Angèle Kremer Marietti
Université de Picardie Jules Verne, Amiens,
France
Groupe d’Études et de Recherches
Épistémologiques, Paris
La Maison d’Auguste
Comte, Paris, France
Comment penser les théories de l’esprit aujourd’hui
(Conférence prononcée dans la
catégorie «Les théories de l’esprit. Vers de nouvelles
cartes de la vie mentale », au Congrès PSY&SNC, le 22
novembre 2006, à la Cité des Sciences et de l‘Industrie de
Paris. Paru dans Ludus Vitalis, Mexico, N° 27,
2007.)
Abstract
La matière peut-elle penser ? Il
s’agit d’un vieux problème philosophique.
D’après certaines de ses lettres, Leibniz aurait écrit les Nouveaux Essais en particulier pour attaquer la thèse de Locke
concernant la matière pensante, du moins sa tolérance quant
à cette question à laquelle Locke donnait une réponse
agnostique Mais les arguments leibniziens contre une matière qui
penserait étaient en fait théologiques.
Aujourd’hui,
en partant de la matière nerveuse, on peut concevoir que cette
matière nerveuse non seulement réagit au monde qui
l’entoure, mais aussi qu’elle agit simultanément ou
consécutivement dans le rapport qu’elle entretient avec le monde
vécu ; c’est ainsi que ce qu’on pourrait appeler le
« moi réel » s’oriente dans le
« monde réel ». Le « moi
réel » s’identifie à un « je pense que
je pense », une personnalité qui est déjà une
réalité dédoublée ou représentée
elle-même à elle-même.
Can matter think? It is
about an old philosophical problem. According some of his letters, Leibniz
would have written his New Essays in particular to attack Locke’s
thesis concerning the thinking matter, at least his tolerance as to this
question to which Locke gave an agnostic response. But the Leibnizian arguments
against a matter which would think were in fact theologic.
Today, on the
basis of the nervous matter, one can conceive that this nervous matter not only
reacts in the world which surrounds it, but also that it acts simultaneously or
consecutively inasmuch as it maintains a relation with the real life ; what one
could call the « real I » adjusts itself to the « real world
». The « real I » identifies itself to some « I think that I
think», a personnality who is already a reality splited in two elements or
represented itself to itself.
Le succès
dans le domaine directement scientifique comme dans le domaine institutionnel
des sciences cognitives qui se sont établies depuis quelques
décennies n ‘est pas sans entraîner si ce n’est une
déstabilisation épistémologique, du moins une
déstabilisation philosophique dans divers milieux et, en particulier,
dans les milieux psychiatriques. J’ai depuis longtemps opté pour
une « philosophie du peut-être » que j’ai
relevé chez Nietzsche et dont j’ai déjà traité
en divers écrits. C’est aujourd’hui la philosophie que je
pense devoir professer en ce qui concerne bien des domaines marqués par
des prises de position que je juge par trop radicales, en quelque domaine que ce
soit, d’ailleurs.
Je partirai d’un article assez
éclairant du cognitiviste Marc Jeannerod, paru dans Revue sens
public du 22 novembre 2004, et intitulé « Neuroscience et
psychiatrie. Attirance ou
répulsion ? »[1],
car il définit parfaitement la distance des niveaux de causalité
invoqués pour expliquer la genèse de la maladie mentale
respectivement par les psychiatres cliniciens et par les chercheurs en
neurosciences. Il s’avère qu’il serait erroné de
rechercher l’autonomisation complète de l’état mental.
Pour Marc Jeannerod il est évident que la prise de conscience
relève de mécanismes nerveux antérieurs au sentiment
qu’ils causent. La conscience constitue alors un
« arrière-plan » maintenant l’unité du
moi et réalisant le « liage » entre l’intention
et l’action. Dans cette perspective, la conscience n’aurait aucune
influence sur les processus nerveux. Pourtant, l’auteur termine son
article en évoquant cette influence puisque la conscience interviendrait
dans la structuration du moi cognitif qui modèlerait néanmoins les
réseaux cérébraux.
D’après la
neurobiologie contemporaine, sentiments et pensées peuvent être
réduits à des processus et à des structures du
cerveau : désormais, le matérialisme mécanique
supplée au classique dualisme concernant le problème de la
relation du corps et de l’esprit (le fameux mind-body problem). Les
nouvelles cartographies de
l’esprit[2] nous permettent
d’explorer ce qu’on peut appeler “les dimensions classiques
de l’esprit”, du point de vue d’une philosophie empiriquement
informée en même temps que d’une psychologie
philosophiquement informée, toutes deux bien informées, les deux
positions ne pouvant que se croiser et interagir, nullement
s’exclure.
