Communication au
Colloque international « La science einsteinienne : ses origines,
son contenu et sa portée », les 12, 13 et 14 décembre
2005 à la faculté des sciences humaines, avenue 9 avril -
Tunis.
1) La fausse alliance
2) Le « risque » d’Einstein
3) La « mort » de Newton
4) La notion de validité limitée d’une théorie (Einstein)
5) Conclusion
Pour John Wheeler, résumant les travaux
d’Einstein, la matière dit à l’espace-temps comment se
courber et l’espace courbe dit à la matière comment se
mouvoir. En 1905, Einstein a pu établir sa célèbre formule
E= mc², dans laquelle la matière et l’énergie sont
équivalentes. Ensuite, entre 1914 et 1921, Einstein développe sa
Théorie de la relativité
générale[1].
1)
La fausse alliance
On a écrit que Popper voyait dans
Einstein « le paradigme de la révolution
scientifique »[2]. Dans la
biographie intellectuelle de Popper, on découvre l’importance des
observations de Popper relatives à la position
épistémologique d’Einstein et son enthousiasme permanent
à l’égard du savant. Les noms de Popper et d’Einstein
ont été unis par des commentateurs divers. J’ai même
lu les deux noms accolés à propos du sexisme, dans une
référence à « l’objectivisme
Einstein-Popper »[3], sur la
base de leur supposée identité de vues concernant la science. Cela
vient en fait de Popper dont l’engouement pour Einstein, commença
en 1919, quand il entendit à Vienne la conférence
d’Einstein, et se confirma quand il entendit la conférence
qu’Einstein donna à Cambridge en été
1953[4].
Einstein se
prenait davantage pour un
philosophe[5] que pour un
scientifique, cela explique que Popper ait pu facilement communiquer avec lui.
Einstein pratiquait des « expériences de
pensée » qui mobilisaient l’intuition ou
l’imagination ; il pensait par inférence logique ou
mathématique, et donc par un processus d’induction à partir
de faits connus comme le mouvement du périhélie de Mercure, la
défection de la lumière dans le champ gravitationnel, et le fameux redshift. Einstein refusait le « positivisme » en
tant qu’il le considérait comme une attitude qui, selon ses
termes, « consiste à s’accrocher à ce qui est
observable »[6] ; mais
il serait en opposition aujourd’hui avec nombre de nos contemporains,
physiciens ou épistémologues, qui doutent de la
réalité matérielle de l’objet
scientifique[7].
Ce qui
avait impressionné Popper dans la théorie d’Einstein ce
n’était absolument pas l’originalité ni la
vérité de sa théorie. Popper n’admettait aucune
certitude définitive, aucun processus, logique ou expérimental,
garantissant la vérité d’une théorie
scientifique ; ce qui l’avait frappé, c’était
essentiellement la différence qu’il avait ressentie entre,
d’une part, la théorie d’Einstein et, d’autre part,
les théories de Marx, de Freud et d’Adler. Pour lui, les trois
dernières théories ressemblaient davantage à des mythes
qu’à la science, en quelques mots : plus à
l’astrologie qu’à l’astronomie. Les trois
théories avaient en commun deux points par lesquels elles se
distinguaient de la théorie d’Einstein : la double
capacité d’explication et de
vérification[8]. Du moins
c’est là-dessus que Popper a surtout insisté. On aurait dit
que les théories de Marx, Freud et Adler pouvaient pratiquement englober
tous les phénomènes humains et les expliquer tous, en même
temps qu’elles se trouvaient elles-mêmes vérifiées par
des preuves multiples. Au contraire, et tout à l’opposé de
l’attitude dogmatique qu’il observait chez Marx, Freud et Adler,
Popper percevait avec surprise la position critique d’Einstein qui le
frappait par le « risque » qu’Einstein aurait pris en
avançant une prédiction qui venait d’être
confirmée en 1919 par les résultats de l’expédition
d’Eddington. Là, curieusement, Popper prenait la théorie
d’Einstein comme donnée en bloc et avec pour conséquence une
prédiction énoncée comme suit par Popper, «que les
corps lourds (comme le Soleil) devaient exercer une attraction de la
lumière, exactement comme les autres corps
physiques »[9].
