DOGMA

Angèle Kremer Marietti

Université de Picardie, Amiens
Groupe d’Études et de Recherches Épistémologiques, Paris

La naissance des sciences de l'esprit au tournant du 20e siècle

(Conférence du vendredi 4 février 2005 du séminaire REHSEIS - Université Paris 7
« Energie, science et philosophie au tournant 19e-20e siècle »)


1. Introduction : quelles sont les questions soulevées  ?

Dilthey (1833-1911) a bouleversé le tableau d’ensemble des sciences en opposant aux sciences de la nature les « sciences de l’esprit », alors même que la psychologie s’était taillé la part belle dans le naturalisme ambiant au point que Husserl (1859-1938) s’opposera aux « psychologistes » et aux « naturalistes » dans un même combat..

On peut supposer que la notion d’énergie a dynamisé la configuration de toutes les sciences et suscité la naissance des sciences de l’esprit. Mais il est manifeste que la nouvelle configuration des sciences a entraîné des bouleversements dans la philosophie des sciences telle qu’elle s’est faite explicitement, surtout avec les physiciens Bohr (1833-1911) et Heisenberg (1901-1976), surtout quand ce dernier ira jusqu’à affirmer, dans un article de 1943 : « Les sciences de la nature présupposent toujours l’homme, et comme l’a dit Bohr, nous devons nous rendre compte que nous ne sommes pas spectateurs mais acteurs dans le théâtre de la vie. »[1]
Et là, il pourrait être étonnant qu’un physicien évoque la notion de la vie pour justifier sa position épistémologique. Mais on sait bien qu’outre la notion d’énergie, le 19ème siècle a renouvelé la notion de vie : au début du siècle s’est créée la biologie en tant que telle, dont l’appellation s’est déclarée en 1802, reprise ensuite sous la plume d’Auguste Comte (1798-1857) dans la 40ème leçon de son Cours de philosophie positive (écrite en 1835). Mais aussi la notion d’histoire s’est imposée sur laquelle Hegel (1770-1831), Condorcet (1743-1794) et Comte ont commencé par mettre l’accent dans le rapport aux idées, aux sociétés et aux sciences.

Je me poserai donc essentiellement les questions suivantes : quel statut spécifique les sciences de l’esprit ont-elles cherché à définir par rapport aux sciences de la nature ? Quelles furent effectivement ces sciences de l’esprit ? Explicitant les arguments qui ont été avancés, je chercherai à comprendre les raisons philosophiques pour lesquelles ont voulu s’imposer les sciences de l’esprit sinon toujours contre les sciences de la nature du moins à côté d’elles, contrairement à la psychologie ou à la sociologie, qui se sont instaurées avec les sciences de la nature et dans leur ensemble.


2. L’évolution de la physique et de la technique

Il faut considérer la situation d’ensemble à la base dans le domaine des sciences physiques pour comprendre la configuration de toutes les sciences ; aussi dois-je dresser tout d’abord le tableau rapide de la physique du point de vue de son évolution allant de la mécanique classique à la mécanique statistique et quantique et je signalerai quelques-unes des premières applications énergétiques de l’époque.

Le matérialisme du XIXè siècle donnait une image simpliste de l’univers, alors que des transformations profondes sont intervenues  par rapport à la vue étroitement mécaniste de la nature  qui prédominait alors ; je donne les dates-pivots en physique entre 1892 et 1905 : 
  1. en 1892, Lorentz (1829-1891) publie une série d’articles sur la théorie de l’électron, une particule élémentaire chargée négativement dont J.J. Thomson (1856-1940) prouvera l’existence en 1897 ;
  2. en 1895, W. C. Röntgen (1845-1923) découvre les rayons X (ou les ondes électromagnétiques) ;
  3. quelques mois plus tard, Henri Becquerel (1852-1908) voit dans l’uranium une source de radioactivité, c’est-à-dire l’émission spontanée de particules subatomiques et de radiations électromagnétiques à haute fréquence ;
  4. en 1898, Pierre (1859-1906) et Marie (1867-1934) Curie découvrent la radioactivité du radium et du polonium ;
  5. en 1900, Max Planck (1858-1947), analysant l’équilibre thermique entre matière et rayonnement, découvre ce qu’il appelle « le quantum d’action élémentaire » en n’usant d’aucune théorie mécanique concernant la théorie de la chaleur. C’était une hypothèse ad hoc, qui exprimait quelque chose qu’il était impossible d’énoncer dans l’ancienne mécanique : une équivalence entre énergie et fréquence.
  6. Vient 1905, l’année miraculeuse durant laquelle Einstein (1879-1955) publie cinq articles à la base des deux premières révolutions du XXè siècle : celle de la relativité et celle des quanta.
La prééminence de la mécanique classique reste confirmée au long de la première moitié du XIXè siècle et au-delà avec les travaux de Navier (1785-1836) et Stokes (1819-1903), de Cauchy (1789-1857) et Saint-Venant (1797-1886), enfin de Maxwell (1831-1879). Mais, dans la seconde moitié du siècle, il faut noter que Ludwig Boltzmann (1844-1906) crée la mécanique statistique, qui modèle un système dans les termes du comportement moyen du grand nombre d’atomes et de molécules formant le système : les lois de base de cette théorie découlent de la théorie newtonienne ; on y examine les conséquences de la connaissance incomplète d‘un système mécanique complexe,  aussi le principe du déterminisme y est-il maintenu.
À la même époque, Maxwell et Boltzmann créent la théorie cinétique des gaz dans laquelle une description statistique des mouvements moléculaires permet d'expliquer toutes les grandeurs caractéristiques des gaz (pression, température, énergie, etc).
Quant à Boltzmann, on peut le considérer comme un pionnier de la mécanique quantique pour deux raisons :
  1. Son interprétation statistique de la seconde loi de la thermodynamique permettant d’introduire la Théorie des probabilités dans une loi fondamentale de physique : ce qui donne l’occasion de contredire le préjugé classique du déterminisme dès 1897 ;
  2. sa méthode consistant, depuis 1872, dans l’introduction des niveaux d’énergie discrète.
Dans le domaine de l’application de l’énergie hydraulique, Benoist de Fourneyron invente la première turbine : il a utilisé l’effet de la pression pour entraîner une roue à eau ; c’est ainsi qu’il aménage en 1837 une chute de 112 mètres. Dynamos et alternateurs sont mis au point par Gramme, entre 1869 et 1877, le coulage entre alternateurs est étudié par Boucherot et Blondel en 1892. C’est ce qui permet de produire industriellement de l’électricité à partir de l’énergie mécanique. Le transport de l’électricité sur de longues distances est rendu possible par l’invention du transformateur électrique (Gaulard et Gibbs en 1885). C’est ainsi que l’hydroélectricité connaîtra un développement spectaculaire. Entre 1920 et 1940, plus de cinquante barrages seront édifiés.


