empirique ; 2. le scientisme dont les sciences humaines aiment à se parer ; 3. le prestige qu'elles accordent aux sciences exactes, au point de les prendre ponctuellement pour modèles ; 4. le relativisme 'naturel' aux sciences humaines ; enfin, 5. la formation philosophico-littéraire traditionnelle.

Parmi ces cinq notions importantes, trois d'entre elles sont à la fois d'ordre méthodologique et épistémologique : les deux premières et la quatrième (18). Ce qui veut dire, d'une part, que les sciences humaines et sociales sont invitées à redoubler d'attention du côté de l'observation et de l'expérimentation relativement à leurs propres objets d’étude (19), et surtout qu’elles sont exhortées à élargir le champ empirique de leurs observations et réflexions, tout en ne succombant pas à une sorte de manie scientiste qui leur ferait admettre d’emblée, sans le tester, ce qui émane des sciences plus strictes (ou dites « dures »). D'autre part, il faut reconnaître que les sciences humaines et sociales, si facilement portées à relativiser toute vérité scientifique pour la montrer dépendante d’un déterminisme social, ne sont en fait nullement portées à relativiser les ‘vérités’ qu’elles sont censées elles-mêmes produire !

La troisième notion (20) peut être reliée à la seconde, elle est celle du prestige des sciences exactes ; or, elle est indifféremment psychologique ou sociologique, soit qu’on la prenne par le biais de l'imitation des sciences de la nature par les sciences humaines et sociales, ou par celui de la compétition entre les scientifiques de chacune des deux catégories.

Quant à la dernière notion, celle de la tradition scolaire et universitaire (21), elle se révèle d'ordre nettement pédagogique et même politique, puisqu’elle renvoie aux fameux programmes scolaires qui, comme on sait, sont œuvre de gouvernement autant que de corporatisme.

Revenons à l'évocation des deux erreurs méthodologiques que sont l’oubli de l'empirisme et le scientisme. En les dénonçant, Sokal et Bricmont invitent leurs collègues en sciences humaines et sociales à pratiquer davantage l’observation et l’expérimentation, et à abandonner définitivement "l'apriorisme, l'argument d'autorité et la référence à des textes sacrés" (22), mais également l'idée aberrante que "des méthodes simplistes mais soi-disant ‘objectives’ ou ‘scientifiques’ peuvent permettre de résoudre des problèmes fort complexes"(23). Il ressort de toutes ces invitations ponctuelles et précises que la circonspection semble devoir être la qualité requise pour satisfaire à cette double exigence ; avec elle, s’imposent donc des méthodes de prudence.

Par la quatrième notion, les auteurs attirent l'attention sur la spécificité de ces disciplines qui seraient ainsi constituées qu'elles ‘relativiseraient’ fatalement tout... sauf la proposition relativiste elle-même ! Sokal et Bricmont ont précisément en tête ce que Paul Boghossian appelle "les conséquences pernicieuses du relativisme postmoderne" (24) : lorsque l'anthropologue généralise son attitude pour finir par admettre que "les théories scientifiques modernes ne sont que des mythes ou des narrations parmi d'autres"(25) !

La troisième notion, celle du prestige des sciences exactes, agit sur les sciences moins exactes de façon particulièrement perverse ; pour pouvoir les hisser au même degré de scientificité, on leur assigne le langage des premières : mais avec quel rapport à la réalité ? Sans doute y a-t-il là une erreur qui provient de ce que les media ont trop facilement et surtout intempestivement affiché toute nouveauté scientifique sous la rubrique d'une révolution radicale : ce qui a malheureusement répandu une image erronée de l'activité scientifique réelle.

Quant à la cinquième et dernière notion, liée à l'importance du texte et du concept en philosophie ou en littérature, elle comporte le germe d'une critique beaucoup plus large relativement au statut même des disciplines littéraires, mais surtout au statut de la philosophie qui reste toujours à définir pour tout nouveau philosophe, en tout cas pour chacune des générations de philosophes. Parallèlement, il faut y voir aussi une critique relative à l'institution de l'éducation telle qu'elle est conçue depuis fort longtemps déjà. En ce qui concerne la cible précise de cette dernière notion, chacun aura le loisir d'y voir midi à sa porte, selon les traditions scolaires et universitaires nationales. De plus, même si nous jugeons la lecture en profondeur des textes comme une tâche incontournable, celle-ci ne doit pas éloigner de traiter avant tout les problèmes que ces textes proposent ni de s’investir dans une problématique vivante et actuelle.