Il faut dire que, jusqu’au bout, Popper a
considéré les théories comme des réponses à
des problèmes, par exemple dans La quête inachevée [10] :
Et les seules
fins intellectuelles valables sont donc : la formulation des problèmes,
l'essai de proposition de théories aptes à les résoudre, et
la discussion critique des théories concurrentes. La discussion critique
jauge les théories examinées en fonction de leur valeur
rationnelle ou intellectuelle en tant que solutions au problème
considéré, et de leur vérité, ou proximité de
la vérité.
Donc, la démarche scientifique
se présente pour Popper comme suit : d’abord, la formulation
du ou des problèmes, suivie d’une proposition de la théorie
devant les résoudre – mais théorie dont Popper veut ignorer
la genèse – , ensuite discussion critique des théories
concurrentes. On voit bien que Popper concédait la mise en œuvre
d’une rhétorique liée à l’examen des diverses
théories possibles. Mais, pour être victorieuse, la bonne
théorie devait donner sa conséquence dans une prédiction
réfutable par l’expérience. C’est pourquoi, Popper
retenait surtout de la théorie einsteinienne cette prédiction
qu’il disait « risquée ». En effet, la
théorie einsteinienne risquait d’être réfutée
par des observations avec lesquelles elle aurait été incompatible
et qui l’auraient prouvée « insoutenable »,
selon le terme d’Einstein. Popper utilisait son concept
d’invalidation ou de « falsification » comme le
critère du statut scientifique d’une théorie, avec trois
termes catégoriques qu’il posait comme équivalents falsifiabilité, réfutabilité, testabilité, et que je cite en anglais, parce que
l’expression en est plus catégorique que dans la traduction
française[11] :
«the scientific status of a theory is its falsifiability, or refutability,
or testability »[12]. En
même temps, l’expérience cruciale recherchée par
Einstein risquait de réfuter sa théorie sans pouvoir en aucune
manière l’établir, aux yeux de Popper, si elle
réussissait.
À mon tour, j’ai été
frappée par ce que j’appelle une fausse alliance qui a réuni
Popper et Einstein, et qui semble avoir subsisté tout au long de la vie
de Popper. Cette curieuse alliance semblait devoir prouver que les travaux et
les succès d’Einstein donnaient raison à
l’épistémologie de Popper. Or, à mon avis, il
n’en est rien.
J’ai remarqué effectivement que,
dans toute la littérature épistémologique, Popper et
Einstein font tandem ou font régulièrement partie d’une
même série dans laquelle on peut trouver également
Heisenberg : c’est ce qui paraît, entre autres, dans le livre
publié par Augusto Forti, qui consacre à la fois à la mort
de Newton et à la disparition du déterminisme :
d’ailleurs, le titre du livre est La mort de
Newton [13]. L’auteur
souligne ce qui rapprocherait Einstein, Heisenberg et Popper,
c’est-à-dire une vision du monde dominée par des
comportements aléatoires qui seraient absolument imprévisibles.
Toutes les sciences telles que la physique, la chimie et la biologie, mais
encore les sciences humaines et sociales, présideraient à la
conception d'une science devenue libre, ayant abandonné à la fois
déterminisme et certitude ! Or, les vues de Popper l’ont
entraîné dans le sillage d’une conception de la science plus
métaphysique que scientifique, détournée de
l’observation et de l’expérimentation, et
définitivement méfiante de ce qu’il appelait la
« méthode de généralisation » sur la
base de l’observation et de l’induction. En fait, ses diverses
spéculations montrent qu’il s’est souvent appuyé sur
les travaux et les résultats d’Einstein pour justifier ses propres
positions. Ce qui ne veut dire ni qu’Einstein ait été
d’accord avec lui ni que Popper ait bien compris comment Einstein pensait.
2) Le « risque »
d’Einstein
Les trois noms de Marx, Freud et Adler, que
Popper a opposés de manière exemplaire, devenue quasi
légendaire, au nom d’Einstein, renvoient d’une manière
tout aussi légendaire à la biographie de Popper qui dit : 1)
avoir été marxiste dans sa jeunesse ; 2) avoir
étudié la psychanalyse freudienne ; et 3) avoir
travaillé avec le psychiatre Alfred Adler.
Popper rapporte
que, durant l’été 1919, il se demandait :
« En quoi le marxisme, la psychanalyse et la psychologie individuelle
sont-ils
insatisfaisants ? »[14].