Le problème de la conscience est un
problème difficile. À ce propos, David J. Chalmers, qui a
créé l’Association pour l’étude scientifique
de la conscience[3] a écrit
: « Le problème de la mécanique quantique est presque
aussi difficile que le problème de la
conscience »[4]. En effet,
il consisterait à incorporer le phénomène de la conscience
dans la conception scientifique du monde : cela suppose que soit possible
de découvrir l’explication scientifique de
l’expérience subjective des états mentaux. Comme
l’exprime Chalmers, s’il est aisé de parler de
l’expérience consciente, et même de rester à
l’expérience à la première
personne[5], la conscience demeure
toujours mystérieuse[6].
Comment expliquer, en particulier, ce qui fait émerger la conscience
à partir de la
matière[7] ? Pour Bertrand
Russell (1954), d’après son “monisme neutre”,
l’âme et le corps prendraient naissance dans une
réalité commune, ni physique ni mental.
.
En principe,
le biologiste arrive à établir une relation causale entre
structure et fonction, toutefois il doit respecter le niveau
d'organisation. Jean-Pierre Changeux ne peut que rappeler les distinctions
apportées par Kant dans la Critique de la raison pure : 1.
d’abord, la sensibilité reçoit les impressions des organes
des sens ; 2. ensuite, l'entendement procède à la synthèse
des impressions sensibles ; 3. enfin, la raison génératrice des
principes permet d'appliquer les concepts de l'entendement. À ces trois
niveaux reconnus par Kant correspondent trois niveaux constatés et
retenus en neurophysiologie : 1. l'élaboration de représentations
à partir des objets du monde extérieur ; 2. une première
abstraction de ces représentations en concepts ; 3. l'organisation de ces
concepts en abstractions d'un ordre plus élevé. Les "images" sont
pour le physiologiste autant de preuves de la matérialité des
représentations. On passera de l'image mémorisée au
percept ; quant au concept, il est une image formalisée de l'objet, le
"prototype de l'objet". Changeux définit la pensée sous la forme
de « calculs sur les objets
mentaux »[8]. Selon la
formule de Damasio (1994), entités et événements sont
représentés selon des mécanismes intégrant des
composants fragmentaires d'activité neuronale en motifs
cohérents, reproduisant « la structure interne de ces
entités et événements, ainsi que leurs relations
mutuelles ». Damasio explique : « Pour une
variété de fonctions, la structure dans une
hémisphère doit avoir un avantage ; ces structures sont
appelées dominantes. L’exemple le mieux connu de dominance concerne
le langage »[9]. Si le
béhaviorisme a pu exclure la conscience, le cognitivisme ne peut s'en
passer. Du point de vue des méthodes d’apprentissage, il a
été constaté qu'être conscient représente un
atout supplémentaire : la référence à la conscience
du sujet joue un rôle capital dans le développement individuel
comme dans le développement social.
Par ailleurs, comme
l’affirme William R. Uttal, professeur émérite en
psychologie de l’université du Michigan, s’il est possible de
localiser les processus cognitifs du cerveau, il faut reconnaître une
limite à la connaissance que nous pouvons en
avoir[10]. Et, pour lui, la
question demeure de pouvoir savoir comment le cerveau, pour ainsi dire,
‘fabrique’ l’esprit. Les théories
réductionnistes de l’esprit ont leur base mais aussi leurs limites.
La théorie de la neuroscience de la cognition doit être
pensée au-delà du fait qu’elle doit être connue et
comprise[11]. Mais sommes-nous
simplement de brillants robots ? C’est la question que posent Jeff
Hawkins et Sandra
Blakeslee[12] ; pas plus que
John R. Searle[13], les deux auteurs
n’admettent cette hypothèse.
La matière peut-elle
penser ? D’après certaines de ses lettres, Leibniz avait
écrit les Nouveaux Essais en particulier pour attaquer la
thèse de Locke concernant la matière pensante, du moins sa
tolérance quant à cette question à laquelle il donnait une
réponse agnostique. On peut remarquer que les arguments leibniziens
contre une matière qui penserait sont en fait théologiques. Hume
le sceptique croyait aux impressions et aux idées, leurs copies,
progressant dans notre pensée (thought) ou conscience
(consciousness). Car il admettait l’existence de la conscience.
