Université de Picardie, Amiens
Groupe d’Études et de Recherches
Épistémologiques, Paris
La naissance des sciences de l'esprit au
tournant du 20e siècle
(Conférence du vendredi 4 février 2005 du
séminaire REHSEIS - Université Paris 7
« Energie, science et philosophie au tournant 19e-20e
siècle »)
1. Introduction : quelles sont les questions
soulevées ?
Dilthey (1833-1911) a bouleversé
le tableau d’ensemble des sciences en opposant aux sciences
de la nature les « sciences de
l’esprit », alors même que la
psychologie s’était taillé la part belle dans le
naturalisme ambiant au point que Husserl (1859-1938)
s’opposera
aux « psychologistes »
et aux « naturalistes » dans un
même combat..
On peut supposer que la notion d’énergie a
dynamisé la configuration de toutes les sciences et suscité
la naissance des sciences de l’esprit. Mais il est
manifeste que la nouvelle configuration des sciences a
entraîné des bouleversements dans la philosophie des
sciences telle qu’elle s’est faite explicitement,
surtout avec les physiciens Bohr (1833-1911) et Heisenberg
(1901-1976), surtout quand ce dernier ira jusqu’à
affirmer, dans un article de
1943 : « Les sciences de la
nature présupposent toujours l’homme, et comme
l’a dit Bohr, nous devons nous rendre compte que nous ne
sommes pas spectateurs mais acteurs dans le théâtre de la
vie. »[1]
Et là, il pourrait être étonnant qu’un
physicien évoque la notion de la vie pour justifier sa position
épistémologique. Mais on sait bien qu’outre la
notion d’énergie, le 19ème siècle a
renouvelé la notion de vie : au début du
siècle s’est créée la biologie en tant que
telle, dont l’appellation s’est
déclarée en 1802, reprise ensuite sous la plume
d’Auguste Comte (1798-1857) dans la 40ème leçon
de son Cours de philosophie
positive (écrite en 1835). Mais aussi la notion
d’histoire s’est imposée sur laquelle Hegel
(1770-1831), Condorcet (1743-1794) et Comte ont commencé par
mettre l’accent dans le rapport aux idées, aux
sociétés et aux sciences.
Je me poserai donc essentiellement les questions suivantes :
quel statut spécifique les sciences de l’esprit
ont-elles cherché à définir par rapport aux sciences
de la nature ? Quelles furent effectivement ces sciences de
l’esprit ? Explicitant les arguments qui ont
été avancés, je chercherai à comprendre les
raisons philosophiques pour lesquelles ont voulu s’imposer
les sciences de l’esprit sinon toujours contre les sciences
de la nature du moins à côté d’elles,
contrairement à la psychologie ou à la sociologie, qui se
sont instaurées avec
les sciences de la nature et dans leur ensemble.
2. L’évolution de la physique et de la
technique
Il faut considérer la situation
d’ensemble à la base dans le domaine des sciences
physiques pour comprendre la configuration de toutes les
sciences ; aussi dois-je dresser tout d’abord le
tableau rapide de la physique du point de vue de son évolution
allant de la mécanique classique à la mécanique
statistique et quantique et je signalerai quelques-unes des
premières applications énergétiques de
l’époque.
Le matérialisme du XIXè siècle donnait une image
simpliste de l’univers, alors que des transformations
profondes sont intervenues par rapport à la vue
étroitement mécaniste de la nature qui
prédominait alors ; je donne les dates-pivots en
physique entre 1892 et 1905 :
en 1892, Lorentz (1829-1891) publie une série
d’articles sur la théorie de
l’électron, une particule élémentaire
chargée négativement dont J.J. Thomson (1856-1940)
prouvera l’existence en 1897 ;
en 1895, W. C. Röntgen (1845-1923) découvre les
rayons X (ou les ondes
électromagnétiques) ;
quelques mois plus tard, Henri Becquerel (1852-1908) voit dans
l’uranium une source de radioactivité,
c’est-à-dire l’émission
spontanée de particules subatomiques et de radiations
électromagnétiques à haute
fréquence ;
en 1898, Pierre (1859-1906) et Marie (1867-1934) Curie
découvrent la radioactivité du radium et du
polonium ;
en 1900, Max Planck (1858-1947), analysant
l’équilibre thermique entre matière et
rayonnement, découvre ce qu’il appelle
« le quantum d’action
élémentaire » en n’usant
d’aucune théorie mécanique concernant la
théorie de la chaleur. C’était une
hypothèse ad hoc, qui
exprimait quelque chose qu’il était impossible
d’énoncer dans l’ancienne
mécanique : une équivalence entre énergie et fréquence.
Vient 1905, l’année miraculeuse durant laquelle
Einstein (1879-1955) publie cinq articles à la base des deux
premières révolutions du XXè siècle :
celle de la relativité et celle des quanta.
La prééminence de la mécanique classique reste
confirmée au long de la première moitié du XIXè
siècle et au-delà avec les travaux de Navier (1785-1836) et
Stokes (1819-1903), de Cauchy (1789-1857) et Saint-Venant
(1797-1886), enfin de Maxwell (1831-1879). Mais, dans la seconde
moitié du siècle, il faut noter que Ludwig Boltzmann
(1844-1906) crée la mécanique statistique, qui
modèle un système dans les termes du comportement moyen du
grand nombre d’atomes et de molécules formant le
système : les lois de base de cette théorie
découlent de la théorie newtonienne ; on y examine
les conséquences de la connaissance incomplète
d‘un système mécanique complexe, aussi
le principe du déterminisme y est-il maintenu.
À la même époque, Maxwell et Boltzmann créent la
théorie cinétique des gaz dans laquelle une description
statistique des mouvements moléculaires permet d'expliquer
toutes les grandeurs caractéristiques des gaz (pression,
température, énergie, etc).
Quant à Boltzmann, on peut le considérer comme un pionnier
de la mécanique
quantique pour deux raisons :
Son interprétation statistique de la seconde loi de la
thermodynamique permettant d’introduire la Théorie
des probabilités dans une loi fondamentale de
physique : ce qui donne l’occasion de contredire
le préjugé classique du déterminisme dès
1897 ;
sa méthode consistant, depuis 1872, dans
l’introduction des niveaux d’énergie
discrète.
Dans le domaine de l’application de
l’énergie hydraulique, Benoist de Fourneyron invente
la première turbine : il a utilisé
l’effet de la pression pour entraîner une roue à
eau ; c’est ainsi qu’il aménage en
1837 une chute de 112 mètres. Dynamos et alternateurs sont mis
au point par Gramme, entre 1869 et 1877, le coulage entre
alternateurs est étudié par Boucherot et Blondel en 1892.
C’est ce qui permet de produire industriellement de
l’électricité à partir de
l’énergie mécanique. Le transport de
l’électricité sur de longues distances est rendu
possible par l’invention du transformateur électrique
(Gaulard et Gibbs en 1885). C’est ainsi que
l’hydroélectricité connaîtra un
développement spectaculaire. Entre 1920 et 1940, plus de
cinquante barrages seront édifiés.
3. La sociologie et la psychologie avant la naissance des
sciences de l’esprit
Il faut noter que
l’expression « sciences
humaines » existe déjà au 17ème
siècle et, pour Pascal et Malebranche, s’oppose à
« sciences divines ». Au
début du 19ème siècle, on opposera les
« sciences
d’observation » aux
« sciences de tradition »[2] pour ouvrir la voie aux
nouvelles « sciences positives ».
C’est dans l’espace mentale galiléen que les
sciences humaines ont pris leur essor, pour ainsi dire, en
naturalisant la nature humaine, naturalisation commencée dans la
psychophysiologie de Descartes, de Gassendi et de Hobbes.
Néanmoins, je rappelle les trois axes observés dans les
sciences humaines par Georges Gusdorf :
l’axe de la science rigoureuse suivant le modèle
galiléen, mécaniste et mathématique, par exemple
avec les mathématiques sociales c’est-à-dire
l ‘application des statistiques aux sciences
sociales commencée par Adolphe Quételet
(1796-1874)[3] ;
l’axe de la biologie qui, dès le 18ème
siècle, suivit le modèle vitaliste ou organiciste, avec la
vie comme le présupposé de l’existence
humaine ;
et l’axe de la culture et de
l’histoire : surtout, au 19ème siècle,
avec l’émergence de l’histoire et la
mobilisation de la condition humaine.
Mais les trois perspectives
(axiomatique, vitaliste et historico-culturelle) vont
nécessairement se compléter. Les schémas
d’intelligibilité sont multiples et aucun ne peut
prétendre à une formule d’intelligibilité
totalitaire.