Or, à l’automne
1919[15], Popper découvrait
comment Eddington avait mené à bien l’expérience qui
confirma la Théorie de la relativité générale
d’Einstein. C’était le moment où Popper venait de se
poser une autre question : « quand doit-on conférer
à une théorie un statut scientifique ? ». Alors,
Popper voulait distinguer entre science et
pseudo-science[16]. En quelques
mots : la Théorie de la relativité générale
avait prédit que la lumière d’une étoile était
légèrement déviée quand elle passait devant le
Soleil, et cette prévision s’est trouvée confirmée
grâce à l’expédition qu’organisa Eddington en
1919 à l’occasion d’une éclipse solaire.
Ce dernier point concerne le résultat scientifique qu’
Einstein a relaté lui-même, et qui est même un
événement scientifique. Qu’on lise l’Appendice du
livre d’abord publié en 1917, et intitulé La théorie
de la relativité restreinte et générale [17]. C’est un texte
dont le titre est « La confirmation de la Théorie de la
relativité générale par
l’expérience »[18] ;
cet article date au moins de 1919 puisque Einstein y développe la notion
de l’expérience qui a confirmé sa théorie à la
date précise du 29 mai 1919. Einstein y renvoie au chapitre XXII de
l’ouvrage, concernant « Quelques conséquences du
principe de relativité
générale »[19],
et proposant, par un procédé purement théorique, la
déduction de quelques propriétés du champ de gravitation.
À propos de la déviation de la lumière par le champ de
gravitation, l’article de l’Appendice souligne bien que la
Théorie générale de la relativité est, selon les
termes d’Einstein, « vérifiée
expérimentalement »[20] et que cette
« vérification »[21] a été effectuée par une double expédition
menée à Sobral au Brésil et dans l’île
Principe, située sur la côte Ouest de l’Afrique, par
l’astronome Eddington et ses collègues Crommelin et Davidson,
membres de la Société astronomique royale de Londres, avec leurs
différentes équipes de photographes. La théorie
d’Einstein prédisait ce qui suit (je cite Einstein) :
« un rayon lumineux doit subir dans un champ de
gravitation une courbure analogue à celle que doit subir la trajectoire
d’un corps lancé à travers un champ de gravitation. Un
rayon lumineux rasant un corps céleste est, d’après la
théorie, dévié vers ce
dernier »[22].
Il s’agissait de la prédiction d’une
déviation de la lumière passant à proximité
d’un corps massif. Ce fut un événement qui ne passa pas
inaperçu et la confirmation de sa Théorie apporta
immédiatement à Einstein la célébrité. Sans
changer sa course, la lumière suit la courbure de l’espace :
c’est un fait reconnu désormais par les astronomes, et
appelé la « lentille gravitationnelle ».
Einstein précisait que cette déviation venait pour
moitié du champ de gravitation et pour moitié de la
« courbure » produite par le Soleil. Comme je l’ai
dit, Einstein ajoutait que ce résultat pouvait être
« vérifié
expérimentalement »[23] par des photographies des étoiles durant une éclipse de soleil en
comparant ces photographies avec des photographies des mêmes
étoiles prises quelques mois avant ou après
l’éclipse, alors que le Soleil occupe une autre position dans le
ciel. L’expérience put vérifier cette prédiction
pendant une éclipse de soleil et on indiqua dans un tableau les
résultats donnant les composantes rectangulaires des écarts
observés et calculés des étoiles. L’expression
d’Einstein était catégorique : « Le
résultat de la mesure confirma la théorie d’une façon
tout à fait satisfaisante
»[24]. De plus, pour ce qui
avait trait au « déplacement vers le rouge » (le
fameux redshift), non encore vérifié, Einstein pensait que
l’avenir y répondrait, car, je cite, « Si le
déplacement des raies du spectre vers le rouge par le potentiel de
gravitation n’existait pas, la Théorie de la relativité
générale deviendrait
insoutenable »[25]. Il
s’agit de la « déflexion
d’Einstein »[26] ou,
dit plus couramment, du « décalage
d’Einstein ». Faible sur Terre, ce décalage serait infini
à proximité d’un « trou noir ». Le
décalage gravitationnel vers le rouge (redshift ) prédit
par Einstein a été confirmé ultérieurement, en 1960,
d’une part, par Robert V. Pound et Glen A. Rebka à
l’Université de Harvard et, d’autre part, dans les
années 60, une équipe de l’Université de Princeton a
mesuré le décalage solaire, qui correspondait de très
près à la prédiction d’Einstein. S’il y eut des
quantités d’autres confirmations de la Théorie de la
relativité générale d’Einstein, il semble
qu’une seule prédiction n’ait pu être
confirmée : il s’agit des perturbations dans
l’espace-temps qui devaient générer une nouvelle sorte de
radiations sous la forme d’ondes
gravitationnelles[27] dont certains
physiciens, parmi lesquels John
Wheeler[28], pensent actuellement
que les sources doivent en être les « trous noirs »
contenant une matière à forte densité (la question des
« trous noirs » est encore à
l’étude).