3. La sociologie et la psychologie avant la naissance des sciences de l’esprit

Il faut noter que l’expression « sciences humaines » existe déjà au 17ème siècle et, pour Pascal et Malebranche, s’oppose à « sciences divines ». Au début du 19ème siècle, on opposera les « sciences d’observation » aux « sciences de tradition »[2] pour ouvrir la voie aux nouvelles « sciences positives ». C’est dans l’espace mentale galiléen que les sciences humaines ont pris leur essor, pour ainsi dire, en naturalisant la nature humaine, naturalisation commencée dans la psychophysiologie de Descartes, de Gassendi et de Hobbes. Néanmoins, je rappelle les trois axes observés dans les sciences humaines par Georges Gusdorf : Mais les trois perspectives (axiomatique, vitaliste et historico-culturelle) vont nécessairement se compléter. Les schémas d’intelligibilité sont multiples et aucun ne peut prétendre à une formule d’intelligibilité totalitaire.

Je dois faire un rapide tour d’horizon des principaux développements de la sociologie et surtout de la psychologie du 19ème siècle débouchant sur le 20ème et telles que ces sciences se sont établies avant l’explosion des sciences de l’esprit. Sciences physiques et sciences biologiques concernent deux mondes qui sont bien distincts, et, entre les deux, il n’y a pas de transition, néanmoins le premier sert de charpente au second. C’est ce que soulignait Cournot en1875 :

« Le monde physique... est comme la charpente qui supporte le monde de l’organisation et de la vie. Entre ces deux mondes existent des relations d’engrenage et de contact intime plutôt que de greffe ou de soudure; et plus les observations se précisent scientifiquement, plus on est porté à croire que ce sont bien deux mondes distincts, ayant leurs lois propres, sans que l’on puisse concevoir le passage de l’un à l’autre par voie de développement graduel et de progrès continu. »[4]

Il reste à déterminer en quoi une forme physique et une forme vitale se différencient l’une de l’autre. Mais, quant au monde des sciences humaines ; il est clair qu’il reste distinct du monde des sciences biologiques et du monde des sciences physiques, encore que le schème de l’organisation ait pu inspirer la sociologie au tournant 19ème–20ème siècle.


3.1 La sociologie

Pour la sociologie, il faut remonter jusqu’à Montesquieu (1689-1755) qui, avant Darwin (1809-1892), représente le début du courant évolutionniste de l’esprit et de la société, une psychologie sociale conjuguant esprit et société dans leur spécificité et confirmant ainsi la perfectibilité annoncée par Rousseau et démontrée par Condorcet en 1794 dans son Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain. Des éléments du développement de cet évolutionnisme de l’esprit et de la société on retrouvera des traces chez Bergson, mais il a auparavant été exprimé dans la Philosophie synthétique (1862-1893) de Spencer (1820-1903) pour qui l’évolution était la transition entre l’homogénéité et l’hétérogénéité. Durkheim (1858-1917) et Comte reconnaissaient à Montesquieu son originalité positive dans ce qu’il cherchait à faire apparaître, non pas la norme ou ce qui doit être, mais bien ce qui est réellement ; toutefois, ils lui reprochaient de n’avoir pas nettement explicité l’idée de progrès, et ne voyaient en lui qu’un précurseur non pas un sociologue : titre que lui reconnaîtra pourtant Raymond Aron qui, de son côté, suspectait la notion de progrès linéaire. Si on doit à Comte le terme de « sociologie » qui apparaît à la 47ème leçon du Cours de philosophie positive (écrite en 1839), il utilisa d’abord celui de « physique sociale », pris chez Quételet, et il est lui-même en partie redevable de sa conception à son maître Saint-Simon (1760-1825), autre précurseur de la discipline.

Émile Durkheim, l’un des pères fondateurs, est l’auteur de deux ouvrages de sociologie importants, l’un traitant de la division du travail social (1893) et l’autre du suicide (1897). À la fin du 19ème siècle, Durkheim s’inquiétait du problème de la cohésion sociale dépendant de la révolution industrielle, en particulier pour la France. Ce qui le rapprochait d’une préoccupation analogue de Comte voulant réconcilier les parties divisées de la société française après la Révolution. Durkheim se trouvait comme Comte devant le problème de dépasser, pour ainsi dire, le dissensus en faveur du consensus social. C’est dans cette perspective qu’il met au point les règles de la méthode sociologique permettant de dégager les réalités sociales déterminant les comportements individuels. De même, chez Comte on voyait, sinon l’aboutissement, du moins le même mouvement d’idées lorsqu’il découvrait, pour sa classification des sciences, outre la nécessité de la sociologie, celle d’une septième science, qu’il appela la morale. La démarche de Durkheim se veut objective et positive, puisque le fait social obéit au déterminisme social. Si Durkheim partage le naturalisme avec ses contemporains allemands, Georg Simmel (1858-1918) et Max Weber (1864-1920), il ne partage pas le « Verstehen » ou la méthode compréhensive que ces derniers doivent à Wilhelm Dilthey.  
Au cours du 20ème siècle, la sociologie va éclater en une multiplicité de disciplines qui seront soit directement explicatives, soit directement descriptives, et qui comprendront la psychologie, la démographie, la linguistique, la science politique. Ces disciplines se formeront sur le principe de la science positive identifiant les lois décrivant et expliquant les phénomènes, en un mot, en accomplissant le projet encyclopédique d’Auguste Comte d’expliquer les individus et les sociétés par le moyen de lois appropriées à des faits dûment établis. De même, l’histoire et la géographie, ainsi que le droit, prendront un essor les soumettant à la rigueur scientifique. Née de la sociologie du travail au 19èm–20ème siècle, il y a eu, entre autres nouveautés, la sociologie des organisations, étudiée récemment par Dominique Guillo, qui a écrit, en particulier sur les théories néo-darwiniennes de la société et de la culture de nombreux articles[5], ainsi qu’un ouvrage, en 2003[6], rapprochant les sciences sociales et les sciences de la vie..