Je dois faire un rapide tour d’horizon des principaux
développements de la sociologie et surtout de la psychologie du
19ème siècle débouchant sur le 20ème et telles
que ces sciences se sont établies avant l’explosion
des sciences de l’esprit. Sciences physiques et sciences
biologiques concernent deux mondes qui sont bien distincts, et, entre
les deux, il n’y a pas de transition, néanmoins le
premier sert de charpente au second. C’est ce que
soulignait Cournot en1875 :
« Le monde physique... est
comme la charpente qui supporte le monde de l’organisation
et de la vie. Entre ces deux mondes existent des relations
d’engrenage et de contact intime plutôt que de greffe
ou de soudure; et plus les observations se précisent
scientifiquement, plus on est porté à croire que ce sont
bien deux mondes distincts, ayant leurs lois propres, sans que
l’on puisse concevoir le passage de l’un à
l’autre par voie de développement graduel et de
progrès continu. »[4]
Il reste à déterminer en quoi une forme physique et une
forme vitale se différencient l’une de
l’autre. Mais, quant au monde des sciences
humaines ; il est clair qu’il reste distinct du
monde des sciences biologiques et du monde des sciences physiques,
encore que le schème de l’organisation ait pu inspirer
la sociologie au tournant 19ème–20ème
siècle.
3.1 La sociologie
Pour la sociologie, il faut remonter
jusqu’à Montesquieu (1689-1755) qui, avant Darwin
(1809-1892), représente le début du courant
évolutionniste de l’esprit et de la société,
une psychologie sociale conjuguant esprit et société dans
leur spécificité et confirmant ainsi la perfectibilité
annoncée par Rousseau et démontrée par Condorcet en
1794 dans son Esquisse
d’un tableau historique des progrès de l’esprit
humain. Des éléments du développement de cet
évolutionnisme de l’esprit et de la société
on retrouvera des traces chez Bergson, mais il a auparavant
été exprimé dans la Philosophie synthétique (1862-1893)
de Spencer (1820-1903) pour qui l’évolution était
la transition entre l’homogénéité et
l’hétérogénéité. Durkheim
(1858-1917) et Comte reconnaissaient à Montesquieu son
originalité positive dans ce qu’il cherchait à
faire apparaître, non pas la norme ou ce qui doit être,
mais bien ce qui est réellement ; toutefois, ils lui
reprochaient de n’avoir pas nettement explicité
l’idée de progrès, et ne voyaient en lui
qu’un précurseur non pas un sociologue :
titre que lui reconnaîtra pourtant Raymond Aron qui, de son
côté, suspectait la notion de progrès linéaire.
Si on doit à Comte le terme de
« sociologie » qui apparaît
à la 47ème leçon du Cours de philosophie positive
(écrite en 1839), il utilisa d’abord celui de
« physique sociale », pris chez
Quételet, et il est lui-même en partie redevable de sa
conception à son maître Saint-Simon (1760-1825), autre
précurseur de la discipline.
Émile Durkheim, l’un des pères fondateurs,
est l’auteur de deux ouvrages de sociologie
importants, l’un traitant de la division du travail social
(1893) et l’autre du suicide (1897). À la fin du
19ème siècle, Durkheim s’inquiétait du
problème de la cohésion sociale dépendant de la
révolution industrielle, en particulier pour la France. Ce qui
le rapprochait d’une préoccupation analogue de Comte
voulant réconcilier les parties divisées de la
société française après la Révolution.
Durkheim se trouvait comme Comte devant le problème de
dépasser, pour ainsi dire, le dissensus en faveur du consensus
social. C’est dans cette perspective qu’il met au
point les règles de la méthode sociologique permettant de
dégager les réalités sociales déterminant les
comportements individuels. De même, chez Comte on voyait, sinon
l’aboutissement, du moins le même mouvement
d’idées lorsqu’il découvrait, pour sa
classification des sciences, outre la nécessité de la
sociologie, celle d’une septième science,
qu’il appela la morale. La démarche de Durkheim se
veut objective et positive, puisque le fait social obéit au
déterminisme social. Si Durkheim partage le naturalisme avec ses
contemporains allemands, Georg Simmel (1858-1918) et Max Weber
(1864-1920), il ne partage pas le
« Verstehen » ou la méthode
compréhensive que ces derniers doivent à Wilhelm Dilthey.
Au cours du 20ème siècle, la sociologie va éclater en
une multiplicité de disciplines qui seront soit directement
explicatives, soit directement descriptives, et qui comprendront la
psychologie, la démographie, la linguistique, la science
politique. Ces disciplines se formeront sur le principe de la science
positive identifiant les lois décrivant et expliquant les
phénomènes, en un mot, en accomplissant le projet
encyclopédique d’Auguste Comte d’expliquer
les individus et les sociétés par le moyen de lois
appropriées à des faits dûment établis. De
même, l’histoire et la géographie, ainsi que le
droit, prendront un essor les soumettant à la rigueur
scientifique. Née de la sociologie du travail au
19èm–20ème siècle, il y a eu, entre autres
nouveautés, la sociologie des organisations, étudiée
récemment par Dominique Guillo, qui a écrit, en particulier
sur les théories néo-darwiniennes de la société
et de la culture de nombreux articles[5], ainsi qu’un ouvrage, en 2003[6], rapprochant les sciences sociales et
les sciences de la vie..
3.2. La psychologie
Du côté de la psychologie, il
en va de même que du côté de la sociologie. Il
s’agit bientôt d’une discipline qui se donne
la vocation d’être positive, et ensuite d’un
ensemble de disciplines se créant et se développant
toujours sur le modèle de la science positive. Mais, avant
qu’il ne s’agisse d’une science de la
nature, le terme de psychologie, déjà ancien sinon
très usité, a été créé au 16ème
siècle : on le trouve aux 17ème et 18ème
siècles chez le philosophe allemand Christian von Wolff
(1679-1754). En 1807, il réapparaît dans un ouvrage de
Maine de Biran, encore inédit à l’époque,
intitulé Mémoire sur les
perceptions obscures ; on peut le lire dans un autre
de ses livres, resté inachevé mais commencé en 1811,
et intitulé Essai sur les
Fondements de la Psychologie. Maine de Biran use souvent du
terme qui a pour lui une signification précise :
« la science intérieure des êtres
intelligents et actifs, moraux et libres ; sa méthode
est l’analyse intérieure ou
‘réflexion’ »[7]. Déclarée par Biran
science des faits de conscience, la psychologie est aussi
considérée par lui comme science fondatrice de tous les
savoirs. Cette position de fondation épistémologique se
retrouvera émise par les psychologues positifs du début du
20èmesiècle, qui voudront faire de la psychologie le
fondement de la logique et des mathématiques : position
naturaliste à laquelle Husserl s’opposera[8].
Les grands psychologues français du 19ème siècle sont
au départ surtout des philosophes mais encore, pour certains,
des médecins, tandis que les psychologues allemands sont au
départ des physiologistes ou des anatomistes et même des
physiciens. Parmi les psychologues philosophes, il y eut Hippolyte
Taine (1828-1893) qui critiqua la faiblesse de l’école
spiritualiste de Victor Cousin (1792-1867), Théodule Ribot
(1839-1916), le fondateur de la psychologie française, Paul
Guillaume[9] (1878-1962),
vulgarisateur de la psychologie de la forme et spécialiste de la
psychologie de l’enfant et de la psychologie
animale : on lui doit une étude sur la formation des
habitudes. Dans la liste de philosophes français psychologues,
il y a aussi Henri Piéron (1881-1964), et jusqu’à
Maurice Merleau-Ponty (1908-1961) et Michel Foucault (1926-1984),
tandis que Pierre Janet (1859-1947) et Georges Dumas (1866-1946)
étaient à la fois médecins et psychologues. Si je
souligne la filiation philosophique de la psychologie française,
c’est pour souligner par contraste que ces philosophes ont
travaillé à la promotion de la psychologie comme science
positive.
Théodule Ribot fit d’abord connaître la
psychologie associationniste anglaise, puis les travaux de deux
allemands : l’anatomiste Ernst Heinrich Weber
(1795-1878), connu pour ses recherches sur les organes des sens, et
Gustav Theodor Fechner (1801-1887), l’un des fondateurs de
la psychophysique, enfin Wilhelm Wundt[10] (1832-1920), physiologiste de formation,
assistant de Hermann von Helmholtz (1821-1494) en 1860. Ribot
rédigea la première thèse française de
psychologie scientifique en 1873 sur le thème de
l’hérédité psychologique. À cette
époque, l’oncle de Pierre Janet, Paul Janet
(1823-1899), était chargé d’accepter les
thèses de la Sorbonne, étant le principal responsable de la
section de philosophie pour les questions psychologiques ;
et, grâce à son ouverture d’esprit qui lui permit
d’accepter les thèses de Ribot, il favorisa le
développement scientifique de la psychologie en France.