Pour en revenir à Popper, c’est
sans doute la remarque d’Einstein concernant sa prédiction du
redshift dont l’absence de confirmation, si c’était le cas,
rendrait sa théorie « insoutenable », qui a
été, pour ainsi dire, montée en épingle par Popper,
comme relevant d’un mode de pensée qui lui paraissait
extraordinairement risqué. En fait, il est clair que toutes les
prévisions scientifiques prennent ce risque : et il peut
paraître étonnant que Popper ait tellement insisté sur
l’idée de risque couru par Einstein. Sans doute, le résultat
de l’expérience d’Eddington en 1919 et son commentaire par
Einstein, la même année, dans sa conférence à Vienne
(comme dans l’Appendice à la réédition de
l’ouvrage de 1917), ont-il été pour Popper l’occasion
de tirer, dans les années 1919-1920, comme il le dit
lui-même[29], sa
déduction selon laquelle une théorie est
« réfutée »[30] quand elle est «incompatible avec certains résultats
d’observation
possibles »[31] ;
tandis qu’au contraire Einstein insiste sur le fait opposé,
à savoir qu’il fallait que le résultat fût, selon ses
propres termes, « vérifié
expérimentalement »[32].
Dans le même texte, Einstein affirmait espérer que l’avenir
pourrait répondre positivement à ces questions.
En
tout cas, il y a manifestement l’évidence d’un glissement de
termes et de notions entre Einstein et Popper ; il y a comme l’envers
et l’endroit : alors qu’Einstein parle d’une
vérification expérimentale souhaitée, Popper parle
d’une réfutation avortée, idée qu’il a
sans doute liée à l’idée d’une théorie
« insoutenable » évoquée par Einstein.
À partir de quoi, Popper peut édifier son concept de
« réfutabilité » sur la base d’une
comparaison de la théorie einsteinienne avec de pseudo-sciences telles
que le marxisme ou la psychanalyse.
Popper voyait dans le risque de
péril éventuel par réfutation, ce qui faisait
l’essentiel d’une théorie à vocation scientifique, et
c’est ce qui n’était pas le cas, d’après lui, de
la psychanalyse, du marxisme, ni non plus de
l’astrologie[33], doctrines
qui échappaient à tout essai de mise à
l’épreuve avec réfutation. Si, en 1919, Popper aboutissait
à cette conclusion, ainsi qu’il apparaît dans Conjectures
et réfutations (1963), il affirmait dans le même ouvrage que
l’idée de réfutabilité était devenue, pour lui
dans les années ultérieures (1928-29), le
« problème de la
démarcation »[34],
avec la capacité de réfutabilité pour principal
critère de démarcation entre les sciences et les pseudo-sciences.
Et Popper souligne, à ce propos, son opposition
« véhémente » (c’est son
terme[35]) à toute
« vérification ».
N’est-ce pas,
à proprement parler, la vérification que recherchait Einstein, et
précisément dans l’exemple cité par Popper ?
À l’opposé, Popper affirmait : « tous les
tests effectifs constituent des tentatives de
réfutation »[36].
Pour lui, toute vérification même réussie
n’était jamais qu’une tentative avortée de
réfutation et, dès lors, ce qui allait démarquer la science
de la non-science n’était plus la vérifiabilité mais
uniquement la « falsifiabilité » des
théories.