3.2. La psychologie

Du côté de la psychologie, il en va de même que du côté de la sociologie. Il s’agit bientôt d’une discipline qui se donne la vocation d’être positive, et ensuite d’un ensemble de disciplines se créant et se développant toujours sur le modèle de la science positive. Mais, avant qu’il ne s’agisse d’une science de la nature, le terme de psychologie, déjà ancien sinon très usité, a été créé au 16ème siècle : on le trouve aux 17ème et 18ème siècles chez le philosophe allemand Christian von Wolff (1679-1754). En 1807, il réapparaît dans un ouvrage de Maine de Biran, encore inédit à l’époque, intitulé Mémoire sur les perceptions obscures ; on peut le lire dans un autre de ses livres, resté inachevé mais commencé en 1811, et intitulé Essai sur les Fondements de la Psychologie. Maine de Biran use souvent du terme qui a pour lui une signification précise : « la science intérieure des êtres intelligents et actifs, moraux et libres ; sa méthode est l’analyse intérieure ou ‘réflexion’ »[7]. Déclarée par Biran science des faits de conscience, la psychologie est aussi considérée par lui comme science fondatrice de tous les savoirs. Cette position de fondation épistémologique se retrouvera émise par les psychologues positifs du début du 20èmesiècle, qui voudront faire de la psychologie le fondement de la logique et des mathématiques : position naturaliste à laquelle Husserl s’opposera[8].
Les grands psychologues français du 19ème siècle sont au départ surtout des philosophes mais encore, pour certains, des médecins, tandis que les psychologues allemands sont au départ des physiologistes ou des anatomistes et même des physiciens. Parmi les psychologues philosophes, il y eut Hippolyte Taine (1828-1893) qui critiqua la faiblesse de l’école spiritualiste de Victor Cousin (1792-1867), Théodule Ribot (1839-1916), le fondateur de la psychologie française, Paul Guillaume[9] (1878-1962), vulgarisateur de la psychologie de la forme et spécialiste de la psychologie de l’enfant et de la psychologie animale : on lui doit une étude sur la formation des habitudes. Dans la liste de philosophes français psychologues, il y a aussi Henri Piéron (1881-1964), et jusqu’à Maurice Merleau-Ponty (1908-1961) et Michel Foucault (1926-1984), tandis que Pierre Janet (1859-1947) et Georges Dumas (1866-1946) étaient à la fois médecins et psychologues. Si je souligne la filiation philosophique de la psychologie française, c’est pour souligner par contraste que ces philosophes ont travaillé à la promotion de la psychologie comme science positive.
Théodule Ribot fit d’abord connaître la psychologie associationniste anglaise, puis les travaux de deux allemands : l’anatomiste Ernst Heinrich Weber (1795-1878), connu pour ses recherches sur les organes des sens, et Gustav Theodor Fechner (1801-1887), l’un des fondateurs de la psychophysique, enfin Wilhelm Wundt[10] (1832-1920), physiologiste de formation, assistant de Hermann von Helmholtz (1821-1494) en 1860. Ribot rédigea la première thèse française de psychologie scientifique en 1873 sur le thème de l’hérédité psychologique. À cette époque, l’oncle de Pierre Janet, Paul Janet (1823-1899), était chargé d’accepter les thèses de la Sorbonne, étant le principal responsable de la section de philosophie pour les questions psychologiques ; et, grâce à son ouverture d’esprit qui lui permit d’accepter les thèses de Ribot, il favorisa le développement scientifique de la psychologie en France.

L’Américain Edward Garrigues Boring (1886-1968), professeur de psychologie expérimentale à partir de 1919 (à l’Université Clarke) et à partir de 1922 à Harvard, publia en 1929 une histoire de la psychologie[11] dans laquelle il reconnaissait en Wundt le père fondateur de la psychologie à visée scientifique dont le laboratoire fut créé à Leipzig en 1879 , quoique, antérieurement, il y eût aux USA, en 1876, la création du laboratoire de psychologie du philosophe américain William James (1842-1910) et, dès 1903, au Japon, à l’Université de Tokio, un premier laboratoire. Le laboratoire de Wundt fut néanmoins le premier à être reconnu et à délivrer des diplômes de psychologie ; d’où l’affluence d’étudiants étrangers dans l’enseignement de Wundt.
Jeune médecin, puis physicien et mathématicien, héritier de la philosophie de la nature à laquelle il resta fidèle jusqu’à la fin, Gustav Theodor Fechner fut le découvreur du fameux principe selon lequel l’intensité d’une sensation croît comme le logarithme du stimulus (S = k log R), qui caractérise le mode de nos relations extérieures. Formule en laquelle Fechner voyait une vérité fondamentale concernant les relations de l’esprit et de la matière comme formant ensemble une seule et même unité. En 1838-1840, des expériences originales de Fechner sur la perception des couleurs préfigurent ce qui va devenir la psychophysique. Fechner n’a jamais cessé de défendre sa conception de la psychophysique en l’illustrant dans de nouvelles expériences sur la fonction des organes doubles dans la vision et dans l’audition, puis sur la perception de l’espace et du temps. À partir de la parution, en 1860 à Leipzig, de son ouvrage Elemente der Psychophysik[12] dont la lecture inspira Ebbinghaus, il continua avec: In Sachen der Psychophysik (Pour la psychophysique ) 1877, Revision der Hauptpunkte der Psychophysik (Révision des points fondamentaux de la psychophysique) 1882. Fechner prolongea ses investigations psychophysiques dans le domaine de l’esthétique avec Zur experimentellen Ästhetik (Pour une esthétique expérimentale) 1871. Dans son livre sur les éléments de la psychophysique, Fechner divulguait des méthodes psychophysiques utiles à accroître les résultats concernant la mémoire. Quand Hermann Ebbinghaus fit ses recherches sur la mémoire (pour les publier en 1885 dans un livre[13] qui fut la première publication scientifique sur cette fonction). Ebbinghaus put alors établir pour la mémoire une loi en conformité avec celle de Fechner : « Les quotients à partir de l’acquis et de l’oublié se comportent comme les logarithmes du temps écoulé ». Ebbinghaus traite justement de la mémoire comme faite d’éléments présents mais inconscients :

« Des états mentaux de toute sorte,-- sensations, sentiments, idées, -- qui furent présents dans la conscience à un moment donné et qui en ont ensuite disparu, n’ont pas du fait de leur disparition absolument cessé d’exister. Bien que le regard tourné à l’intérieur ne soit plus capable de les retrouver, cependant ils n’ont pas été totalement détruits ni annulés, mais continuent à exister d’une certaine manière, emmagasinés, pour ainsi dire, dans la mémoire. Nous ne pouvons pas, naturellement, observer directement leur présence, mais elle est révélée par les effets qui se font connaître à nous avec une certitude semblable à celle avec laquelle nous inférons l’existence des étoiles au fond de l’horizon. Ces effets sont de différentes sortes. » [14]


4. La réaction philosophique et épistémologique

Paul Guillaume a parfaitement défini, dans son Manuel de psychologie[15], quel statut les sciences humaines avait acquis ; traitant de la psychologie, il écrit :
« Dans les problèmes que nous étudierons dans ce livre, on se propose, à l’exemple des sciences de la nature, de décrire des faits et de déterminer leurs conditions, c’est-à-dire d’autres faits dont l’observation montre le rapport constant avec les premiers ; en d’autres termes, on se propose d’établir des lois. »[16]
Alors que les sciences humaines sont « à l’exemple des sciences de la nature » et affirment ainsi leur vocation expérimentale et positive, nous assistons à une réaction philosophique et épistémologique concernant le statut naturaliste qui est donc désormais attribué aux sciences humaines. Les réactions de Bergson, de Husserl et de Dilthey tendent soit à élargir, soit à renverser l’ancienne rationalité classique, en tout cas visent son réductionnisme.