Le terme lui-même de ‘conscience’ que
signifie-t-il ? Comme le pensent certains philosophes, s’agit-il des
fameux “qualia”, un medium experimental, des « occasions
d’expérience »
(Whitehead[14]) dont la conscience
dériverait, et qui existerait en tant que composant fondamental de la
réalité ? On voit bien qu’il est d’autant plus
difficile de traiter de la conscience que la méthode employée pour
en traiter n’est pas évidente. Toutefois, en partant de la
matière nerveuse, on peut penser que cette matière non seulement
réagit au monde qui l’entoure, mais aussi qu'elle agit
simultanément ou consécutivement dans le rapport qu’elle
entretient avec lui ; c’est ainsi que ce qu’on peut appeler le
« moi réel » d’un individu s'oriente dans un
entourage qui est le « monde réel », en jonction avec
lequel il peut opérer. La personnalité qui se pense comme un
« je pense » est déjà une
réalité dédoublée ou représentée
elle-même à elle-même. Le « moi
réel » s’identifie dans un « je pense que je
pense » qui peut, d’ailleurs, se perdre de vue,
d’où éventuellement l’intervention souhaitée du
médecin.
L’un des arguments de Leibniz était le
« fait », à ses yeux, que l’esprit ou
l’âme étant immortel-immortelle ne pouvait être
matériel-matérielle. Aujourd’hui, cet argument
théologique ne peut être mis en regard des théories
scientifiques : l’esprit se pense distinctement de la
métaphysique et de la religion et, au moins pour un aspect, devient une
entité dont le science, par essence matérialiste, peut tenter de
rendre compte. Pour Descartes, comme pour Leibniz, un animal pensant est un
corps matériel auquel est associé un esprit immatériel qui
n’est autre qu’une substance distincte. Leibniz rejetait la position
selon laquelle cet animal pensant et totalement matériel aurait des
pensées rajoutées par Dieu ; il rejetait de même la
position selon laquelle les pensées de cet animal pensant et totalement
matériel seraient le résultat d’une interaction de
quelques-unes ou de toutes ses parties. En conclusion, si l’on suit cette
voie mentaliste, nos pensées ne nous sont pas données par
Dieu ni elles ne sont l’effet d’une quelconque cause
matérielle agissant selon un ordre interactif propre. Cette
dernière possibilité rejetée par Leibniz pourrait
être une position issue de la science contemporaine de
l’esprit.
Or, il est vrai qu’aujourd’hui le
problème philosophique n’est plus celui de savoir comme il
était pour Descartes, où se tient le point de jonction entre
l’esprit et le corps : déjà, l’hypothèse
d’une « glande pinéale » semblait à
Spinoza, qualifié de panpsychiste (puisque Deus sive natura),
manquer de clarté et de distinction. Une telle « glande
pinéale » jouant comme l’articulation entre deux
substances n’est plus transposable aujourd’hui, même si, par
ailleurs, nous avons les plus grandes peines du monde à nous
défaire d’une pensée duelle (corps-esprit), voire triadique
(corps-esprit-âme). La transduction entre le corps et l’esprit,
déjà admise par Descartes, qui pensait une action
réciproque possible entre le corps et l’esprit, le corps
influençant l’esprit et l’esprit influençant le corps,
fait aujourd’hui l’objet d’études dans le cadre
d’une théorie de
l’information[15]. En tout
cas, on pense logiquement à la dualité de l’organisme vivant
et de son environnement (objet d’étude appréhendé
aujourd’hui sous le concept écologique de
« fitness ») ou, en d’autres termes, à la
dualité de l’être vivant et du monde qui l’entoure et
qui exerce sur lui un rôle de stimulus : nous nous situerions alors
soit dans la relation, déjà observée par Freud, entre un
organisme réagissant par un acte réflexe, soit, à un autre
niveau plus complexe, voire de type existentiel, à la connaissance duquel
ont contribué plusieurs générations de
phénoménologues, de psychanalystes et de psychiatres, et qui est
celui d’une relation issue d’un vécu ressenti ainsi que de
l’interprétation que nous avons des interrelations de ce
vécu entre le « moi réel » et le
« monde réel ».