L’Américain Edward Garrigues Boring (1886-1968),
professeur de psychologie expérimentale à partir de 1919
(à l’Université Clarke) et à partir de 1922
à Harvard, publia en 1929 une histoire de la psychologie[11] dans laquelle il
reconnaissait en Wundt le père fondateur de la psychologie
à visée scientifique dont le laboratoire fut créé
à Leipzig en 1879 , quoique, antérieurement, il y
eût aux USA, en 1876, la création du laboratoire de
psychologie du philosophe américain William James (1842-1910)
et, dès 1903, au Japon, à l’Université de
Tokio, un premier laboratoire. Le laboratoire de Wundt fut
néanmoins le premier à être reconnu et à
délivrer des diplômes de psychologie ;
d’où l’affluence d’étudiants
étrangers dans l’enseignement de Wundt.
Jeune médecin, puis physicien et mathématicien,
héritier de la philosophie de la nature à laquelle il resta
fidèle jusqu’à la fin, Gustav Theodor Fechner fut
le découvreur du fameux principe selon lequel
l’intensité d’une sensation croît comme
le logarithme du stimulus (S = k log R), qui caractérise le mode
de nos relations extérieures. Formule en laquelle Fechner voyait
une vérité fondamentale concernant les relations de
l’esprit et de la matière comme formant ensemble une
seule et même unité. En 1838-1840, des expériences
originales de Fechner sur la perception des couleurs préfigurent
ce qui va devenir la psychophysique. Fechner n’a jamais
cessé de défendre sa conception de la psychophysique en
l’illustrant dans de nouvelles expériences sur la
fonction des organes doubles dans la vision et dans
l’audition, puis sur la perception de l’espace et
du temps. À partir de la parution, en 1860 à Leipzig, de
son ouvrage Elemente der
Psychophysik[12]
dont la lecture inspira Ebbinghaus, il continua avec: In Sachen der Psychophysik (Pour la psychophysique ) 1877,
Revision der Hauptpunkte der
Psychophysik (Révision
des points fondamentaux de la psychophysique) 1882. Fechner
prolongea ses investigations psychophysiques dans le domaine de
l’esthétique avec Zur experimentellen
Ästhetik (Pour
une esthétique expérimentale) 1871. Dans son livre
sur les éléments de la psychophysique, Fechner divulguait
des méthodes psychophysiques utiles à accroître les
résultats concernant la mémoire. Quand Hermann Ebbinghaus
fit ses recherches sur la mémoire (pour les publier en 1885 dans
un livre[13] qui fut la
première publication scientifique sur cette fonction).
Ebbinghaus put alors établir pour la mémoire une loi en
conformité avec celle de Fechner :
« Les quotients à partir de l’acquis
et de l’oublié se comportent comme les logarithmes du
temps écoulé ». Ebbinghaus traite
justement de la mémoire comme faite
d’éléments présents mais
inconscients :
« Des états mentaux de toute sorte,-- sensations,
sentiments, idées, -- qui furent présents dans la
conscience à un moment donné et qui en ont ensuite disparu,
n’ont pas du fait de leur disparition absolument cessé
d’exister. Bien que le regard tourné à
l’intérieur ne soit plus capable de les retrouver,
cependant ils n’ont pas été totalement
détruits ni annulés, mais continuent à exister
d’une certaine manière, emmagasinés, pour ainsi
dire, dans la mémoire. Nous ne pouvons pas, naturellement,
observer directement leur présence, mais elle est
révélée par les effets qui se font connaître
à nous avec une certitude semblable à celle avec laquelle
nous inférons l’existence des étoiles au fond de
l’horizon. Ces effets sont de différentes sortes.
» [14]
4. La réaction philosophique et
épistémologique
Paul Guillaume a parfaitement
défini, dans son Manuel de
psychologie[15],
quel statut les sciences humaines avait acquis ; traitant de
la psychologie, il écrit :
« Dans les problèmes que nous étudierons
dans ce livre, on se propose, à l’exemple des sciences
de la nature, de décrire des faits et de déterminer leurs
conditions,
c’est-à-dire d’autres faits dont
l’observation montre le rapport constant avec les
premiers ; en d’autres termes, on se propose
d’établir des lois. »[16]
Alors que les sciences humaines sont « à
l’exemple des sciences de la nature » et
affirment ainsi leur vocation expérimentale et positive, nous
assistons à une réaction philosophique et
épistémologique concernant le statut naturaliste qui est
donc désormais attribué aux sciences humaines. Les
réactions de Bergson, de Husserl et de Dilthey tendent soit
à élargir, soit à renverser l’ancienne
rationalité classique, en tout cas visent son
réductionnisme.
4.1. La philosophie de Bergson
Lorsque Bergson soutient, en
1889, sa thèse sur les données immédiates de la
conscience, le positivisme a atteint l’interprétation
des phénomènes humains et sociaux. Pour expliquer la vie de
l’esprit, règne alors la théorie
associationniste. D’abord inspiré par Spencer, Bergson
veut s’opposer à toute perspective mécaniste, et
distingue, en face de l’ordre homogène de
l’espace et de la quantité, un ordre
hétérogène, celui de la durée, de
l’inétendue et de la qualité. Mais pour Bergson
ces deux ordres diffèrent comme l’ordre de la science
et l’ordre de la conscience. Il range donc la philosophie
des sciences de la nature sous la rubrique des sciences de
l’ordre extérieur ; et il se réserve
pour lui la rubrique de l‘ordre intérieur qui est
celui de la conscience.
L’argument majeur de l’Essai de 1889 est qu’il
n’est pas permis de traduire l’inétendue en
étendue ou l’ordre intérieur en ordre
extérieur, c’est-à-dire la qualité en
quantité. Il faut remarquer que Bergson n’oppose pas
directement l’esprit à la nature, mais la conscience
« qui dure » à la science
« qui exige des repos où poser des
repères ». D’où les oppositions
qui sont les siennes : et qu’il illustre en se
référant aux sophismes éléates[17] de la Dichotomie,
d’Achille et la tortue, de la Flèche, et du Stade. Le
reproche majeur adressé par Bergson à la science,
c’est qu’avec la spatialisation elle abandonne la
mobilité du mouvement. Quand il critique l’argument de
la Flèche de Zénon d’Élée[18], Bergson affirme que le
passage est un mouvement et l’arrêt une
immobilité ; ce qui veut dire qu’il se
méfie de la représentation du mouvement comme étant
celle d’un point sur une trajectoire. Opposant ainsi à
la science la conscience, Bergson définit celle-ci comme
étant qualité pure, durée, enfin
liberté ; en conséquence, il dénonce
l’illusion qui confond succession et
simultanéité, durée et étendue, qualité et
quantité, extériorité et intériorité.
Dans un article intitulé « La
philosophie » et publié dans La science française (Larousse,
1915), Bergson affirmait vouloir tout à la fois faire
« appel à la science et à la
conscience » : il prétendait
constituer, au moyen de l’intuition,
« une philosophie capable de fournir, non plus
seulement des théories générales, mais aussi les
explications concrètes des phénomènes
particuliers » ; il ajoutait :
« La philosophie, ainsi entendue, est susceptible
de la même précision que la science
positive ».[19]
Bergson a l’ambition de dépasser les exigences de la
science positive, tout en alléguant une précision digne de
la science. Les conceptions bergsoniennes sur la durée et le
mouvement comporte des analogies saisissantes avec certains des
résultats scientifiques qui seront d’ailleurs
ultérieurs à 1889, en particulier en ce qui concerne les
idées de Bohr et de Heisenberg, qui seront énoncées
quarante ans plus tard[20]. Telle est la constatation de Louis de Broglie dans
un article de 1941 repris dans son livre de 1947, Physique et microphysique : il
concède à Bergson l’idée que la science
schématise à l’excès sa représentation
du temps et de l’espace : la succession des
événements y est projetée sur un axe homogène et
la localisation des objets dans l’espace y est
projetée sur l’espace géométrique
homogène à trois dimensions. Louis de Broglie
s’est particulièrement intéressé à
l’idée exprimée[21]dans l’Évolution créatrice (1907),
selon laquelle nous pourrions très bien supposer que le flux du
temps opère à une vitesse infime de telle sorte que nous
aurions en un seul spectacle et en un seul coup
d’œil toute l’histoire passée,
présente et future de l’humanité :
voilà, écrit de Broglie, une représentation à
laquelle « est parvenue la théorie de la
Relativité lorsqu’elle nous a invités à
figurer l’ensemble des événements passés,
présents et futurs dans le cadre d’un continu abstrait
à quatre dimensions,
l’espace-temps. »[22]
De Broglie explique que cette théorie permet de penser chaque
observateur en tant que découvrant successivement les
événements contenus dans
l’espace-temps : « à chaque
instant de son temps propre, il pourrait regarder comme
simultanés tous ceux de ces événements qui sont
localisés dans une certaine section plane à trois
dimensions de l’espace-temps et, au fur et à mesure
que s’écoulerait son temps propre, cette section
balayerait progressivement l’espace-temps tout
entier »[23].