 

En conclusion : l’épistémologie en crise.

Les observations de Sokal et Bricmont ont sans conteste une valeur de vérité ; certes, elles exigent que soit pratiquée une appréciation toujours renouvelable et modulable selon les cas examinés ou simplement observés. Nous savions déjà évidemment que nous devons demeurer toujours vigilants, prudents, circonspects ; on ne l'est jamais assez. Personne n'est à l'abri de l'erreur, qu'il s'agisse de sciences humaines et sociales ou des sciences de la nature, et surtout lorsque les cadres de ces disciplines sont souvent déjà débordés par leurs spécialistes directs sous l'effet de glissements hors des limites rationnelles (26) : ce qui s’avère être également un cas possible !

Mais nous devons terminer cet examen sur un dernier problème qui, s’il n’est pas sérieusement traité, risque de mettre en péril tout l’édifice scientifique. En effet, le relativisme cognitif, déjà cité, est une position inacceptable pour de nombreux épistémologues (27), ainsi d’ailleurs, qu’elle est inacceptable pour Sokal et Bricmont qui développent une argumentation critique pour présenter le "pot-pourri d'idées, souvent mal formulées, qu'on peut appeler génériquement 'relativisme' " (28). Qu’est-ce que le relativisme ? Ce n’est autre que "toute philosophie qui prétend que la validité d'une affirmation est relative à un individu et/ou à un groupe social" (29). Une telle position va donc à l'encontre du travail des scientifiques qui "cherchent à obtenir, tant bien que mal, une connaissance objective du monde" (30). À la recherche de la vérité qui anime passionnément les scientifiques a été substitué un scepticisme dont on a cru que Hume avait donné le modèle, alors que philosophe ne faisait que se méfier des abus courants dans la philosophie de son époque : d’une part, de l’abus de l’argument d’autorité et, d’autre part, de l’abus de l’invocation de prétendus principes rationnels.

L'épistémologie en crise se trouve illustrée par le rejet que fit Popper de la confirmation ou de la probabilité d'une théorie au profit de sa falsifiabilité et de sa falsification, de même par le rejet et la condamnation de l’induction au bénéfice d’une généralisation de la déduction. Ces rejets sont excessifs. Et ce qui résulte finalement de positif chez Popper ne l'est qu'en fonction de méthodes négatives, c'est-à-dire dans la mesure où certaines théories sont préférées, compte tenu de la discussion critique préliminaire, essentiellement faite de tentatives de réfutations :

"le théoricien s'intéressera pour diverses raisons aux théories non réfutées, notamment parce qu'il se peut que certaines d'entre elles soient vraies. Il préférera une théorie non réfutée à une théorie réfutée, pourvu qu'elle explique les réussites et les échecs de la théorie réfutée"(31) .

Voilà qui semblerait parfaitement pensé, mais une première question se pose : comment le théoricien a-t-il découvert la théorie qu’il avance ? Quels ont été les termes exacts du problème qu’il a dû résoudre ? Quelles ont été les étapes de son raisonnement ? En quoi consiste la rationalité qu’il a mise en œuvre ? Popper n’insiste pas sur les travaux préliminaires, pourtant incontournables. De plus, il est presque banal de reconnaître que, dans la pratique théorique du chercheur, "ce qui fait accepter une théorie scientifique, ce sont surtout ses succès" (32), c'est-à-dire des prédictions confirmées ou encore la découverte de phénomènes inédits. En tout cas, si le concept même de vérité était suspecté ne plus représenter ce qui correspond à la réalité des faits - or, c’est malheureusement le cas dans le relativisme - on pourrait s’interroger sur la démarche même du chercheur scientifique : à quoi lui servirait-il de « chercher », si la vérité n’est que pure invention de sa part  ? Certes, la raison est créatrice car l’imagination scientifique n’est pas chose vaine ; mais ce qu’elle crée pour elle-même,   la raison l’arrache aux faits qui sont – comme on l’a justement dit – ni plus ni moins que têtus, même s’il faut chaque fois se battre au préalable pour les établir tels qu’ils sont.

Dans ce domaine comme dans beaucoup d’autres, il semble que les philosophies dominantes aient peu à peu entraîné les esprits dans une voie irréaliste et ici, en particulier, à oublier de réfléchir sur ce que c’est que « connaître », et par conséquent à banaliser une pensée qui ne se soucierait plus de ce qui est vrai ou faux puisqu’elle ne se mettrait plus dans la relation au « connaître ». La réponse « tout est bon » irait de pair avec la question « à quoi bon ? » À quoi bon s’évertuer à penser rigoureusement ? À quoi bon « distinguer le vrai d’avec le faux », si « tout est bon » ?