4.1. La philosophie de Bergson

Lorsque Bergson soutient, en 1889, sa thèse sur les données immédiates de la conscience, le positivisme a atteint l’interprétation des phénomènes humains et sociaux. Pour expliquer la vie de l’esprit, règne alors la théorie associationniste. D’abord inspiré par Spencer, Bergson veut s’opposer à toute perspective mécaniste, et distingue, en face de l’ordre homogène de l’espace et de la quantité, un ordre hétérogène, celui de la durée, de l’inétendue et de la qualité. Mais pour Bergson ces deux ordres diffèrent comme l’ordre de la science et l’ordre de la conscience. Il range donc la philosophie des sciences de la nature sous la rubrique des sciences de l’ordre extérieur ; et il se réserve pour lui la rubrique de l‘ordre intérieur qui est celui de la conscience.

L’argument majeur de l’Essai de 1889 est qu’il n’est pas permis de traduire l’inétendue en étendue ou l’ordre intérieur en ordre extérieur, c’est-à-dire la qualité en quantité. Il faut remarquer que Bergson n’oppose pas directement l’esprit à la nature, mais la conscience « qui dure » à la science « qui exige des repos où poser des repères ». D’où les oppositions qui sont les siennes : et qu’il illustre en se référant aux sophismes éléates[17] de la Dichotomie, d’Achille et la tortue, de la Flèche, et du Stade. Le reproche majeur adressé par Bergson à la science, c’est qu’avec la spatialisation elle abandonne la mobilité du mouvement. Quand il critique l’argument de la Flèche de Zénon d’Élée[18], Bergson affirme que le passage est un mouvement et l’arrêt une immobilité ; ce qui veut dire qu’il se méfie de la représentation du mouvement comme étant celle d’un point sur une trajectoire. Opposant ainsi à la science la conscience, Bergson définit celle-ci comme étant qualité pure, durée, enfin liberté ; en conséquence, il dénonce l’illusion qui confond succession et simultanéité, durée et étendue, qualité et quantité, extériorité et intériorité.
Dans un article intitulé « La philosophie » et publié dans La science française (Larousse, 1915), Bergson affirmait vouloir tout à la fois faire « appel à la science et à la conscience » : il prétendait constituer, au moyen de l’intuition, « une philosophie capable de fournir, non plus seulement des théories générales, mais aussi les explications concrètes des phénomènes particuliers » ; il ajoutait : « La philosophie, ainsi entendue, est susceptible de la même précision que la science positive ».[19]

Bergson a l’ambition de dépasser les exigences de la science positive, tout en alléguant une précision digne de la science. Les conceptions bergsoniennes sur la durée et le mouvement comporte des analogies saisissantes avec certains des résultats scientifiques qui seront d’ailleurs ultérieurs à 1889, en particulier en ce qui concerne les idées de Bohr et de Heisenberg, qui seront énoncées quarante ans plus tard[20]. Telle est la constatation de Louis de Broglie dans un article de 1941 repris dans son livre de 1947, Physique et microphysique : il concède à Bergson l’idée que la science schématise à l’excès sa représentation du temps et de l’espace : la succession des événements y est projetée sur un axe homogène et la localisation des objets dans l’espace y est projetée sur l’espace géométrique homogène à trois dimensions. Louis de Broglie s’est particulièrement intéressé à l’idée exprimée[21]dans l’Évolution créatrice (1907), selon laquelle nous pourrions très bien supposer que le flux du temps opère à une vitesse infime de telle sorte que nous aurions en un seul spectacle et en un seul coup d’œil toute l’histoire passée, présente et future de l’humanité : voilà, écrit de Broglie, une représentation à laquelle « est parvenue la théorie de la Relativité lorsqu’elle nous a invités à figurer l’ensemble des événements passés, présents et futurs dans le cadre d’un continu abstrait à quatre dimensions, l’espace-temps. »[22]

De Broglie explique que cette théorie permet de penser chaque observateur en tant que découvrant successivement les événements contenus dans l’espace-temps : « à chaque instant de son temps propre, il pourrait regarder comme simultanés tous ceux de ces événements qui sont localisés dans une certaine section plane à trois dimensions de l’espace-temps et, au fur et à mesure que s’écoulerait son temps propre, cette section balayerait progressivement l’espace-temps tout entier »[23].

Relisant l’Essai de 1889, de Broglie découvre une phrase de Bergson qu’on dirait empruntée à la théorie de Heisenberg qui ne sera formulée qu’en 1927 : « Il n’y a dans l’espace que des parties d’espace et en quelque point que l’on considère le mobile, on n’obtiendra qu’une position. »[24] Cependant, Bergson maintient l’idée de trajectoire d’un mobile propre à la mécanique classique ; or, il n’en est plus ainsi avec la physique quantique ; seules quelques positions instantanées de l’entité physique en progression peuvent être déterminées par quelques mesures nécessairement discontinues, et encore dans l’ignorance de l’état de mouvement. Par ailleurs, de Broglie repère les termes fréquents chez Bergson de « nouveau » et d’ « imprévisible » : or, ces termes pourraient convenir, écrit-il, à la notion de temps dans les théories quantiques où, écrit-il, le temps apporte en effet des éléments nouveaux et imprévisibles[25].

Un parallèle est donc possible entre les notions bergsoniennes et celles des théories quantiques ; car Louis de Broglie n’est pas sans trouver un « parfum de bergsonisme » dans l’exposition de la Physique quantique. En particulier, à propos de sa propre théorie de la causalité conçue comme étant double, l’une faible et l’autre forte, de Broglie[26] cite ce passage analogue de la plume de Bergson : « Si donc on se décide à concevoir sous cette seconde forme la relation causale, on peut affirmer a priori qu’il n’y aura plus entre la cause et l’effet un rapport de détermination nécessaire, car l’effet ne sera plus donné dans la cause. Il n’y résidera qu’à l’état de pur possible, et comme une représentation confuse qui ne sera peut-être pas suivie de l’action correspondante »[27].