3. La « mort « de
Newton
Toujours à l’égard d’Einstein,
il existe un autre point que je dirai « crucial » contre la
position de Popper qui se plaît à opposer
régulièrement Einstein à Newton, quand il affirme, par
exemple, qu’Einstein a montré que désormais « la
théorie newtonienne risquait fort d’être
erronée »[37]. Ou
bien encore quand Popper écrit : « n’importe quel
écolier sait que Newton est, depuis longtemps déjà,
dépassé par
Einstein »[38]. On peut
lire de même : « la théorie newtonienne a
été réfutée par des expériences cruciales qui
n’ont pu réfuter la théorie
d’Einstein »[39]...
Plus loin, on lit aussi : Einstein a « libéré la
physique de cette foi paralysante en la vérité incontestable de
la théorie
newtonienne »[40]. Tout
en déclarant qu’Einstein réfute Newton et que la
théorie newtonienne peut être considérée comme
« réfutée »[41],
c’est-à-dire « son système d’idées et
le système formel qui en
découle »[42],
Popper affirme, par ailleurs, qu’il est « possible
d’admettre, comme partie intégrante du savoir constitué, la
vérité approchée, dans certaines limites, de ses formules
quantitatives »[43]. Il
est vrai que la notion de vérité approchée joue un
rôle dans la théorie poppérienne de la vérité
– la vérité étant considérée par
Popper comme étant toujours approchée et donc jamais
définitivement atteinte. Mais, en l’occurrence, en ce qui concerne
la théorie newtonienne, il faut dire qu’il s’agit moins de
vérité approchée que de ce qu’affirmait par ailleurs
Einstein quand il évoquait le beau destin d’une
théorie : « C’est le plus beau sort d’une
théorie physique que d’ouvrir la voie à une théorie
plus vaste dans laquelle elle continue à vivre comme cas
particulier »[44] ;
ou, plus expressivement, en
anglais[45] où
apparaissent les termes « a more comprehensive
theory » :
No fairer destiny could be allotted to
any physical theory, than that it should of itself point out the way to the
introduction of a more comprehensive theory, in which it lives on as a limiting
case.
Par conséquent, Einstein lui-même permet de
suggérer qu’une théorie (en l’occurrence il
s’agissait de l’électrostatique) peut être contenue
dans une autre comme un cas limite, en l’occurrence
l’électrodynamique[46].
On peut de même suggérer que la théorie newtonienne pourrait
être un cas limite de la théorie einsteinienne ou, du moins
« une première approximation », comme le
suggère Einstein. En effet, la théorie de la gravitation
universelle de Newton ne pouvait s’appliquer dans les forts champs de
gravitation à proximité du Soleil. La Théorie de la
relativité générale venait combler cette déficience
en expliquant le mouvement de rotation lente du grand axe de l’ellipse de
l’orbite de Mercure : voir sur la question l’article
d’Einstein de 1915[47]. La
théorie newtonienne est désormais limitée à ne
valoir que dans certaines conditions restreintes et précises. Einstein
complète Newton en faisant de la théorie newtonienne une
« première approximation » de sa propre
théorie. Einstein écrit en effet [48] :
« Si
on limite les équations de la Théorie de la relativité
générale au cas où les champs de gravitation doivent
être considérés comme faibles et où toutes les
masses se déplacent, par rapport au système de coordonnées,
avec des vitesses qui sont petites comparées à celle de la
lumière, on obtient tout d’abord la théorie de Newton comme
première approximation ».
Par ailleurs, trente
ans plus tard[49], Einstein
affirmait clairement que la « théorie classique » de
Newton avait dû céder le pas aux idées de Maxwell et Hertz,
qui abandonnèrent les forces à distance pour travailler avec les
champs continus, même si cette nouvelle conception était
elle-même devenue « classique » sans pour autant
être devenue une théorie, car il n’existait pas de
« théorie classique du champ », alors que la
théorie du champ existait pourtant en tant que programme parfaitement
valide[50].
Quant
à Popper, il persiste et répète que « La
mécanique newtonienne [...] conserve naturellement sa
supériorité par rapport aux doctrines de Kepler et de
Galilée, alors que nous pouvons la tenir pour
réfutée »[51].