Relisant l’Essai
de 1889, de Broglie découvre une phrase de Bergson
qu’on dirait empruntée à la théorie de
Heisenberg qui ne sera formulée qu’en
1927 : « Il n’y a dans
l’espace que des parties d’espace et en quelque
point que l’on considère le mobile, on
n’obtiendra qu’une
position. »[24] Cependant, Bergson maintient l’idée
de trajectoire d’un mobile propre à la mécanique
classique ; or, il n’en est plus ainsi avec la
physique quantique ; seules quelques positions
instantanées de l’entité physique en progression
peuvent être déterminées par quelques mesures
nécessairement discontinues, et encore dans
l’ignorance de l’état de mouvement. Par
ailleurs, de Broglie repère les termes fréquents chez
Bergson de « nouveau » et
d’ « imprévisible » :
or, ces termes pourraient convenir, écrit-il, à la notion
de temps dans les théories quantiques où, écrit-il, le
temps apporte en effet des éléments nouveaux et
imprévisibles[25].
Un parallèle est donc possible entre les notions bergsoniennes
et celles des théories quantiques ; car Louis de
Broglie n’est pas sans trouver un
« parfum de bergsonisme » dans
l’exposition de la Physique quantique. En particulier,
à propos de sa propre théorie de la causalité
conçue comme étant double, l’une faible et
l’autre forte, de Broglie[26] cite ce passage analogue de la plume de
Bergson : « Si donc on se
décide à concevoir sous cette seconde forme la relation
causale, on peut affirmer a
priori qu’il n’y aura plus entre la cause
et l’effet un rapport de détermination
nécessaire, car l’effet ne sera plus donné dans
la cause. Il n’y résidera qu’à
l’état de pur possible, et comme une
représentation confuse qui ne sera peut-être pas suivie de
l’action correspondante »[27].
Contrairement à l’interprétation de Bergson, la
théorie relativiste pousse à l’extrême la
spatialisation du temps et la géométrisation de
l’espace : conceptions qui sont à
l’opposé de celles de Bergson, dénonçant la
convertibilité de l’espace en temps et la
reconvertibilité du temps en espace. Car il s’agissait
pour lui d’exprimer le « conflit entre le
temps que la science désigne par un simple paramètre et le
temps vécu par moi ». Enfin, Bergson niait
le déterminisme universalisé par le
théorème de la conservation de l’énergie.
Très proche de William James[28] par ses conceptions psychologiques, Bergson
s’intéresse aux liens qui unissent les états de
conscience et l’activité cérébrale. Contre
les abstractions scientifiques, Bergson a tenté de mettre sur
pied une sorte de monisme fondé sur l’unité de
l’être[29], cette unité étant conçue comme une
substance infiniment grande sur laquelle se profileraient
matière et esprit, et qui impliquerait une alternative de
perspective entre le corps et l’esprit, dans la mesure
où, par exemple, dans une métaphysique de la matière,
les choses seraient considérées soit du point de vue
d’un cercle large, soit du point de vue d’un
cercle étroit.
4.2. Husserl et la phénoménologie
Husserl a
d’abord été sous l’influence
d’un certain positivisme qui limitait les visées de la
phénoménologie telle qu’il la présentait
dans l’introduction du second volume de la première
édition des Recherches
logiques[30]
(1900-1901) : elle est alors « la simple
analyse descriptive des vécus dans leur donnée réelle
mais en aucune manière leur analyse génétique selon
leurs relations causales »[31]. Tout comme Franz Brentano (1838-1917),
Husserl recherchait, dans un sens positif, des
« données réelles »,
mais il refusait déjà toute enquête causale qui
l’eût placé dans une perspective naturaliste. Il
se méfiait des positions naturalistes du
« psychologisme » de son
époque. Dès 1891, époque de la publication de sa
Philosophie de
l’arithmétique, Husserl tentait de penser
l’unité de la science et de la conscience, mais il
s’y prenait d’une manière différente de
celle de Bergson. Sa phénoménologie devait dépasser
positivisme ou objectivisme et, en particulier,
l’empiriocriticisme de Ernst Mach[32] (1838-1916), père fondateur du
néopositivisme du Cercle de Vienne, comme celui de Richard
Avenarius[33]
(1843-1896), auteur d’une critique de la connaissance
fondée sur la biologie, qui, outre Husserl, eut pour opposant
Lénine (1870-1924).
À partir des années 90, Husserl ressentait une double
exigence :l’une étant de distinguer
l’activité fondatrice du sujet constituant
l’objectivité et les relations mathématiques, et
l’autre étant d’approcher
l’objectivité et les relations mathématiques
elles-mêmes. Husserl était contre l’idée que
les sciences positives puissent rendre compte de la totalité de
la réalité, contre l’idée que le
psychologique devait éclairer le logique ; surtout, il
voulait donner un objet propre à la philosophie, alors
traitée soit par les uns comme théorie de la connaissance,
soit par les autres comme psychologie expérimentale. Ainsi
Husserl se trouvait devant deux camps qu’il refusait
également : le camp des
« psychologistes » ambitionnant
de pratiquer une méthode digne des sciences de la nature, et le
camp des « antipsychologistes »
désireux de faire une « philosophie
transcendantale », supérieure aux sciences de
la nature.
Les « antipsychologistes »
comprenaient, entre autres, Paul Natorp (1854-1924) qui cherchait
à donner à la connaissance un fondement logique tout en
séparant nettement les mathématiques de la logique. Pour
Husserl, qui avait été influencé par Rudolph Hermann
Lotze (1817-1881) tout comme le logicien Frege (1848-1925), il
existait une différence entre le contenu propre des propositions
de la syllogistique traditionnelle et leur fonction ou leur
application pratique : les « principes
logiques » n’étaient pas des normes
mais servaient simplement de normes.
Parmi les seconds, les
« psychologistes », qui
sacrifiaient ce dont nos prenons conscience dans la perception
interne à un raisonnement qui joue sur des analogies du monde
extérieur, se trouvaient Johann Friedrich Herbart (1776-1841)
réduisant, tout comme Wundt, le moi à d’autres
données telles que les représentations ou un effet
secondaire de la volonté, ainsi que John Stuart Mill
(1806-1873), refusant l’intuitionnisme, et Herbert Spencer,
auteur d’un traité des principes de psychologie
(1855), qui réduisait le raisonnement conscient à des
intuitions d’égalité. Husserl suspectait les
préjugés qui les ralliaient en commençant par leur
préjugé de base : à savoir que le logique
relève du fait psychologique. Il leur opposait son principal
argument selon lequel si une vérité générale peut
être reconnue fonder une règle du jugement correct, alors
se trouve garantie l’existence de règles du jugement
non fondées dans la psychologie. Les psychologistes
considéraient la mathématique pure comme une branche de la
psychologie ; Husserl souligne, au contraire,
l’hétérogénéité des deux
disciplines. Les propositions arithmétiques se fondent dans
l’essence idéale du genre nombre. De même, les
vécus (et c’est là un résultat qui est
propre à Husserl) n’entrent pas en ligne de compte
dans les parties purement logiques de la technologie de la
connaissance scientifique : car, les concepts logiques
n’ont, en fait, aucune extension empirique. La
différence établie par Husserl entre la théorie de
l’évidence réelle, liée au vécu, et la
théorie de l’évidence idéale, liée
à des conditions normatives, écarte ainsi sans conteste la
confusion à laquelle aboutissent les psychologistes :
elle implique que le terme d’
‘évidence’ ne signifie pas seulement un
sentiment fortuit se présentant avec certains jugements, mais
pas davantage que le ‘normal’ se substitue au
‘normatif’. D’où, la
définition de la vérité selon Husserl comme étant
« une idée dont un cas particulier, dans le
jugement évident, est un vécu
actuel »[34].