Contrairement à l’interprétation de Bergson, la théorie relativiste pousse à l’extrême la spatialisation du temps et la géométrisation de l’espace : conceptions qui sont à l’opposé de celles de Bergson, dénonçant la convertibilité de l’espace en temps et la reconvertibilité du temps en espace. Car il s’agissait pour lui d’exprimer le « conflit entre le temps que la science désigne par un simple paramètre et le temps vécu par moi ». Enfin, Bergson niait  le déterminisme universalisé par le théorème de la conservation de l’énergie. Très proche de William James[28] par ses conceptions psychologiques, Bergson s’intéresse aux liens qui unissent les états de conscience et l’activité cérébrale. Contre les abstractions scientifiques, Bergson a tenté de mettre sur pied une sorte de monisme fondé sur l’unité de l’être[29], cette unité étant conçue comme une substance infiniment grande sur laquelle se profileraient matière et esprit, et qui impliquerait une alternative de perspective entre le corps et l’esprit, dans la mesure où, par exemple, dans une métaphysique de la matière, les choses seraient considérées soit du point de vue d’un cercle large, soit du point de vue d’un cercle étroit.


4.2. Husserl et la phénoménologie

Husserl a d’abord été sous l’influence d’un certain positivisme qui limitait les visées de la phénoménologie telle qu’il la présentait dans l’introduction du second volume de la première édition des Recherches logiques[30] (1900-1901) : elle est alors « la simple analyse descriptive des vécus dans leur donnée réelle mais en aucune manière leur analyse génétique selon leurs relations causales »[31]. Tout comme Franz Brentano (1838-1917), Husserl recherchait, dans un sens positif, des « données réelles », mais il refusait déjà toute enquête causale qui l’eût placé dans une perspective naturaliste. Il se méfiait des positions naturalistes du « psychologisme » de son époque. Dès 1891, époque de la publication de sa Philosophie de l’arithmétique, Husserl tentait de penser l’unité de la science et de la conscience, mais il s’y prenait d’une manière différente de celle de Bergson. Sa phénoménologie devait dépasser positivisme ou objectivisme et, en particulier, l’empiriocriticisme de Ernst Mach[32] (1838-1916), père fondateur du néopositivisme du Cercle de Vienne, comme celui de Richard Avenarius[33] (1843-1896), auteur d’une critique de la connaissance fondée sur la biologie, qui, outre Husserl, eut pour opposant Lénine (1870-1924).
À partir des années 90, Husserl ressentait une double exigence :l’une étant de distinguer l’activité fondatrice du sujet constituant l’objectivité et les relations mathématiques, et l’autre étant d’approcher l’objectivité et les relations mathématiques elles-mêmes. Husserl était contre l’idée que les sciences positives puissent rendre compte de la totalité de la réalité, contre l’idée que le psychologique devait éclairer le logique ; surtout, il voulait donner un objet propre à la philosophie, alors traitée soit par les uns comme théorie de la connaissance, soit par les autres comme psychologie expérimentale. Ainsi Husserl se trouvait devant deux camps qu’il refusait également : le camp des « psychologistes » ambitionnant de pratiquer une méthode digne des sciences de la nature, et le camp des « antipsychologistes » désireux de faire une « philosophie transcendantale », supérieure aux sciences de la nature.
Les « antipsychologistes » comprenaient, entre autres, Paul Natorp (1854-1924) qui cherchait à donner à la connaissance un fondement logique tout en séparant nettement les mathématiques de la logique. Pour Husserl, qui avait été influencé par Rudolph Hermann Lotze (1817-1881) tout comme le logicien Frege (1848-1925), il existait une différence entre le contenu propre des propositions de la syllogistique traditionnelle et leur fonction ou leur application pratique : les « principes logiques » n’étaient pas des normes mais servaient simplement de normes.
Parmi les seconds, les « psychologistes », qui sacrifiaient ce dont nos prenons conscience dans la perception interne à un raisonnement qui joue sur des analogies du monde extérieur, se trouvaient Johann Friedrich Herbart (1776-1841) réduisant, tout comme Wundt, le moi à d’autres données telles que les représentations ou un effet secondaire de la volonté, ainsi que John Stuart Mill (1806-1873), refusant l’intuitionnisme, et Herbert Spencer, auteur d’un traité des principes de psychologie (1855), qui réduisait le raisonnement conscient à des intuitions d’égalité. Husserl suspectait les préjugés qui les ralliaient en commençant par leur préjugé de base : à savoir que le logique relève du fait psychologique. Il leur opposait son principal argument selon lequel si une vérité générale peut être reconnue fonder une règle du jugement correct, alors se trouve garantie l’existence de règles du jugement non fondées dans la psychologie. Les psychologistes considéraient la mathématique pure comme une branche de la psychologie ; Husserl souligne, au contraire, l’hétérogénéité des deux disciplines. Les propositions arithmétiques se fondent dans l’essence idéale du genre nombre. De même, les vécus (et c’est là un résultat qui est propre à Husserl) n’entrent pas en ligne de compte dans les parties purement logiques de la technologie de la connaissance scientifique : car, les concepts logiques n’ont, en fait, aucune extension empirique. La différence établie par Husserl entre la théorie de l’évidence réelle, liée au vécu, et la théorie de l’évidence idéale, liée à des conditions normatives, écarte ainsi sans conteste la confusion à laquelle aboutissent les psychologistes : elle implique que le terme d’ ‘évidence’ ne signifie pas seulement un sentiment fortuit se présentant avec certains jugements, mais pas davantage que le ‘normal’ se substitue au ‘normatif’. D’où, la définition de la vérité selon Husserl comme étant « une idée dont un cas particulier, dans le jugement évident, est un vécu actuel »[34].