L’étude de
l’esprit monopolise actuellement de nombreux types de chercheurs et de
philosophes, mais on ne peut dire que les résultats des travaux
scientifiques concernant cet objet, à la fois conscient et inconscient,
soient pleinement satisfaisants, si on les compare à la réussite
des travaux concernant les divers aspects de la matière : il est
vrai que la matière est abordée différemment, au moins par
autant de sciences différentes de la nature – je citerais la
cosmologie, la physique, la chimie et la biologie, avec leurs nombreuses
ramifications et combinaisons actuelles, c’est-à-dire
à partir des grandes spécialités reconnues – or,
compte tenu de toutes les sciences de la nature, il serait très
difficile, voire impossible, de donner actuellement une définition unique
de la matière, même si avec les trois concepts de l’espace,
de la masse et de l’énergie on pourrait accepter de valider un lieu
commun. Quant à l’esprit, nous aurions autant, si ce n’est
plus de mal à le définir en tant qu’objet
d’étude. En fait, l’esprit ne bénéficie que de
deux modes d’approche : une approche venant du côté des
sciences humaines, c’est-à-dire en gros les sciences
psychologiques, et une approche venant du côté des sciences
cognitives fondées sur la physiologie nerveuse.
Si nous nous
plaçons du point de vue du sujet sentant, nous sommes d’abord
certitude sensible, puis la perception de la chose concrète, pour
atteindre enfin l'entendement en exercice, cette phénoménologie
ressentie fait passer l'objet en soi à l’état de
mode-pour-tout-autre de l'objet, mais en les identifiant comme étant la
même réalité fluide et universelle se différenciant
dans les figures de l’autre. Ce qui s’avérera notre
conscience de soi n'atteindra sa satisfaction qu’en se reflétant
dans une autre conscience de soi. De toute façon, le mouvement qui me
fait avancer dans les concepts n’est rien d’autre que mon propre
mouvement en moi-même. Certes, tout ce mouvement implique essentiellement
l’usage du langage dans l’extrême de la singularité
où se réfléchit le mouvement total du désir, du travail, de la jouissance et de l'action de
rendre grâces. Mais encore faut-il se méfier de la
séduction des mots et se rappeler, entre autres, l’aphorisme 16 de Par delà le bien et le mal, qui nous met en garde contre les
« certitudes immédiates », qu’il s’agisse
du ‘je pense’ comme pour Descartes ou du ‘je veux’ comme
pour Schopenhauer. Du point de vue de Nietzsche, une falsification peut se
produire soit du côté du sujet soit du côté
de l’objet. Tandis que pour Hegel la conscience fait
l'expérience de la chose même qui est la
compénétration objective de l'individualité et de
l'objectivité. On pourrait croire que la conscience de soi sort
d’elle-même pour se diriger finalement vers soi-même, l'objet
disparaissant dans le dépassement de la conscience. Mais il est aussi
difficile de traiter de la méthode utilisée pour aborder la
conscience que d’exprimer quelle est sa véritable nature. Il est
peu probable que la conscience de soi qui caractérise la
« subjectivité » et
la conscience d’objet puissent jouer un quelconque rôle
dans la solution du fameux « problème de l’âme et
du corps »[16].
Ainsi que Nietzsche l’avait déjà remarqué pour
la science de son temps, plus celle-ci progressait, plus la
responsabilité morale reculait. Le matérialisme inhérent
à la démarche scientifique implique toujours de plus nombreuses
raisons d’expliquer les conduites humaines en découvrant les
ressorts matériels qui se trouvent au fond de l’activité
mentale. Le sens des responsabilité étant mis à part des
réels fonctionnements du cerveau, dus au déterminisme
scientifique. De nos jours, c’est Daniel
Dennett
[17] qui parle de
disculpation progressive de la conduite humaine dont les ressorts
s’affirment toujours davantage comme attribuables à des causes
matérielles : par exemple, la criminalité obéirait
à une déficience dans le cerveau en matière de
sérotonine ou d’oxidase monoamine. Du moins, les résultats
de l’Institut des neurosciences (
The Neurosciences Institute, San
Diego, Californie) arrive-t-il à de plus en plus grandes
précisions
[18], sans
toutefois se prononcer davantage sur l’essence même de la
conscience
[19]. De même,
Daniel Dennett ne conclut pas pour autant à la
déresponsabilisation des conduites humaines ; il montre que le
cerveau n’est pas nanti d’un chef opérateur
représentant le soi conscient et manipulant le tableau de bord des
commandes sensori-motrices et associatives. Au contraire, à tout instant,
sur le constat des observations des sciences cognitives, il voit se former dans
le cerveau des milliers d’objets mentaux en compétition darwinienne
les uns avec les autres. Dans ces conditions, le soi peut être une
émergence en même temps que le produit changeant, issu de
contraintes générales (génotype et phénotype). De
toute manière, il apparaît clairement que l’esprit (quel
qu’il soit) n’est pas directement accessible : c’est,
entre autres, le cas pour les
behavioristes
[20], même si
l’esprit est organisé en modules ou organes mentaux ayant une
fonction
spécialisée
[21].