Le fond de la critique husserlienne du psychologisme se ramène
à y voir un naturalisme, et donc à y reconnaître une
ontologie cachée. Aussi est-ce sur la théorie de
l’être que s’appuiera fondamentalement la
critique de Husserl. Même si l’on conçoit des
ontologies régionales, elles ne recouvrent pas toute
l’ontologie : telle sera la position de Karl
Jaspers (1883-1969)[35],
autre adepte de la méthode compréhensive. De plus, le
naturalisme ne présuppose l’existence du monde
physique qu’à travers l’objectivité
d’un phénomène psychique ; dès
lors, de ce point de vue, le phénomène psychique
appartiendrait à la nature.
Différemment de Dilthey, Husserl a combattu le psychologisme
comme étant naturaliste, en même temps que la théorie
de l’être qu’il trouvait
impliquée dans le naturalisme. En effet, de la
thèse naturaliste découle l’inexistence de tout
ce qui n’existe pas à la manière de la nature. Il
y a donc un idéal naturaliste de l’existence auquel
s’oppose directement Husserl. C’est pourquoi,
depuis la Philosophie de
l’arithmétique, et dès le premier volume
des Recherches logiques,
thèmes et intérêts se sont-ils élargis à
partir du problème logico-mathématique sur lequel ils
étaient centrés en 1891, pour se déployer
désormais vers la signification logico-linguistique.
Le problème de Husserl concerne
un rapport à élucider, qui est celui
qu’entretient la « subjectivité du
connaître » avec ce qu’il faut
appeler avec lui « l’objectivité du
contenu de la connaissance » (préface de la
première édition desRecherches
logiques). La logique
universellement reconnue jusque-là ne répondait pas à
cette question nouvelle née de l’enquête
husserlienne. Toutefois, à une question insolite devra
nécessairement répondre une position insolite qui visera
à fonder la « logique pure et la théorie
de la connaissance » (ibidem).Sous l’influence initiale de Bernhard
Bolzano (1781-1848)[36]
pour qui les propositions mathématiques doivent être
étudiées comme des « choses en
soi », Husserl va donc tenter de séparer les
vérités logiques des processus psychologiques concomitants,
et même, dans la Première Recherche, adopter tel quel le
concept bolzanien d’En
soi des propositionslogiques. Le point de vue de Bolzano est
celui de renouveler la logique pour la mettre à la base de la
mathématique ; c’est pourquoi il est
opposé au psychologisme et demande que
l’énoncé logique soit considéré comme
une proposition en soi. Aussi Bolzano donne-t-il à la
représentation « en soi » un
statut différent de celui que donne Kant à la
« chose en soi »: inhérente
à notre entendement sans en être le produit, cette
représentation n’est pas la conséquence mais
l’origine de la connaissance, sa condition de
possibilité. Le troisième chapitre de la Première
Recherche suit de très près Bolzano, puisque Husserl y
écrit que tout ce qui est est connaissable en soi. En effet,
pour Husserl, la proposition logique bénéficie
d’un être absolument identique et
« en soi » ; et la
certitude absolue du sujet de la connaissance ne relève ni du
sujet pur ni de la psychologie.
Husserl démontre qu’en tant que science de la
subjectivité, la psychologie n’est pas la science
théorique qui pourrait donner à la logique normative son
fondement propre ; mais voilà qui n’exclut
cependant pas pour lui tout rapport entre l’objet logique
et la subjectivité elle-même. Si, pour lui, le
général ne peut se réduire à
l’individuel, il n’en demeure pas moins que
Husserl ne renonce pas à reconnaître dans la vie consciente
les phénomènes essentiels à travers lesquels
l’activité théorique se manifeste effectivement.
Tel est le germe du principe philosophique des Ideen de 1913 :
l’être de la réflexion n’est pas une
pure et simple représentation de l’être mais
l’être même vécu par la conscience.
C’est, d’ailleurs, en quoi Husserl affirmera que
« l’existence du transcendant n’est que
purement phénoménale » (Ideen, Halle, 1913, p. 80). Par
conséquent, on peut dire qu’alors il n’y a
plus guère de différence entre apparaître et
être. Alors, la théorie de la connaissance donne accès
à la théorie de l’être et c’est en
elle-même que la conscience porte la garantie de son être
intentionnel. Cette garantie se produit selon la notion
d’intentionnalité de la conscience, si décisive
chez Husserl, et qui avait été inaugurée par Brentano
dans sa Psychologie vom empirischen
Standpunkt[37]
(1874).Insistant sur le mode d’existence interne propre au
cogito, Husserl pense découvrir la possibilité
déclarée d’une connaissance d’une tout
autre nature que celle concernant le monde extérieur. Avec cette
connaissance nouvelle d’un mode nouveau
d’existence, ce que Husserl décèle,
c’est précisément ni plus ni moins que la
possibilité formelle de la phénoménologie. Il pose
même ainsi en pointillés la zone nécessaire où
pourra se déployer un développement éventuel de cette
approche qui prétend, selon l’expression de Husserl,
retourner « aux choses
elles-mêmes ».
Telle que Husserl l’avait conçue, la
phénoménologie devait donner un statut rigoureux aux
expériences de la conscience. Comme exploration de la structure
logique des vécus, la phénoménologie devait constituer
une science rigoureuse des vécus et le fondement
d’une description exacte du monde [Recherches logiques (1900-1901) de
Husserl et Psychopathologie
générale (1913) [38]de Jaspers]. Le projet prit de l’ampleur,
à partir de 1913 avec les Idées directrices pour une
phénoménologie de Husserl, concevant une science des
essences ou science éidétique, traitant des choses
mêmes en remontant jusqu’aux essences ; de
même avec Être et
temps (1927) de Heidegger, libéré de la
corrélation sujet-objet, et avec la Phénoménologie de la
perception (1945) de Maurice Merleau-Ponty visant à une
phénoménologie existentielle plus soucieuse du
« je suis » que du
« je pense ». Dans tous les cas,
il s’agissait de montrer comment la science construit ses
objets pour aboutir finalement à l’appréhension
de l’expérience d’autrui.
5. Dilthey et l’explosion des sciences de
l’esprit
Portant essentiellement sur la
subjectivité intentionnelle, le genre de critique
phénoménologique permet, en contre partie, de justifier le
recours historique et théorique de la démarche propre
à Dilthey, cherchant contre le naturalisme à distinguer des
sciences de la nature ce qu’il appelle les
« sciences de
l’esprit », en allemand Geisteswissenchaften –
terme que l’on a traduit par ‘sciences
morales’ –, entre autres raisons, par la
différence que Dilthey établit entre
‘expliquer’ (erklären), mode
d’intellection qui convient aux sciences de la nature, et
‘comprendre’ (verstehen), mode de saisie plus
approprié aux sciences de l’esprit. Et c’est
d’ailleurs pourquoi Dilthey s’est opposé
à Comte.
Notons que l’expression de Geisteswissenschaften,ou sciences de
l’esprit, date du début du XIXè
siècle, Dilthey l’a adoptée et
popularisée ; certains comme Rickert lui ont
préféré la notion de Kulturwissenschaften, ou sciences de la
civilisation., en incluant l’histoire mais sans
référence à la psychologie.
L’originalité de Dilthey tient au fait qu’il
refuse la domination des sciences dites
« objectives » auxquelles il
oppose les sciences dites subjectives. Par son livre de 1883 sur
l’introduction aux sciences humaines, il a voulu
démontrer la nécessité d’une science humaine
fondamentale en regard des sciences humaines déjà
existantes.
Tentant de développer et d’organiser la perspective
entière des sciences humaines, il a déjà fait
paraître, en 1875, un ouvrage intitulé De l’étude de
l’histoire des sciences humaines, sociales et
politiques, et, en 1883, une Introduction à l’étude des
sciences humaines[39] . En 1926, c’est-à-dire au 20ème
siècle, seront publiés à titre posthume deux imposants
volumes intitulés Le Monde de
l’esprit (Die
geistige Welt), réunissant des essais orientés vers
la recherche de la spécificité des sciences de
l’esprit. Dilthey est une personnalité originale qui a
d’abord publié des travaux sur Schleiermacher
(1768-1834), théologien protestant dont
l’herméneutique l’inspirait beaucoup.