Le fond de la critique husserlienne du psychologisme se ramène à y voir un naturalisme, et donc à y reconnaître une ontologie cachée. Aussi est-ce sur la théorie de l’être que s’appuiera fondamentalement la critique de Husserl. Même si l’on conçoit des ontologies régionales, elles ne recouvrent pas toute l’ontologie : telle sera la position de Karl Jaspers (1883-1969)[35], autre adepte de la méthode compréhensive. De plus, le naturalisme ne présuppose l’existence du monde physique qu’à travers l’objectivité d’un phénomène psychique ; dès lors, de ce point de vue, le phénomène psychique appartiendrait à la nature.
Différemment de Dilthey, Husserl a combattu le psychologisme comme étant naturaliste, en même temps que la théorie de l’être qu’il trouvait impliquée  dans le naturalisme. En effet, de la thèse naturaliste découle l’inexistence de tout ce qui n’existe pas à la manière de la nature. Il y a donc un idéal naturaliste de l’existence auquel s’oppose directement Husserl. C’est pourquoi, depuis la Philosophie de l’arithmétique, et dès le premier volume des Recherches logiques, thèmes et intérêts se sont-ils élargis à partir du problème logico-mathématique sur lequel ils étaient centrés en 1891, pour se déployer désormais vers la signification logico-linguistique.
Le problème de Husserl concerne un rapport à élucider, qui est celui qu’entretient la « subjectivité du connaître » avec ce qu’il faut appeler avec lui « l’objectivité du contenu de la connaissance » (préface de la première édition des Recherches logiques). La logique universellement reconnue jusque-là ne répondait pas à cette question nouvelle née de l’enquête husserlienne. Toutefois, à une question insolite devra nécessairement répondre une position insolite qui visera à fonder la « logique pure et la théorie de la connaissance » (ibidem). Sous l’influence initiale de Bernhard Bolzano (1781-1848)[36] pour qui les propositions mathématiques doivent être étudiées comme des « choses en soi », Husserl va donc tenter de séparer les vérités logiques des processus psychologiques concomitants, et même, dans la Première Recherche, adopter tel quel le concept bolzanien d’En soi des propositions logiques. Le point de vue de Bolzano est celui de renouveler la logique pour la mettre à la base de la mathématique ; c’est pourquoi il est opposé au psychologisme et demande que l’énoncé logique soit considéré comme une proposition en soi. Aussi Bolzano donne-t-il à la représentation « en soi » un statut différent de celui que donne Kant à la « chose en soi »: inhérente à notre entendement sans en être le produit, cette représentation n’est pas la conséquence mais l’origine de la connaissance, sa condition de possibilité. Le troisième chapitre de la Première Recherche suit de très près Bolzano, puisque Husserl y écrit que tout ce qui est est connaissable en soi. En effet, pour Husserl, la proposition logique bénéficie d’un être absolument identique et « en soi » ; et la certitude absolue du sujet de la connaissance ne relève ni du sujet pur ni de la psychologie.
Husserl démontre qu’en tant que science de la subjectivité, la psychologie n’est pas la science théorique qui pourrait donner à la logique normative son fondement propre ; mais voilà qui n’exclut cependant pas pour lui tout rapport entre l’objet logique et la subjectivité elle-même. Si, pour lui, le général ne peut se réduire à l’individuel, il n’en demeure pas moins que Husserl ne renonce pas à reconnaître dans la vie consciente les phénomènes essentiels à travers lesquels l’activité théorique se manifeste effectivement. Tel est le germe du principe philosophique des Ideen de 1913 : l’être de la réflexion n’est pas une pure et simple représentation de l’être mais l’être même vécu par la conscience. C’est, d’ailleurs, en quoi Husserl affirmera que « l’existence du transcendant n’est que purement phénoménale » (Ideen, Halle, 1913, p. 80). Par conséquent, on peut dire qu’alors il n’y a plus guère de différence entre apparaître et être. Alors, la théorie de la connaissance donne accès à la théorie de l’être et c’est en elle-même que la conscience porte la garantie de son être intentionnel. Cette garantie se produit selon la notion d’intentionnalité de la conscience, si décisive chez Husserl, et qui avait été inaugurée par Brentano dans sa Psychologie vom empirischen Standpunkt[37] (1874).Insistant sur le mode d’existence interne propre au cogito, Husserl pense découvrir la possibilité déclarée d’une connaissance d’une tout autre nature que celle concernant le monde extérieur. Avec cette connaissance nouvelle d’un mode nouveau d’existence, ce que Husserl décèle, c’est précisément ni plus ni moins que la possibilité formelle de la phénoménologie. Il pose même ainsi en pointillés la zone nécessaire où pourra se déployer un développement éventuel de cette approche qui prétend, selon l’expression de Husserl, retourner « aux choses elles-mêmes ».
Telle que Husserl l’avait conçue, la phénoménologie devait donner un statut rigoureux aux expériences de la conscience. Comme exploration de la structure logique des vécus, la phénoménologie devait constituer une science rigoureuse des vécus et le fondement d’une description exacte du monde [Recherches logiques (1900-1901) de Husserl et Psychopathologie générale (1913) [38]de Jaspers]. Le projet prit de l’ampleur, à partir de 1913 avec les Idées directrices pour une phénoménologie de Husserl, concevant une science des essences ou science éidétique, traitant des choses mêmes en remontant jusqu’aux essences ; de même avec Être et temps (1927) de Heidegger, libéré de la corrélation sujet-objet, et avec la Phénoménologie de la perception (1945) de Maurice Merleau-Ponty visant à une phénoménologie existentielle plus soucieuse du « je suis » que du « je pense ». Dans tous les cas, il s’agissait de montrer comment la science construit ses objets pour aboutir finalement à l’appréhension de l’expérience d’autrui.


5. Dilthey et l’explosion des sciences de l’esprit

Portant essentiellement sur la subjectivité intentionnelle, le genre de critique phénoménologique permet, en contre partie, de justifier le recours historique et théorique de la démarche propre à Dilthey, cherchant contre le naturalisme à distinguer des sciences de la nature ce qu’il appelle les « sciences de l’esprit », en allemand Geisteswissenchaften – terme que l’on a traduit par ‘sciences morales’ –, entre autres raisons, par la différence que Dilthey établit entre ‘expliquer’ (erklären), mode d’intellection qui convient aux sciences de la nature, et ‘comprendre’ (verstehen), mode de saisie plus approprié aux sciences de l’esprit. Et c’est d’ailleurs pourquoi Dilthey s’est opposé à Comte.

Notons que l’expression de Geisteswissenschaften,ou sciences de l’esprit, date du début du XIXè siècle, Dilthey l’a adoptée et popularisée ; certains comme Rickert lui ont préféré la notion de Kulturwissenschaften, ou sciences de la civilisation., en incluant l’histoire mais sans référence à la psychologie. L’originalité de Dilthey tient au fait qu’il refuse la domination des sciences dites « objectives » auxquelles il oppose les sciences dites subjectives. Par son livre de 1883 sur l’introduction aux sciences humaines, il a voulu démontrer la nécessité d’une science humaine fondamentale en regard des sciences humaines déjà existantes.