De toute évidence, Popper a une idée rétrospective du
progrès dans l’histoire des sciences : il s’attend
à la défaite future de tout ce qui est considéré
comme un succès dans le présent. Or, c’est loin
d’être toujours le cas. C’est pourquoi, avec
l’idée qu’Einstein puisse penser que sa théorie
« deviendrait
insoutenable »[52] si le
résultat n’était pas vérifié, Popper ignore ou
ne cherche pas à connaître les cheminements de la pensée
d’Einstein, ne voyant, d’une part, que le
« résultat » dont Einstein dit qu’il est
« vérifié », résultat
accompagné, d’autre part, de l’expectative d’une autre
vérification qui, affirme-t-il, si elle venait à manquer,
ruinerait sa théorie. Popper en tire l’idée que cette
attitude d’expectative est orientée, non pas vers la confirmation
du succès, mais vers l’éventualité de la
défaite, avec la prise de conscience d’un risque à courir.
Un risque, peut-être ! Mais ce qu’Einstein attendait, sans
aucune équivoque, c’était une non-réfutation et donc
bel et bien la confirmation du résultat. On voit clairement que,
lorsqu’il connaît le succès de l’expérience,
Einstein parle de « vérification » sans aucune
ambiguïté : or, « vérification »
était un terme et une notion que Popper s’étaient interdits.
De plus, on ne peut trouver chez Einstein le moindre soupçon d’une
attente de « falsification ». Au contraire de Popper,
Einstein pense qu’une théorie a sa valeur de vérité,
ou plutôt sa « validité », au sein d’un
programme de recherche[53], auquel
elle trouve un champ limité d’applicabilité qui ne peut pas
toujours être étendu à toutes les questions posées
dans l’univers (par exemple, comme le souhaitait Newton).
4. La notion de validité limitée d’une
théorie (Einstein)
Pour se convaincre de la
démarche et de l’attitude d’Einstein et, en particulier, de
sa conception d’une théorie scientifique, il suffit de faire ce que
Popper ne fit pas : suivre son raisonnement tel qu’il apparaît
justement dans ce même ouvrage intitulé La théorie de la
relativité restreinte et générale.
Tout
d’abord, dès les premières pages, Einstein pose le concept
de vérité tel qu’il l’entend. Concernant la
vérité des propositions géométriques à partir
d’Euclide, Einstein avance qu’une proposition
géométrique est vraie dans la mesure où elle est
normalement déduite des axiomes, ce qui repousse la question sur la
vérité des axiomes dont on ne peut rien dire. Le terme
‘vrai’, en fait, désigne pour Einstein « toujours
la concordance avec un objet
réel »[54] :
ce qui n’est pas directement le cas de la géométrie qui ne
s’occupe que du rapport logique. Mais, par ailleurs, il est vrai que les
notions géométriques se rapportent à des « objets
déterminés dans la
nature »[55]. Aussi
Einstein continue : on peut donc compléter la
géométrie de façon à la traiter comme une branche
de la physique, à condition d’ajouter aux propositions
géométriques d’Euclide la proposition affirmant
« qu’à deux points d’un corps pratiquement rigide
correspond toujours la même
distance »[56]. Il
reviendra sur la même question, en 1949, dans sa réponse aux
critiques exprimées dans le livre que Schilpp lui a consacré et
que j’ai déjà
évoqué[57], en
imaginant un dialogue entre Poincaré et Reichenbach, ce dernier
défendant la position d’Einstein. Dès lors, il est possible
de dire que la « vérité » d’une
proposition géométrique n’est autre que sa
« validité » si on l’applique dans une
construction avec la règle et le
compas[58]. Du point de vue de la
Théorie de la relativité générale, on devra admettre
que la vérité des propositions géométriques est
limitée, mais naturellement à condition d’en préciser
la limitation[59].
Or,
justement, apparaît ici une notion, certes mathématique, mais qui,
d’un point de vue épistémologique, me paraît
originale : la notion de limitation, car elle doit se penser relativement
aux lois de la nature, comme l’écrit Einstein (au chapitre XXVIII,
consacré à la formulation exacte du principe de relativité
générale) : « C’est dans la grande
limitation[60] (Einstein
écrit exactement : « dans la limitation
compréhensive »), imposée de cette manière aux
lois de la nature, que réside la force singulière inhérente
au principe de relativité
générale »[61] ;
de même, en
anglais[62] :
« The great power possessed by the general principle of relativity lies in the comprehensive limitation which is imposed on the laws of nature in consequence of what we have seen above. »