Opposé à la métaphysique, Dilthey est parti du point
de vue total de la réalité historique, psychologique et
sociale, véritable objet, d’après lui, des
« sciences de
l’esprit », qu’il oppose
directement aux « sciences de la
nature ». Pour Dilthey¸ le règne de
la nature est l’ensemble des changements soumis à la
répétition automatique des faits naturels faisant partie de
l’ordre mécanique. Dans l’Introduction à l’étude des
sciences humaines, Dilthey explicite quel est pour lui
l’objet des sciences humaines : «
appréhender la réalité historique et sociale dans ce
qu’elle a de singulier et
d’individuel »[40].
Sur la nécessité de l’existence d’une
science humaine fondamentale, il propose donc la recherche
d’un objet soumis à l’observation et
néanmoins libéré de la méthode naturelle,
même si l’ensemble des sciences de l’esprit
reste en rapport avec l’ensemble des sciences de la nature.
Les faits à la base des sciences humaines sont les faits
psychiques et psychophysiques, qui fondent à la fois la
réalité de l’individu et la théorie des
systèmes de civilisation. Pour Dilthey il y a une correspondance
évidente et réciproque entre l’individuel et le
social compris l’un et l’autre dans la
totalité historique.
À l’origine de sa notion de
« conception du monde »
(Weltanschauung) –
qui peut être une réalité vécue, implicite ou
explicite - et de la distinction entre « expliquer
la nature » et « comprendre
l’esprit », et donc aussi à
l’origine de la « méthode
compréhensive », Dilthey a
l’idée de faire des sciences humaines une sorte
d’anthropologie, une science humaine globale aux dimensions
bio-socio-historiques. Ce qu’il appelle
« esprit », finalement,
s’inspire de Hegel, ce sont les actions humaines
interdépendantes,
« intériorisées »,
auxquelles il oppose les mêmes actions mais
« objectivées », et
qu’il appelle
« l’histoire ».
Pour Dilthey, l’Histoire doit jouer un grand rôle dans
cette entreprise qu’il met lui-même à
exécution dans Conception du
monde et analyse de l’homme depuis la Renaissance et la
Réforme, ensemble de travaux datant de 1891-1893. Alors
que Bergson oppose l’intuition à l’analyse
mais n’envisage pas de créer une science, Dilthey
combine l’analyse à la compréhension en vue de
créer une science opérant selon sa méthode de la
totalité. D’après lui, en effet,
l’individu engage sa personnalité tout entière
pour revivre l’expérience individuelle
d’autrui en référence à la vie. Car la vie
est histoire pour Dilthey et elle s’explique comme
histoire ; loin d’être une simple apparence,
la vie jouit d’une cohérence temporelle et
intentionnelle. Dilthey appelle « ensemble
vital » l’ensemble de nos instincts, de
notre sensibilité et de notre volonté :
c’est une structure dynamique qui dépasse largement le
psychisme conscient ; cet ensemble peut être
décrit en tenant compte de la relation organique des parties au
tout, et vice versa. On pressent que Freud n’est pas
loin : rappelons qu’entre 1886 et
1900, Freud établit et publie les règles
essentielles de la méthode psychanalytique. Jaspers
s’est ouvertement inspiré de la méthode
compréhensive de Dilthey dans sa Psychologie des conceptions du monde
(1919). De même, Husserl semble révéler une filiation
entre ses Idées directrices
pour une phénoménologie de 1913 et l’essai
de Dilthey de 1894, Idées
concernant une psychologie descriptive et analytique. Je peux
signaler rapidement d’autres domaines dans lesquels on
retrouve l’influence de la méthode globale de
Dilthey : la philosophie de Ernst Cassirer
(1874-1945[41], la
médecine psychosomatique de von Uexküll, les travaux
neurologiques de Kurt Goldstein (1878-1965), qui doit également
à la psychologie de la forme..
Le rapport à l’interprétation de cette dynamique
est évident ; car l’interprétation nous
transporte sur des terrains étrangers que nous voulons
comprendre : interprétation et compréhension se
renvoient l’une à l’autre. La signification
qui s’en dégage est, pour Dilthey, la catégorie
principale de la vie : toute œuvre comporte un
ensemble de signification (Bedeutungszusammenhang) ou une
totalité de signification (Bedeutungssgänze) : ce qui
implique qu’il faut commencer par dégager des
ensembles avant de les interpréter. La signification
s’appuie sur une « esthétique de
l’histoire » liée à une
intuition du temps et qui vient faire contrepoids à une
esthétique de la nature liée à une intuition de
l’espace, telle que celle qui fut avancée par Kant
dans l’ « Esthétique
transcendantale » de sa Critique de la raison pure. Mais la
catégorie centrale de Dilthey demeure l’Histoire, sur
laquelle il concentre tous les problèmes
épistémologiques.
À travers sa méthode de la
totalité, Dilthey vise à atteindre le système
(Zusammenhang) le plus étendu possible, le tissu social fait
de pratiques et de théories, le tout de l'homme dans ses
structures et ses processus. Ce sont "1'expérience, l'étude
de la langue et l'histoire", ainsi qu'il l'annonce dans la
préface de l'œuvre inachevée de 1883,
(Die
Einleitung in die Geisteswissenschaften), qui lui font envisager le problème de la
raison et de l'expérience en tant qu'il apparaît dans la
critique de la raison historique. Ce faisant, il effectue son
« retour à Kant » sous
l'égide de l'histoire et du langage. Aussi, ce qui
distingue Dilthey de Bergson, c’est de constater qu'il n'y
a pas de données immédiates de la conscience, mais toujours
des données spatio-temporelles : toutefois, .ces
données spatio-temporelles, il ne les aborde pas seulement,
comme le feront Husserl et Heidegger, de l’intérieur,
à travers une phénoménologie, mais aussi de
l'extérieur : dans la société et par
l’Histoire.Que l'analyse phénoménologique
concerne la vie intérieure ou la vie sociale, chez Dilthey cette
analyse est toujours à deux faces : ambivalente. Sa
critique de la métaphysique le prouve: l'histoire est la
condition même de la métaphysique, puisqu'une
métaphysique est toujours conditionnée par l'état des
sciences aussi toutes nos spéculations ont-elles un fondement
historique. Dilthey a cherché à mettre sur pied une
"philosophie de l'homme en tant qu'être historique", selon
l'expression de Raymond Aron[42].Puisque, pour Dilthey, rien n'échappe ni au
social ni à l'historique,
l’ « anthropologie
historique » de Dilthey (c’est ainsi
qu’en 1971 j’ai nommé son
entreprise)[43] aura la
particularité d'appréhender la réalité
historico-sociale et de faire connaître les concordances actives
dans la genèse du particulier en déterminant les
règles et les fins. Aussi Dilthey s'est-il fixé une
tâche d'une envergure jamais atteinte, comme le prouvent les
nombreux travaux d'épistémologie des sciences humaines
auxquels il s'est livré sa vie durant. Si les sciences humaines
et sociales regardent vers l'historique, il ressort aussi que
l'historique n'est pas sans entretenir de rapports avec
« la loi, le sentiment de valeur et la. norme
d'action »[44]...autrement dit, les soubassements mêmes de la.
vie psychique intérieure. Parmi les tâches qu'il s'est
imposées et qu'il a proposées à tous, il faut
comprendre la tâche épistémologique de discerner
l'apparition et le développement du savoir dans l'histoire des
hommes, c'est-à-dire, entre autres examens,
d’inventorier les bibliothèques et de mettre au jour
les relations qui se forment à l'intérieur des
sociétés dans les actions et réactions des individus.
C'est ce qu'il a lui-même tenté dans
l’énorme travail, Conception du monde et analyse de
l’homme depuis la Renaissance et la
Réforme[45],
qui réunit, grâce aux soins vigilants de Georg Misch
(1878-), différentes études dont l'intention est de fonder
les sciences humaines à travers une théorie de la
connaissance. Dans cette finalité, Dilthey n'accepte ni
l’Esprit de Hegel, ni la Raison de Schleiermacher, ni les
"abstractions nécessaires" des philosophes en général
; son ambition est de re-totaliser le concret de la.
réalité sociale.
Il n'y a véritablement connaissance pour Dilthey, dans cette
perspective de la totalité, que lorsqu'il y a conscience d'une
relation entre les parties et le tout. La catégorie de la
signification (Bedeutung)
permet la relation du tout et des parties, cette catégorie
renvoie à l’herméneutique. Dilthey est parti de
Schleiermacher pour qui le signifié conditionne toujours la
possibilité du sens, tandis que le sens ne peut se penser comme
pure signification et spécification du signifié, car toute
parole appartient par l'usage qui en est fait à une situation
historique concrète. Sur cette base, Dilthey va élaborer la
genèse de la critique historique de la raison. La catégorie
d’expérience vécue (Erlebnis) permet l'acte d'intention
consciente ou de direction consciente du sujet vers l'objet. Par la
catégorie de compréhension (Verstehen) est mise en route la
méthode globale de l'histoire, indissociable de
l'appréhension de la globalité des objets
(bio)socio-historiques. La pluridisciplinarité implique ici la
collaboration constante de l'expérience de la vie et du concept.