On peut récapituler
[22] les différents progrès accomplis par les neurosciences depuis
1943, date à laquelle le neurophysiologiste Mac Culloch et le logicien
Pitts assimilaient un ensemble de neurones à un
réseau
d'automates avec deux états stables 0 et 1, correspondant à
l'inactivité ou à l'activité des neurones, selon
l’hypothèse du 'tout ou rien' propre, selon eux, à
l'activité du cerveau. En 1950, Turing posait la question « les
machines peuvent-elles
penser ? »
[23].
Rappelons 1958, date de la création du type du
General Problem
Solver, un programme universel de résolution des problèmes,
et 1985 celle de la réalisation de l
'ordinateur neuronal,
apprenant à la fois à lire et à écrire, tout en
prononçant ce qu'il lisait. Les laboratoires Bell confectionnèrent
la « machine de connexion », douée d’un fort
parallélisme des propriétés de mémoire associative
et d'adressage par le contenu avec les réseaux neuronaux. Toutefois
l’auto-organisation du cerveau humain excluait la distinction des deux
unités de traitement (
hardware) et logiciel (
software)
cerveau humain. Les neurosciences ont permis d’établir en ce qui
concerne le cerveau un double codage : d'impulsions électriques et de
signaux chimiques. Des neurones naturels et formels seront confrontés
puisque les neurones formels tiennent compte des neurones naturels tels que les
neurophysiologistes les ont conçus ; et, inversement, les
physiologistes tirent parti des recherches sur les neurones formels pour
dégager les invariants caractéristiques des grandes fonctions.
J’ai déjà largement indiqué ailleurs comment
l’Intelligence Artificielle était capable de résoudre des
problèmes heuristiques, de générer des plans
d’action, d’apprendre méthodes et concepts, d’analyser
des scènes, de comprendre des langues naturelles, de représenter
des connaissances de toute sorte. Sur la base d’un système expert
utilisant des connaissances liées à une spécialisation
humaine, il est possible, par exemple, d’établir un diagnostic
médical (système MYCIN) et même psychanalytique (
Neurotic
Program) ; cependant dans aucun de ces cas, il n’a guère
été possible que soient représentées des
émotions spécifiques ni discernées des procédures de
décision : les croyances stockées restaient incomprises et
la névrose non généralisée. Il est utile de
remarquer que la théorie connexionniste est en défaut en ce qui
concerne son inaptitude à rendre compte des fonctions cognitives
supérieures et, en particulier, à rendre compte du langage.
C'est l'école de Chomsky qui a souligné cet aspect. La
compositionnalité du langage (la propriété de jeu
combinatoire) caractérise le langage à tous les niveaux :
phonétique, phonologique, sémantique et pragmatique ; on la
retrouve aussi dans la cognition non verbale, humaine ou animale. D'où
la nécessité de dépasser le cadre stimulus-réponse,
par trop simpliste.
Finalement, peut-être vaut-il mieux, dans
l’incertitude, adopter la position modérée de Chomsky qui
professe un « monisme tempéré » à
partir de sa conception de l'esprit-cerveau (
mind-brain) : « si
les neurosciences réussissent à découvrir ces
propriétés du cerveau, nous ne cesserons pas pour autant de
discuter la question du langage en termes de mots et de phrases, de noms et de
verbes, et d'autres concepts abstraits de la linguistique, tout comme le
chimiste d'aujourd'hui ne s'empêche pas de parler de valences,
d'éléments, d'anneaux de benzène et choses
similaires ». L'étude de l'esprit est l'étude des
propriétés abstraites des mécanismes du cerveau. Les
questions que pose Chomsky sont les suivantes : 1. Quel est le système
de connaissance ? 2. Comment ce système intervient-il ? 3. Comment ce
système est-il fixé pour s'utiliser dans le discours ? 4. Quels
peuvent être les mécanismes physiques utiles à ce
système cognitif et à son usage ? La première question
rejoint la recherche des XVIIe et XVIIIe siècles, en grammaire
philosophique ; la seconde est le « problème de
Platon » ; la troisième se divise en problème de la
perception et problème de la production : ce serait le
« problème de Descartes » ; la quatrième est
la question des neurosciences et dépend elle-même des trois
premières questions. La conscience est-elle un processus du cerveau ?