En outre, la signification dans les sciences implique autant l'unité de la théorie que l'unité de la science dans laquelle s'articule la théorie. Les philosophes contemporains oublient trop facilement que le concept de signification a sa place et son sens non seulement en philosophie – où il semble aujourd’hui avoir autorisé tous les excès - mais encore et surtout dans les sciences.

Université Jules Verne (Amiens)


Notes :

1) Il s'agit du canular de Sokal, "Transgresser les frontières : vers une herméneutique transformative de la gravitation quantique", d'abord publié dans Social Text 46-47 (printemps-été 1996), puis en appendice du volume de Alan Sokal et Jean Bricmont, Impostures intellectuelles, 276 pages, Paris, Éditions Odile Jacob, 1997, pp. 211-252. Voir le commentaire des deux auteurs sur cette parodie, pp. 253-260. Voir également les articles : Jean Bricmont, "La vraie signification de l'affaire Sokal", Le Monde, 14 janvier 1997 : 15 ; Alan Sokal, "Pourquoi j'ai écrit ma parodie", Le Monde, 31 janvier 1997 : 15 ; Jean-Jacques Salomon, "L'éclat de rire de Sokal", Le Monde, 31 janvier 1997 : 15.

Ensuite, Sokal avouait plus tard dans une autre revue, Lingua Franca, que ce qu'il avait publié dans Social Text était un canular. On réagissait partout. Par exemple, en croyant devoir prendre la défense de la philosophie : cf. Babette E. Babich, "Physics vs Social Text : Anatomy of a Hoax", Telos, Number 107, Spring 1996, 45-61 : "apprendre à penser ne peut se faire sans la philosophie" (61). Janny Scott commentait l'affaire et interviewait Sokal : "Postmodern Gravity Deconstructed, Slyly", New York Times, 18 mai 1996 : 1, 22. Le professeur Stanley Fish tentait d’expliquer la distinction entre les expressions "construit socialement" et "non réel", car, écrivait-il, ce qui est construit socialement peut être réel : dans son article, "Professor Sokal's Bad Joke", The New York Times, 21 mai 1996 : 21.

2) Alan Sokal Jean Bricmont, Impostures intellectuelles, 276 pages. Paris, Éditions Odile Jacob, 1997. Deux ans après, le livre réédité en livre de poche s’est accru d’une « Préface à la seconde édition » (Paris, Le Livre de Poche, collection « biblio essais », 1999). La belle préface de 1999 fait la synthèse des commentaires et interprétations de l’ouvrage paru en 1997.

3) Voir la Sixième Méditation métaphysique.

4) Sauf, il est vrai, à l’occasion de notre Colloque « Éthique et épistémologie des Impostures intellectuelles », le 15 mai 1999 à la Sorbonne (Université Paris-IV) .

5) Op. cit., 1997, p. 14 ; op. cit., 1999, p. 37.

6) Pour Laurent-Michel Vacher, La passion du réel. La philosophie devant les sciences, Montréal, Liber, 1998, Alan Sokal et Jean Bricmont n’ont pas frappé assez fort ; cf. p. 22 : « ce qu’ils auraient dû affirmer bien plus audacieusement, c’est que toute cette engeance, qu’elle se prétende psychanalyste, sémiologue, sociologue, ou philosophe, a fait régulièrement preuve d’une imposture généralisée, non seulement dans ses absurdes détournements ponctuels de modèles scientifiques, mais dans pratiquement tout ce qu’elle avance. »

7) Expurgés de leurs allusions mathématiques, je suppose que les écrits de Lacan semblent encore présenter un intérêt relatif à la question philosophique du sujet

8) Op. cit., 1999, voir pp. 84, 235-243. Sauf indication contraire, nous citons désormais la seconde édition. Cf. Jacques Bouveresse, Prodiges et vertiges de l’analogie. De l’abus des belles-lettres dans la pensée, Paris, Raisons d’agir Éditions, 1999.

9) Op. cit., p. 38.

10) Op. cit., p. 275.

11) Cf. Amy Dahan-Dalmedico et Dominique Pestre, « Comment parler des sciences aujourd’hui ?», dans Impostures scientifiques : les malentendus de l’affaire Sokal, édité par Baudouin Jurdant, Paris, La Découverte/Alliage, 1998, pp. 77-105.