Or, si notre expérience de la vie est le résultat d'une
présence sociale qui nous construit: à travers
l’expérience de la résistance (ou, au contraire,
de l'échec de notre pulsion), on voit bien comment, sur cette
base, s’originent une vision du monde (Weltanschauung) et toute science.
D'ailleurs, la résistance peut se révéler comme
pression d'origine sociale formant notre individualité
bio-psychique, l'organisant par condensation de la réalité
du monde extérieur[46].
La recherche du fondement ne va pas sans la clarification des
problèmes épistémologiques. L'ensemble
historico-social ainsi apparu, et jamais définitif, ne pourra se
clore dans une théorie de l'histoire — comme c'est le
cas chez Auguste Comte ou chez Marx —. Mais, en même
temps, tout en renonçant à l'unité de la théorie
et de la méthode, Dilthey recherche l'unité des sciences
humaines et sociales — dispersées encore de nos jours
— car la notion de totalisation de 1'historico-social
implique que les disciplines particulières œuvrent dans
la direction de l’unité tout en refusant la
clôture, — et même celle du sens de
l’histoire .
Si la pensée finaliste a encouragé la philosophie de
l'histoire, il n'en est rien pour Dilthey qui, au contraire, met en
garde contre cette projection éthique et contre cette
référence tacite à des valeurs prétendument
éternelles. La "fin" n'est en fait que notre réalité
morale présente. Déracinant le théologique sous le
métaphysique, et le métaphysique sous le philosophique,
Dilthey propose une attitude très circonspecte même à
l'endroit de l'empirisme, incapable de venir à bout ni de la
relativité des concepts dans l'expérience, ni de la
relativité de l'intelligence liant ces concepts. Dans toutes les
sciences, le progrès vient de la formation des concepts et du
développement des méthodes; les uns et les autres
dépendent du lieu du savoir du "sujet connaissant". Ainsi, dans
les sciences humaines, à propos du concept et du jugement,
Dilthey fixe les règles : l’un et l'autre
doivent sans équivoque impliquer les processus de connaissance
et leur motivation.
Un mouvement épistémologique, parti des sciences sociales
aboutira aux sciences historiques: l'historien ne peut ignorer le
sociologue ni le sociologue l’historien. Un autre mouvement
épistémologique partira des sciences historiques pour
accéder à l'anthropologie comprise comme sociale et
historique. Construire la fondation épistémologique des
sciences humaines unifiées est donc l’ambition de
Dilthey qui refuse le fondement métaphysique comme le fondement
naturaliste: la réalité objective de l'expérience
interne qui est l'objet des sciences humaines, et qui concerne le
vivre, le faire et le parler, ne peut avoir qu'un fondement
historique. Toutefois, le jugement historique concerne à la fois
un déroulement objectif et un déroulement conscient
doué de sens, c’est-à-dire une pratique et un
discours sur cette pratique. Ici, la notion de compréhension
intervient pour répondre à cette problématique:
comprendre, c'est, pour Dilthey, connaître un "intérieur"
à l'aide de signes"extérieurs". L'en soi s'appréhende
au moyen de symboles qui interprètent cet en soi ; on pourrait
dire aussi que ce qui est latent se manifeste, comme chez Freud.
L'interprétation est la démarche qui implique une
sémiologie, et la connaissance des signes à partir desquels
il est possible de remonter au sens.
Tout comme Nietzsche (1844-1900) et Husserl, tous deux opposés
également à l’historicisme, faisant cependant de
l’histoire la clé de toutes les explications, Dilthey
affirme que l'Histoire est le sens que nous donnons à la
"référence" constituée par un système
extérieur grâce auquel les individus d'une même
époque communiquent entre eux par des systèmes de symboles,
de valeurs, et de significations. Deux phases articulent la recherche
historique proposée par Dilthey : 1° représenter
le procès d’intériorisation ;
2° représenter le procès
d’extériorisation par rapport à ce système.
La dynamique de la vie sociale est exprimée par le concept de
Wirkungszusammenhang: cet
"ensemble d’influence" est à distinguer de l'ensemble
causal, Kausalzusammenhang.
L’ensemble historico-social ne sera élucidé
qu’une fois atteinte la dynamique de l’ensemble
ou système d’influence. L’histoire est
possible parce qu’un fait éclaire l'autre, et que
chacun est éclairé par tous : telle est la cohérence
historique, analogue à la solidarité psychique
à laquelle Freud se réfère pour élucider la
dynamique de l’appareil psychique. Cet ensemble dynamique
est comparable à une force totale orientée : elle est en
fait une telle force vécue par tous.
Dilthey se livre à des analogies entre le psychique et
l'historique, toutefois on ne doit pas interpréter ses efforts
de théorisation dans le sens d’une
« psychologisation », mais en se
tournant vers la phénoménologie. Il s’agit d'une
phénoménologie qui produirait le lieu commun entre
l'objectif et le subjectif, et qui serait consciente de ce transit
à la fois véhiculé et fondé. A ce propos, est
intéressante la remarque qui termine Idées concernant une psychologie
descriptive et analytique, et montrant que le
dénominateur commun entre la vie psychique et la vie historique
est l'ensemble vivant d'influences (lebendiger Wirkungszusammenhang).
À côté de la volonté philosophique
manifestée par Bergson, s’en prenant à la science
du point de vue de la conscience pour assimiler la science à un
niveau qui serait supérieur à celui du sens commun, il y a,
avec Dilthey, quelqu’un qui ne veut pas que la
réalité humaine soit traitée selon la méthode des
sciences de la nature, mais qui, pour faciliter la tâche des
spécialistes en sciences humaines et afin qu’ils ne
tombent ni dans le piège de la métaphysique ni dans celui
de l’introspection, propose un objet qui est la
réalité historique et sociale. Celle-ci se forme avec la
détermination des ensembles historiques et sociaux au sein
desquels on retrouve l’individu avec toute son
originalité et toute sa subjectivité, mais ayant acquis une
signification propre dans ce que Dilthey appelle
« l’ensemble de
signification » ou la
« totalité de
signification », et auquel Dilthey donne un statut
historique. Dilthey a traité la question des sciences de
l’esprit, de telle sorte que le point de vue individuel et
le point de vue collectif soient tenus dans une situation
d’échange réciproque.
Conclusion
Si le concept ou la notion
d’énergie a joué le rôle d’un
principe détonateur, c’est certainement lié
à la constellation des principes en opération dans la
configuration totale des sciences de la nature et de
l’esprit. La raison humaine n’est pas
étroite et définie une fois pour toutes : je crois
que c’est ce que prouve à l’évidence,
au tournant du 20ème siècle, le développement aussi
bien des sciences de la nature que des sciences de l’esprit
ou sciences humaines et sociales. La raison évolue en fonction
de l’objet dont elle conquiert la connaissance :
ce qui lui permet d’accepter aussi bien le concept de la
complémentarité de Bohr que le principe
d’incertitude de Heisenberg, tout comme la
non-localité du monde quantique dans lequel nous vivons
sans le savoir. L’époque du passage au
20ème siècle n’est, en ce qui nous concerne, au
21ème siècle, que le commencement d’une ère
qui n’a pas fini de nous étonner.
[1] Heisenberg (Werner),
La nature dans la physique
contemporaine (1955), trad. de l’allemand par
Ugné Karvelis et A. Leroy, Paris : Gallimard, 1962.
Nouvelle édition avec l’Introduction de Catherine
Chevalley, Paris : Gallimard, 2000. Voir p. 127.
[2] Voir
Joseph-Philippe-François Deleuze, Eudoxe. Entretiens sur l’étude
des sciences, des lettres et de la philosophie, Paris,
Schoell, 1810.
[3]Cf. Adolphe Quételet, Sur l'homme et le développement de ses
facultés, essai d'une physique sociale, 1835. On appela
Quételet « le patriarche de la
statistique ».
[4] A. A. Cournot,
Matérialisme, vitalisme, rationalisme. Etude sur
l’emploi des données de la science en philosophie,
Paris: Hachette, 1875; rééd. Oeuvres complètes, tome
V, Paris: Vrin, 1979; deuxième section, § 1.
