DOGMA

Angèle Kremer Marietti

(Groupe d’Études et de Recherches Épistémologiques, Paris)

 

L’unité de l’être

Une thèse bergsonienne inspirée de Leibniz

(Texte publié dans: Carnets philosophiques, L’Harmattan 2002)



1. La durée établit pour Bergson la thèse de l’unité de l’être : dans la mesure où elle est présente comme une substance infiniment grande où se profilent matière et esprit.

2. La durée est un mouvement dans lequel se meuvent les éléments de la matière et de l’esprit appelés par Bergson « images ».

3. Or, selon Bergson « le mouvement ne peut produire que du mouvement » (Matière et mémoire, chapitre II, section III ).

4. Mais il s’agit de distinguer, dans la perspective bergsonienne, mouvement et mouvement : la composition de positions sérielles, qu’est le mouvement abstrait, ne peut remplir une durée aux parties continues en prolongement les unes des autres.

5. Reste le problème des mêmes images pénétrant dans deux systèmes hétérogènes. La durée explique pourquoi j’appelle « matière » un ensemble de ces images ; tout simplement, parce que j’appelle « perception de la matière les images rapportées à l’action possible d’une certaine image déterminée, mon corps. » (M. M., chapitre premier).

6. D’où, pour Bergson, l’interaction des images entre elles, tout comme chez Leibniz « l’action d’une substance finie sur l’autre ne consiste que dans l’accroissement du degré de son expression jointe à la diminution de celle de l’autre, autant que Dieu les oblige de s’accommoder ensemble. » (Discours de Métaphysique, §. 15).

7. Autre rapprochement avec Leibniz : toutes les images bergsoniennes varient « pour une seule, dans la mesure variable où elles réfléchissent l’action possible de cette image privilégiée » (Matière et mémoire, ch.1er) qui est le corps. Comme chez Leibniz , « la nature propre de chaque substance porte que ce qui arrive à l’une répond à ce qui arrive à toutes les autres sans qu’elles agissent immédiatement l’une sur l’autre. » (Discours de Métaphysique, §.14).

8. Quand la matière s’unit à l’esprit à travers l’union des images, est saisie la continuité du plein de la conscience – l’union des images chez Bergson se faisant analogiquement à l’union des substances chez Leibniz pour qui : « l’union des substances a sa source non dans une influence mutuelle, mais dans un accord résultant de la préformation divine ; chaque chose, tout en obéissant à la puissance propre et aux lois de la nature, est accommodée à toutes les autres, et c’est en cela que consiste en particulier l’union de l’âme et du corps. » (De la nature en elle-même ou de la puissance propre de l’âme et du corps, §.10).

9. Cependant Bergson refuse le réalisme en même temps que la préformation divine, née d’une vue finaliste de la création.

10. Pour Bergson, le plein de la conscience se prouve quand nous attribuons aux choses « du temps qui dure » (Durée et simultanéité, ch.2) d’une durée dénuée d’instants, puisque « toute durée est épaisse »...

11. L’accord de Bergson avec Leibniz se confirme dans cette proposition de Leibniz : « s’il y avait dans le temps un vide, c’est-à-dire une durée sans changements, il serait impossible d’en déterminer la longueur » (Nouveaux Essais, livre II, chapitre XV, §11). Le commencement du mouvement est également conçu par Leibniz mais non celui de la durée dans toute son étendue (il étend à l’espace cette dernière propriété).

12. Il demeure que le rôle de l’image pour Bergson et de la substance pour Leibniz se trouve rempli dans les mêmes modes : ceux de l’action.

13. Bergson voit comment les images extérieures influent sur l’image appelée corps en lui restituant le mouvement dans le monde matériel. Confirmation leibnizienne dans la Réforme de la philosophie première : une fois créée, la substance ne reçoit pas « d’une autre substance créée la substance même d’agir, mais seulement une limitation et détermination de son propre effort préexistant et de sa vertu active».

14. Bergson conçoit notre conscience sans vide : pour nous le temps se confond avec la continuité de notre vie intérieure, qui est aussi la continuité d’un écoulement et d’un passage qui se suffisent à eux-mêmes. Car l’écoulement n’implique pas une chose qui s’écoule, le passage ne présuppose pas des états par lesquels quelque chose passe. La durée se résout dans l’expérimentation de la transition.

15. N’étant pas une mémoire distincte du passé dont elle assumerait la conservation, la durée bergsonienne serait une mémoire intérieure au changement prolongeant indéfiniment l’avant dans l’après.

16. Bergson charge le souvenir de représenter « le point d’intersection entre l’esprit et la matière » (Avant-propos de Matière et mémoire).

17. Les objets dans la durée bergsonienne réfléchiraient « l’action possible de mon corps sur eux ».

18. Finalement, la matière selon Bergson n’est pas une chose radicalement différente de la représentation.

19. Aussi Bergson ne peut-il déduire un système d’images de l’autre : ni le système d’images, qui est la matière, d’un autre système d’images dont le corps est le noyau, ni même inversement le second du premier. Double erreur et de l’idéalisme et du réalisme.

20. Entre présence et représentation se mesure la distance de la matière à la perception. Perception consciente et modification cérébrale se correspondent rigoureusement. Car leur dépendance réciproque ne tient qu’au fait que l’une et l’autre sont fonction de l’indétermination du vouloir.

21. En ramenant l’indétermination du vouloir à notre mémoire, Bergson fait coïncider science et conscience.

22. Le passage de la perception qui occupe de l’étendue à une affection qu’on croit inextensive se laisse comprendre pour Bergson, si l’affection surgit à un moment donné de l’image.

23.D’où, pour Bergson, l’union du sujet, de l’objet, des deux systèmes, est fonction du temps plutôt que de l’espace, de l’esprit plutôt que de la matière.


24. Qualité et mouvement constituent la perception pour Bergson. Rejetée dans la conscience, la qualité sensible ne pourrait reconquérir l’étendue. Relégué dans l’espace, le mouvement renoncerait à toute « solidarité du présent et du passé qui est son essence même ».

25. Il n’y a pas d’a priori bergsonien de l’espace où se coordonneraient des sensations (attitude contemplative repoussée par Bergson), parce que notre corps est un « instantané d’action et de réaction seulement. »

27. En supposant avec Bergson une continuité étendue et, à l’intérieur de cette étendue, le centre d’action qu’est notre corps, l’activité de ce dernier éclairerait toutes les parties de la matière à sa portée.

28. En supposant avec Bergson, dans la continuité étendue, le déroulement d’un mouvement concret prolongeant son passé dans son présent, ce mouvement serait déjà quelque chose de la conscience ou quelque chose de l’esprit.

29. Les images qui sont des souvenirs purs ou des souvenirs-images survivraient dans la sensation et le mouvement dont Bergson fait se constituer notre présent.

30. Bergson situe notre perception dans les choses, tandis qu’il fait de la durée et du mouvement non pas des choses mais des synthèses mentales.

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