Après tout, dans la perspective cognitiviste, les objets et les
méthodes, et les vérités qui sont le résultat des
méthodes, ne sont appréhendés qu'en tant que modes de
symbolisation.
Certes, le psychologue et cogniticien Steven
Pinker
[24] ne donne guère de
résultats concernant le fonctionnement des réseaux de neurones,
mais il s’aventure davantage avec le computationnalisme, puisque, pour
lui, le schème explicatif se trouve déjà dans un
évolutionnisme formant et transformant au cours des millénaires la
morphologie dotant les organismes d’un système nerveux
adéquat selon les processus darwiniens les plus connus :
réplication, mutation, sélection. L’aboutissement de ces
formations et transformations devait être les ramifications de neurones
constituant un outil computationnel de plus en plus raffiné permettant
à la fois la représentation symbolique du monde et la manipulation
des informations qui en résulteraient. Toutefois, il fallait que
vînt Antonio Damasio
[25] pour
concevoir le monisme neutre des différents niveaux qu’il a
proposés par Damasio, tels que « proto-soi »,
« soi central », « soi
autobiographique » et enfin la « conscience
étendue ». Il est vrai qu’il est possible aussi de
suivre un contradicteur de Damasio, Andrew
Gluck
[26], qui critique
philosophiquement les assertions de monisme neutre propre au livre de Damasio,
intitulé,
L’Erreur de Descartes, pour lui opposer une
réponse pluraliste combinant un monisme physique dans les sciences de la
nature, un dualisme dans les sciences sociales, et pour adopter un monisme
neutre en esthétique.
L’analyse du directeur de l’institut des neurosciences de San
Diego Gerald Edelman (Prix Nobel de médecine, 1972) part de sa
Théorie de la Sélection des Groupes Neuronaux (Theory of Neuronal
Group Selection) donnant l’architecture biologique qui préside
à notre perception du monde extérieur et de la conceptualisation
que nous en tirons : autrement dit, on y retrouve le dessein
renouvelé du philosophe Kant et du physiologiste Changeux.
L’intention est encore de renouveler l’apport darwinien des
explications mécanistes de la compétition et de la
sélection. Jusqu’à la naissance, Edelmann conçoit une
connexion stochastique des neurones dont les circuits se stabilisent
progressivement pour former des cartes mettant en place des groupes de circuits.
Après la naissance, en relation avec l’environnement, il
s’opère une autre forme de sélection et
l’organisation de circuits supérieurs. Un troisième
mécanisme s’installe : un flux constant d’impulsions
neuronales permet la construction de la perception, puis de la pensée
conceptuelle. C’est à l’interaction entre les multiples
cartes qui se sont formées qu’est due la multiplication des
concepts à la base des représentations catégoriales
liées à la reconnaissance d’objets différents. Tout
cela se produit en suivant les lois d’une connectique interneuronale.
L’idée originale consiste en l’interaction entre eux de
groupes neuronaux située par Edelman dans la région thalamo
corticale, difficile à inventorier. Au Collège de France, traitant
actuellement un problème analogue Stanislas
Dehaene
[27], à l’instar
des Fechner, Wundt, Ribot ou Piéron, pense développer un programme
psychophysique qu’il veut fonder sur la neuro-imagerie en visant tout
particulièrement notre perception consciente, dans la perspective de
rendre visible l’invisible de la pensée.
Après cette revue des plus éminents travaux contemporains,
incontestables, il convient de se faire une raison. Il faut tenir pour acquis,
en quelque domaine scientifique que ce soit, que toute réponse
scientifique à toute question pertinente se doit d’être
à la fois
nécessaire et suffisante. Alors qu’il
arrive que la « nécessité » puisse être
assez facile à démontrer, il faut néanmoins
reconnaître que le caractère « suffisant »
d’une proposition nécessaire puisse être extrêmement
difficile à
établir
[28]. En
évitant toute position directement métaphysique ou
idéologique, il convient de penser en tout état de cause en
respectant cette seconde condition de la vérité scientifique. Du
fait de leur caractère scientifique, les sciences cognitives ne nous
font comprendre que ce qu’elles convertissent dans un langage apte
à la représentation spatiale et à la numérisation.