Tentant de développer et d’organiser la perspective entière des sciences humaines, il a déjà fait paraître, en 1875, un ouvrage intitulé De l’étude de l’histoire des sciences humaines, sociales et politiques, et, en 1883, une Introduction à l’étude des sciences humaines[39] . En 1926, c’est-à-dire au 20ème siècle, seront publiés à titre posthume deux imposants volumes intitulés Le Monde de l’esprit (Die geistige Welt), réunissant des essais orientés vers la recherche de la spécificité des sciences de l’esprit. Dilthey est une personnalité originale qui a d’abord publié des travaux sur Schleiermacher (1768-1834), théologien protestant dont l’herméneutique l’inspirait beaucoup. Opposé à la métaphysique, Dilthey est parti du point de vue total de la réalité historique, psychologique et sociale, véritable objet, d’après lui, des « sciences de l’esprit », qu’il oppose directement aux « sciences de la nature ». Pour Dilthey¸ le règne de la nature est l’ensemble des changements soumis à la répétition automatique des faits naturels faisant partie de l’ordre mécanique. Dans l’Introduction à l’étude des sciences humaines, Dilthey explicite quel est pour lui l’objet des sciences humaines : « appréhender la réalité historique et sociale dans ce qu’elle a de singulier et d’individuel »[40].

Sur la nécessité de l’existence d’une science humaine fondamentale, il propose donc la recherche d’un objet soumis à l’observation et néanmoins libéré de la méthode naturelle, même si l’ensemble des sciences de l’esprit reste en rapport avec l’ensemble des sciences de la nature. Les faits à la base des sciences humaines sont les faits psychiques et psychophysiques, qui fondent à la fois la réalité de l’individu et la théorie des systèmes de civilisation. Pour Dilthey il y a une correspondance évidente et réciproque entre l’individuel et le social compris l’un et l’autre dans la totalité historique.

À l’origine de sa notion de « conception du monde » (Weltanschauung) – qui peut être une réalité vécue, implicite ou explicite - et de la distinction entre « expliquer la nature » et « comprendre l’esprit », et donc aussi à l’origine de la « méthode compréhensive », Dilthey a l’idée de faire des sciences humaines une sorte d’anthropologie, une science humaine globale aux dimensions bio-socio-historiques. Ce qu’il appelle « esprit », finalement, s’inspire de Hegel, ce sont les actions humaines interdépendantes, « intériorisées », auxquelles il oppose les mêmes actions mais « objectivées », et qu’il appelle « l’histoire ».

Pour Dilthey, l’Histoire doit jouer un grand rôle dans cette entreprise qu’il met lui-même à exécution dans Conception du monde et analyse de l’homme depuis la Renaissance et la Réforme, ensemble de travaux datant de 1891-1893. Alors que Bergson oppose l’intuition à l’analyse mais n’envisage pas de créer une science, Dilthey combine l’analyse à la compréhension en vue de créer une science opérant selon sa méthode de la totalité. D’après lui, en effet, l’individu engage sa personnalité tout entière pour revivre l’expérience individuelle d’autrui en référence à la vie. Car la vie est histoire pour Dilthey et elle s’explique comme histoire ; loin d’être une simple apparence, la vie jouit d’une cohérence temporelle et intentionnelle. Dilthey appelle « ensemble vital » l’ensemble de nos instincts, de notre sensibilité et de notre volonté : c’est une structure dynamique qui dépasse largement le psychisme conscient ; cet ensemble peut être décrit en tenant compte de la relation organique des parties au tout, et vice versa. On pressent que Freud n’est pas loin : rappelons qu’entre 1886 et 1900, Freud établit et publie les règles essentielles de la méthode psychanalytique. Jaspers s’est ouvertement inspiré de la méthode compréhensive de Dilthey dans sa Psychologie des conceptions du monde (1919). De même, Husserl semble révéler une filiation entre ses Idées directrices pour une phénoménologie de 1913 et l’essai de Dilthey de 1894, Idées concernant une psychologie descriptive et analytique. Je peux signaler rapidement d’autres domaines dans lesquels on retrouve l’influence de la méthode globale de Dilthey : la philosophie de Ernst Cassirer (1874-1945[41], la médecine psychosomatique de von Uexküll, les travaux neurologiques de Kurt Goldstein (1878-1965), qui doit également à la psychologie de la forme..
Le rapport à l’interprétation de cette dynamique est évident ; car l’interprétation nous transporte sur des terrains étrangers que nous voulons comprendre : interprétation et compréhension se renvoient l’une à l’autre. La signification qui s’en dégage est, pour Dilthey, la catégorie principale de la vie : toute œuvre comporte un ensemble de signification (Bedeutungszusammenhang) ou une totalité de signification (Bedeutungssgänze) : ce qui implique qu’il faut commencer par dégager des ensembles avant de les interpréter. La signification s’appuie sur une « esthétique de l’histoire » liée à une intuition du temps et qui vient faire contrepoids à une esthétique de la nature liée à une intuition de l’espace, telle que celle qui fut avancée par Kant dans l’ « Esthétique transcendantale » de sa Critique de la raison pure. Mais la catégorie centrale de Dilthey demeure l’Histoire, sur laquelle il concentre tous les problèmes épistémologiques.
À travers sa méthode de la totalité, Dilthey vise à atteindre le système (Zusammenhang ) le plus étendu possible, le tissu social fait de pratiques et de théories, le tout de l'homme dans ses structures et ses processus. Ce sont "1'expérience, l'étude de la langue et l'histoire", ainsi qu'il l'annonce dans la préface de l'œuvre inachevée de 1883, (Die Einleitung in die Geisteswissenschaften), qui lui font envisager le problème de la raison et de l'expérience en tant qu'il apparaît dans la critique de la raison historique. Ce faisant, il effectue son « retour à Kant » sous l'égide de l'histoire et du langage. Aussi, ce qui distingue Dilthey de Bergson, c’est de constater qu'il n'y a pas de données immédiates de la conscience, mais toujours des données spatio-temporelles : toutefois, .ces données spatio-temporelles, il ne les aborde pas seulement, comme le feront Husserl et Heidegger, de l’intérieur, à travers une phénoménologie, mais aussi de l'extérieur : dans la société et par l’Histoire.Que l'analyse phénoménologique concerne la vie intérieure ou la vie sociale, chez Dilthey cette analyse est toujours à deux faces : ambivalente. Sa critique de la métaphysique le prouve: l'histoire est la condition même de la métaphysique, puisqu'une métaphysique est toujours conditionnée par l'état des sciences aussi toutes nos spéculations ont-elles un fondement historique. Dilthey a cherché à mettre sur pied une "philosophie de l'homme en tant qu'être historique", selon l'expression de Raymond Aron[42].Puisque, pour Dilthey, rien n'échappe ni au social ni à l'historique, l’ « anthropologie historique » de Dilthey (c’est ainsi qu’en 1971 j’ai nommé son entreprise)[43] aura la particularité d'appréhender la réalité historico-sociale et de faire connaître les concordances actives dans la genèse du particulier en déterminant les règles et les fins. Aussi Dilthey s'est-il fixé une tâche d'une envergure jamais atteinte, comme le prouvent les nombreux travaux d'épistémologie des sciences humaines auxquels il s'est livré sa vie durant. Si les sciences humaines et sociales regardent vers l'historique, il ressort aussi que l'historique n'est pas sans entretenir de rapports avec « la loi, le sentiment de valeur et la. norme d'action »[44]...autrement dit, les soubassements mêmes de la. vie psychique intérieure. Parmi les tâches qu'il s'est imposées et qu'il a proposées à tous, il faut comprendre la tâche épistémologique de discerner l'apparition et le développement du savoir dans l'histoire des hommes, c'est-à-dire, entre autres examens, d’inventorier les bibliothèques et de mettre au jour les relations qui se forment à l'intérieur des sociétés dans les actions et réactions des individus. C'est ce qu'il a lui-même tenté dans l’énorme travail, Conception du monde et analyse de l’homme depuis la Renaissance et la Réforme[45], qui réunit, grâce aux soins vigilants de Georg Misch (1878-), différentes études dont l'intention est de fonder les sciences humaines à travers une théorie de la connaissance. Dans cette finalité, Dilthey n'accepte ni l’Esprit de Hegel, ni la Raison de Schleiermacher, ni les "abstractions nécessaires" des philosophes en général ; son ambition est de re-totaliser le concret de la. réalité sociale.
Il n'y a véritablement connaissance pour Dilthey, dans cette perspective de la totalité, que lorsqu'il y a conscience d'une relation entre les parties et le tout. La catégorie de la signification (Bedeutung) permet la relation du tout et des parties, cette catégorie renvoie à l’herméneutique. Dilthey est parti de Schleiermacher pour qui le signifié conditionne toujours la possibilité du sens, tandis que le sens ne peut se penser comme pure signification et spécification du signifié, car toute parole appartient par l'usage qui en est fait à une situation historique concrète. Sur cette base, Dilthey va élaborer la genèse de la critique historique de la raison. La catégorie d’expérience vécue (Erlebnis) permet l'acte d'intention consciente ou de direction consciente du sujet vers l'objet. Par la catégorie de compréhension (Verstehen) est mise en route la méthode globale de l'histoire, indissociable de l'appréhension de la globalité des objets (bio)socio-historiques. La pluridisciplinarité implique ici la collaboration constante de l'expérience de la vie et du concept. Or, si notre expérience de la vie est le résultat d'une présence sociale qui nous construit: à travers l’expérience de la résistance (ou, au contraire, de l'échec de notre pulsion), on voit bien comment, sur cette base, s’originent une vision du monde (Weltanschauung) et toute science. D'ailleurs, la résistance peut se révéler comme pression d'origine sociale formant notre individualité bio-psychique, l'organisant par condensation de la réalité du monde extérieur[46].
La recherche du fondement ne va pas sans la clarification des problèmes épistémologiques. L'ensemble historico-social ainsi apparu, et jamais définitif, ne pourra se clore dans une théorie de l'histoire — comme c'est le cas chez Auguste Comte ou chez Marx —. Mais, en même temps, tout en renonçant à l'unité de la théorie et de la méthode, Dilthey recherche l'unité des sciences humaines et sociales — dispersées encore de nos jours — car la notion de totalisation de 1'historico-social implique que les disciplines particulières œuvrent dans la direction de l’unité tout en refusant la clôture, — et même celle du sens de l’histoire .