12) Impostures intellectuelles, ibid.

13) Op. cit., p. 276.

14) Jean-Jacques Salomon, "L'éclat de rire de Sokal", Le Monde, 30 janvier 1997.

15) Impostures intellectuelles, p. 277.

16) Op. cit., p. 278.

17) Op. cit., p. 279.

18) Op. cit., pp. 281, 285.

19) La question de l’attention aux faits empiriques est adressée, entre autres disciplines humaines et sociales, à la psychanalyse. Mais peut-on dire qu’Elisabeth Roudinesco (Pourquoi la psychanalyse ?, Paris, Fayard, 1999) réponde parfaitement à cette objection adressée à la psychanalyse ?

20) Impostures intellectuelles, op. cit., p. 284.

21) Op. cit., pp. 288-289.

22) Op. cit., p. 281. Cf. également : Jean Bricmont, « Comment peut-on être ‘positiviste’ ? » (à paraître) ; Bricmont y critique les prétentions de la psychanalyse à être une « science ». De même, Gerd Kimmerle (Der Fall des Bewusstseins. Zur Konstruktion des Unbewussten in der Logik der Wahrheit bei Freud, Tübingen, Edition Diskord, 1998) découvre qu’en psychanalyse la vérité n’obéit pas à la théorie de la correspondance.

23) Op. cit., p. 282.

24) Paul Boghossian, "What the Sokal Hoax ought to teach us"; The Times Literary Supplement, 13 décembre 1996 : 14, 15. En fait, l'auteur de l'article montre que le postmodernisme américain est intimement lié au multiculturalisme et au fait que la philosophie analytique n'a pas réussi la mission de mieux faire comprendre la philosophie du langage et la théorie de la connaissance, c'est-à-dire les concepts que le postmodernisme a si mal compris.

25) Impostures intellectuelles, 1997, p. 195.

26) Cf. Dominique Terré, Les dérives de l'argumentation scientifique, Paris, Presses Universitaires de France, 1998. Peut-il se faire que, d'un côté, le savoir rationnel et, de l'autre, des croyances irrationnelles soient les unes et l'autre le produit de la science ? C'est ce qu'a voulu montrer Dominique Terré en poursuivant une analyse développée dans la plupart des domaines scientifiques contemporains dans lesquels se sont produits quelques glissements du raisonnement, et tels que l'auto-organisation qui a pour cadre, au-delà de la cybernétique, par exemple les sciences cognitives. Ainsi, la tâche que s'est donnée Dominique Terré, à travers un ouvrage encyclopédique averti des principaux résultats de la science contemporaine a-t-elle été de "circonscrire l'irrationalité" en partant des cas représentatifs dans lesquels la science contribue à la formation de l'irrationnel en tant que globalisation résultant "d'un certain nombre de procédures illégitimes". De l'application d'une méthode scientifique en dehors de son champ d'expérience, naît l'irrationnel d'où, en retour, il peut ressortir une nouvelle réflexion sur l’appréhension de la nature de la rationalité.

27) Cf. Harvey Siegel, Relativism Refuted. A Critique of Contemporary Epistemological Relativism, Dordrecht, Kluwer Academic Publishers, 1987 ; S. Weinberg, Dreams of a Final Theory, London, Vintage, 1993 ; Gilles G.Granger, "Une philosophie des sciences non sociologique est-elle possible ?", in Raymond Boudon et Maurice Clavelin (dir. par), Le relativisme est-il résistible ? Regards sur la sociologie des sciences, Paris, Presses Universitaires de France, 1994 ; Jean Bricmont, "Science of chaos or chaos in science ?", in Physicalia Magazine, 17 , n°3-4, New York, 1995. Cf. Mahasweta Chaudhury, « La rationalité scientifique, un réexamen », in Sociologie de la science, sous la direction de Angèle Kremer Marietti, Sprimont (Belgique), Pierre Mardaga, 1998 ; dans le même volume, voir mon article « Épistémologie individuelle, épistémologie sociale ».

28) Impostures intellectuelles, p. 90.

29) Op. cit., p. 91.

30) Op. cit., p. 92.

31) Cf. Karl Popper, La connaissance objective (1972), Traduction intégrale de l'anglais et préfacé par Jean-Jacques Rosat, Paris, Aubier, 1991, p. 57.

23) Impostures intellectuelles, p. 106.