Et c’est là un progrès général de
l’épistémologie de toutes les sciences. Même si la
matière, la vie et l’esprit forment un tout qui
s’auto-organise
[29], et si le
cerveau fonctionne selon des lois de la nature, ce qui ne peut être mis en
doute, il reste, s’ajoutant à la nécessité reconnue,
le problème de reconnaître le caractère suffisant de cette
fonctionnalité. De même, la notion du corps n’est pas une
notion issue d’elle-même de la notion d’organisme
vivant : il y faut une tout autre prise de
conscience
[30]. À la
thèse des neurosciences, selon laquelle tous les phénomènes
mentaux sont causés par des processus se produisant à
l’intérieur du cerveau, donc comme l’exprime
Searle
[31], qui affirme que
« le cerveau cause l’esprit », peut-être faut-il
ajouter, avec Searle, que « l’esprit est un trait
caractéristique du cerveau », en supposant, non pas deux
domaines distincts, mais deux approches distinctes. Deux plans apparaissent
alors : celui du fonctionnement du cerveau et celui des états
mentaux tels que nous les percevons. Les caractéristiques de
l’esprit matérialisées dans les micro-structures du cerveau
deviennent alors des caractéristiques du cerveau. De cette manière
peut s’expliquer qu’un état mental produit par un
raisonnement puisse influencer sur des événements d’ordre
physique. Tant et si bien que la subjectivité puisse être
considérée comme un fait biologique. Mais il demeure que la
pensée peut entraîner une action : la seule réponse
à la question implicite relative à ce fait consiste à voir
dans la pensée un caractère du cerveau, c’est ce que voit
Searle, qui considère qu’il est possible de décrire les
états mentaux à deux niveaux : au niveau micro-physique des
processus neuronaux comme au niveau macro-physique de la
phénoménologie des états mentaux, c’est-à-dire
de la conscience
[32].
Certes, la solution est moniste, mais ce qui compte c’est
d’expliquer la pensée ou l’esprit, sinon réduit
à l’état d’épiphénomène
incompréhensible. Reste, il faut le dire, la question de la traduction ou
transduction entre les processus neurologistes et les états mentaux, qui
est du domaine de la communication, qu’a étudiée Ernest
Lawrence Rossi
[33], et qui
s’énonce de cette façon : «
comment
l'information, reçue et traitée à un niveau
sémantique, est-elle convertie en information qui puisse être
reçue et traitée à un niveau somatique et
vice-versa ? ».
Nous pouvons même examiner la
« réduction objective » proposée par
Penrose
[34] qui se
réfère autant à la physique qu’aux analyses
bouddhistes qui font consister la conscience dans des séquences
d’événements individuels et discrets (Tart,
1995)
[35]. Chacun des moments de
conscience apparus, devenus et disparus comme un film continu, est
exploré dans un ouvrage fondamental intitulé
Vers une science
de la conscience[36], qui
réunit tous les éléments majeurs du spectre complet
des méthodes, celles de la philosophie de l’esprit et de la
conscience du rêve, comme celles de la neuropsychologie et de la dynamique
moléculaire, sans négliger les réseaux neuronaux, les
comptes rendus phénoménologiques et jusqu’à la
physique du monde réel. Mais, l’espace ne possédant aucune
énergie et l’énergie aucun espace attribué, il en
ressort que nous devons donc convenir que c’est la matière qui
permet à l’énergie d’occuper un espace comme à
l’espace d’exercer une énergie. Dès lors, nous
pourrons admettre parallèlement que notre conscience ou notre sentiment
d’intériorité est ce qui, par analogie avec la
matière, est bien ce qui nous donne à la fois
vérité et liberté. Comme l’a conclu un auditeur de ma
conférence : plus notre connaissance de la matière progresse,
plus nous progressons dans la connaissance de l’esprit.
[1] http://www.sens-public.org/article.php3?id_article=107
[2] Massimo Marraffa, Mario de Caro, Francesco Ferretti,
Cartographies of the
Mind: Philosophy and psychology in Intersection, Springer,
2007.
[3] Association for the
Scientific Study of Consciousness : il s’agit d’un lieu de
travail qui encourage l’étude de ce domaine en appuyant toute
recherche qu’il s’agisse de sciences cognitives, de neurosciences,
de philosophie ou de toute discipline connexe visant à mieux faire
comprendre nature, fonctions et mécanismes sous-tendant la
conscience.
[4] David J.
Chalmers,
The Conscious Mind: In Search of a Fundamental Theory (Philosophy of Mind Series), Oxford University Press, 1996, (Paperback 1997)
p. 333.
[5] Op. cit., p.
102.
[6] Op. cit., p.
3.
[7] Op. cit., p.
121.
[8]Jean-Pierre Changeux,
l'homme neuronal, Paris, Fayard, 1983, p.
181.
[9] Antonio R. Damasio,
Descartes’ error: Emotion, Reason and the Huùmain Brain (1994), Quill 2000, p. 61.