[5]Dominique Guillo,
« Les théories néodarwiniennes de la
société et de la culture », Sciences Humaines, août
2001 ; « La sociologie d'inspiration
biologique au 19ème siècle: une science de l'organisation
sociale », Revue
française de sociologie, 2000.
[6]Dominique Guillo, Les
figures de l'organisation. Sciences de la vie et sciences sociales au
19ème siècle, Paris, PUF, 2003 Sciences sociales et
sciences de la vie, Paris, PUF, 2000.
[7] Cf. Serge Nicolas,
Histoire de la psychologie
française au XIXe siècle, Paris, Éditions In
Press, 2002.
[8] Cf. A. Kremer Marietti,
Cours sur la première
recherche logique de Husserl, Paris, L’Harmattan,
2004.
[9] Paul Guillaume,
L’imitation chez
l’enfant (Alcan, 1925), La formation des habitudes (Alcan,
1936),La psychologie de la
forme (Flammarion, 1937), La
psychologie animale (Colin, 1940), La psychologie de l’enfant en
1938-1939 (Hermann, 1941), La psychologie des singes (Presses
Universitaires, 1942), Introduction
à la psychologie (Vrin, 1943).
[10]Wilhelm Wundt,
Éléments de
psychophysiologie (1873-1874), trad. A. Keller,
Paris : Alcan, 1886. Au centième anniversaire de la
naissance de Fechner, Wundt fit une longue conférence en son
honneur, voir : Wilhelm Wundt, Reden und Aufsätze (1912), Zweite
Auflage, Alfred Kröner Verlag in Leipzig, 1914, pp. 254-343.
[11] Principales
œuvres de Boring : History
of Experimental Psychology (1829), Physical Dimensions of Consciousness
(1833). [12] G. T. Fechner, Elemente
der Psychophysik, Druck und Verlag Breitkopf u. Härtel,
Leipzig, 1860. Traduction française, 1883: Éléments de psychophysique.
[13]H. Ebbinghaus,
Über das
Gedächtnis (1885) ; édition, traduction anglaise:
Memory. A contributon to
experimental psychology, Translated by Henry A. Ruger &
Clara E. Bussenius (1913), New York: Teachers College, Columbia
University.
[14] Op. cit., début
du chapitre 1 : “Mental states of every kind, --
sensations, feelings, ideas, -- which were at one time present in
consciousness and then have disappeared from it, have not with their
disappearance absolutely ceased to exist. Although the
inwardly-turned look may no longer be able to find them, nevertheless
they have not been utterly destroyed and annulled, but in a certain
manner they continue to exist, stored up, so to speak, in the memory.
We cannot, of course, directly observe their present existence, but
it is revealed by the effects which come to our knowledge with a
certainty like that with which we infer the existence of the stars
below the horizon. These effects are of different kinds.”
[15] Paul Guillaume,
Manuel de psychologie,
Paris, Presses Universitaires de France, 1943.
[16] Op. cit., p.3.
[17]Voir
l’Essai, dans
Œuvres , p.
75-76 ; Matière et
mémoire, dans Œuvres , p.326-328 ;
L’Évolution
créatrice, dans Œuvres , p. 755-760 ;
Les deux sources de la morale et de
la religion, dans Œuvres , p. 1020 ;
La pensée et le
mouvant, dans Œuvres , p. 1368, p. 1379-1380.
[18] Voir Matière et mémoire, dans
Œuvres, p.
328 : « Le même sophisme
apparaît plus clairement dans le troisième argument (La
Flèche), qui consiste à conclure, de ce qu’on
peut fixer des points sur la trajectoire d’un projectile,
qu’on a le droit de distinguer des moments indivisibles
dans la durée du trajet ».
[19]Cité par Henri
Gouhier, dans
l’« Introduction » des
Œuvres de Bergson
(PUF, 1970), p. XXIX.
[20]Cf. Louis de Broglie,
« Les conceptions de la physique contemporaine et
les idées de Bergson sur le temps et sur le
mouvement », Revue de Métaphysique et de Morale,
1941, p. 261. L’article est repris en tant que le chapitre
IX du livre de Louis de Broglie, Physique et microphysique, Albin Michel,
1947, pp. 191-211.
[21]Il semble que ce soit
à la page 784 des Œuvres que se trouve le morceau
auquel fait allusion Louis de Broglie : «
C’est à l’intérieur du devenir
qu’on se serait transporté par un effort de sympathie.
On ne se fût plus demandé où un mobile sera, quelle
configuration un système prendra, par quel état un
changement passera à n’importe quel moment :
les moments du temps, qui ne sont que des arrêts de notre
attention, eussent été abolis ; c’est
l’écoulement du temps, c’est le flux
même du réel qu’on eût essayé de
suivre. »
[22]Louis de Broglie,
Physique et microphysique,
op. cit., p. 195.
[23] Op. cit., p. 196.
[24]Cf. Essai, in Œuvres , p. 74.
[25]Louis de Broglie, op.
cit., p. 204.
[26] Voir Louis de
Broglie, Continu et discontinu en
Physique moderne, Paris : Albin Michel, 1941.
[27] Cf. Essai, in Œuvres , pp. 138-139.
[28] William James,
The Principles of Psychology
(1890) ; traduction française
abrégée : Précis de psychologie,
Rivière, 1946.
[29] Cf. A. Kremer
Marietti : « L’unité de
l’être. Une thèse bergsonienne inspirée de
Leibniz », in Carnets philosophiques, Paris,
L’Harmattan, 2002, pp.53-57 ;
« Alternative bergsonienne du corps et de
l’esprit », paru dans les Actes du VIIème Congrès des
Sociétés de Philosophie de Langue Française,
Paris, Presses Universitaires de France, 1954, réédition in
Carnets philosophiques,
L’Harmattan, 2002, pp. 77-87.
[30] Edmund Husserl,
Recherches logiques (trad.
H. Élie, A.L. Kelkel et R. Schérer), coll.
« Épiméthée, P.U.F., 1. Recherches logiques ;
Prolégomènes à la logique pure, 1969 ;
2. Recherches 3, 4 et 5,
1972 ; 3. Éléments d’une
élucidation phénoménologique de la connaissance
(Recherche 6), 1974.
[31]Recherches logiques, 2, 1ère
partie, p. 265, Notes annexes 21, 7.
[32] Ernst Mach,
Die Analyse der Empfindungen und
das Verhältnis des Physischen zum Psychischen, 1882 ;
Erkenntnis und Irrtum, 1905,
traduction française de M.Dufour : La connaissance et l’erreur,
Flammarion, 1908.
[33] Richard Avenarius,
Kritik der reinen Erfahrung,
Leipzig, 1888-1890.
[34]Recherches
logiques, op. cit., T.I, p. 210. Cf. Logische Untersuchungen, Tübingen,
Max Niemeyer Verlag, Sechste Auflage, 1980, Erster Band, voir p.
190 : « Wahrheit ist eine Idee, deren
Einzelfall im evidenten Urteil aktuelles Erlebnis
ist ».
[35]Cf. A. Kremer Marietti, Jaspers et la scission de
l’être (1967, 1974), réédité par
L’Harmattan, 2002. [36]Bernhard
Bolzano, Wissenschaftslehre
(1837), 5 volumes, Prague, 1930-1948 (Doctrine de la science).
[37]Franz Brentano,La psychologie du point de vue
empirique, traduction de Maurice de Gandillac, Paris, Aubier,
1944.
[38] Karl Jaspers,
Allgemeine Psychopathologie
(1913); traduction : Psychopathologie générale
trad. par A. Kastler et J. Mendousse, Paris, Alcan, 1933.
[39] Wilhelm Dilthey,
Einleitung in die
Geisteswissenschaften (1883). Traduction française de
Louis Sauzin : Introduction à l’étude des
sciences humaines. Essai sur le fondement qu’on pourrait
donner à l’étude de la société et de
l’histoire, Paris : PUF, 1942.[40] Op. cit., p. 31.
[41] Ernst Cassirer,
Zur Logik der
Kulturwissenschaften (1942), An Essay on man (1944). [42] Raymond Aron, La philosophie critique de
l’histoire, Paris, Vrin, 3è édition, 1954,
p. 23.
[43] A. Kremer Marietti,
Dilthey et
l’anthropologie historique, Paris, Seghers, 1971.
[44]Einleitung in die Geisteswissenschaften,
Kapitel XIX, Buch 1.
[45]Weltanschauung und Analyse des Menschen seit
Renaissance und Reformation.
[46] Cf.
« De notre croyance à la réalité du
monde extérieur », in Le monde de l’esprit, trad. M.
Rémy, 2 vol., Aubier-Montaigne, 1947, pp. 95-144.