[10] William R. Uttal,
The New Phrenology : The Limits of Localizing Cognitive
Processes in the Brain (Life and Mind : Philosophical Issues in Biology and
Psychology), Hardcover MIT Press, 2001, Paperback
2003.
[11] William R. Uttal,
Neural Theories of Mind : Why the Mind-brain Problem may never be solved,
Lawrence Erlbaum 2005.
[12] Jeff Hawkins with Sandra Blakeslee,
On Intelligence, New York: Times
Books, 2004.
[13] John R.
Searle,
Mind: A Brief Introduction, New York: Oxford University Press,
Hardcover MIT Press, 2001, Paperback
2005.
[14] Alfred North
Whitehead,
Proces and Reality. The Free Press, 1978, (Gifford Lectures
Delivered in the University of Edinburgh During the Session 1927-28). Corrected
Edition. Voir p. 53 : “Le principe que j’adopte est que la
conscience présuppose l’expérience, et non
l’expérience la conscience.”
[15]Ernest Lawrence Rossi,
Psychobiologie de la guérison, Le souffle d'or, 2002 (1986,
1993).
[16] William R. Uttal,
The New Phrenology : The Limits of Localizing Cognitive Processes in the
Brain (Life and Mind : Philosophical Issues in Biology and Psychology),
Hardcover MIT Press, 2001, p.
149.
[17] Daniel Dennett,
La
conscience expliquée (1978), Odile Jacob,
1993.
[18] Voir Seth, A. K.
(2005) « Causal connectivity analysis of evolved neural networks
during behavior.
Network : Computation in Neural Systems 16 :
35-54.
[19] Gerald Edelman,
Giulio Tononi,
Comment la matière devient conscience,
Éditions Odile Jacob
2000.
[20] Voir William R.
Uttal,
op. cit., p.
95.
[21] Op. cit., p.
96.
[22] Voir A.
Kremer-Marietti,
La philosophie cognitive (PUF, 1994), L’Harmattan,
2002.
[23] Turing, A. 1950 :
“Computing machinery and intelligence”,
Mind, 59 : 433-60.
Cf. Copeland, B. J. 2000 : “The Turing test”,
Minds and
Machines 10:519-539. Cf. Appa Rao Korukondan, “Taking stock of Turing
test: a review, analysis, and appraisal of issues surrounding thinking
machines”
International Journal of Human-Computer Studies,
Volume 58 , Issue 2 (February 2003),
240-257.
[24] Steven
Pinker,
Comment fonctionne l’esprit, Odile Jacob
1999.
[25] Antonio Damasio,
L'Erreur de Descartes, Odile Jacob, 2000 ; du même,
Le
Sentiment même de soi : Corps, émotions, conscience, Odile
Jacob 1999, 2002.
[26] Andrew
Gluck,
Damasio's Error and Descartes' Truth: An Inquiry into Consciousness,
Metaphysics, and Epistemology, Paperback, University of Scranton Press,
2006.
[27] Stanislas Dehaene,
«Vers une science de la vie mentale », Leçon inaugurale du
Collège de France,
2006.
[28] Voir William R.
Uttal,
op. cit., p.
216.
[29] Ervin Laszlo,
Aux
racines de l’univers, Paris, Fayard,
1993.
[30] F. Baldini,
« Corpo e mente. Progetto di un'antropologia
psicanalitica », in
Thelema. La psicanalisi e i suoi intorni,
2/1990.
[31] John R. Searle,
Du cerveau au savoir, Paris, Hermann, 1985, p.22.
[32] Op. cit., p.
34.
[33] Ernest Lawrence Rossi,
Psychobiologie de la guérison, Le souffle d'or, 2002 (1986,
1993).
[34] Penrose, R. (1994),
Shadows of the Mind, Oxford Press, Oxford, U.K. Penrose, R., and
Hameroff, S.R., “What gaps? Reply to Grush and Churchland”,
Journal of Consciousness Studies 2(2) : 99-112. Stuart R. Hameroff and
Roger Pensrose “Orchestrated Reduction of Quantum Coherence in Brain
Microtubules: A Model for Consciousness”, in
Toward a Science of
Consciousness (1996) pp.
507-540.
[35] Tart, C.T.,
(1995) personal communication and information gathered from “Buddha-1
newsnet”.
[36] Stuart R.
Hameroff, Alfred W. Kazmiak, Alwyn C. Scott,
Toward a Science of
Consciousness, MIT Press, 1996.