Si la pensée finaliste a encouragé la philosophie de l'histoire, il n'en est rien pour Dilthey qui, au contraire, met en garde contre cette projection éthique et contre cette référence tacite à des valeurs prétendument éternelles. La "fin" n'est en fait que notre réalité morale présente. Déracinant le théologique sous le métaphysique, et le métaphysique sous le philosophique, Dilthey propose une attitude très circonspecte même à l'endroit de l'empirisme, incapable de venir à bout ni de la relativité des concepts dans l'expérience, ni de la relativité de l'intelligence liant ces concepts. Dans toutes les sciences, le progrès vient de la formation des concepts et du développement des méthodes; les uns et les autres dépendent du lieu du savoir du "sujet connaissant". Ainsi, dans les sciences humaines, à propos du concept et du jugement, Dilthey fixe les règles : l’un et l'autre doivent sans équivoque impliquer les processus de connaissance et leur motivation.

Un mouvement épistémologique, parti des sciences sociales aboutira aux sciences historiques: l'historien ne peut ignorer le sociologue ni le sociologue l’historien. Un autre mouvement épistémologique partira des sciences historiques pour accéder à l'anthropologie comprise comme sociale et historique. Construire la fondation épistémologique des sciences humaines unifiées est donc l’ambition de Dilthey qui refuse le fondement métaphysique comme le fondement naturaliste: la réalité objective de l'expérience interne qui est l'objet des sciences humaines, et qui concerne le vivre, le faire et le parler, ne peut avoir qu'un fondement historique. Toutefois, le jugement historique concerne à la fois un déroulement objectif et un déroulement conscient doué de sens, c’est-à-dire une pratique et un discours sur cette pratique. Ici, la notion de compréhension intervient pour répondre à cette problématique: comprendre, c'est, pour Dilthey, connaître un "intérieur" à l'aide de signes"extérieurs". L'en soi s'appréhende au moyen de symboles qui interprètent cet en soi ; on pourrait dire aussi que ce qui est latent se manifeste, comme chez Freud. L'interprétation est la démarche qui implique une sémiologie, et la connaissance des signes à partir desquels il est possible de remonter au sens.

Tout comme Nietzsche (1844-1900) et Husserl, tous deux opposés également à l’historicisme, faisant cependant de l’histoire la clé de toutes les explications, Dilthey affirme que l'Histoire est le sens que nous donnons à la "référence" constituée par un système extérieur grâce auquel les individus d'une même époque communiquent entre eux par des systèmes de symboles, de valeurs, et de significations. Deux phases articulent la recherche historique proposée par Dilthey : 1° représenter le procès d’intériorisation ; 2° représenter le procès d’extériorisation par rapport à ce système. La dynamique de la vie sociale est exprimée par le concept de Wirkungszusammenhang: cet "ensemble d’influence" est à distinguer de l'ensemble causal, Kausalzusammenhang. L’ensemble historico-social ne sera élucidé qu’une fois atteinte la dynamique de l’ensemble ou système d’influence. L’histoire est possible parce qu’un fait éclaire l'autre, et que chacun est éclairé par tous : telle est la cohérence historique, analogue à la solidarité psychique à laquelle Freud se réfère pour élucider la dynamique de l’appareil psychique. Cet ensemble dynamique est comparable à une force totale orientée : elle est en fait une telle force vécue par tous.

Dilthey se livre à des analogies entre le psychique et l'historique, toutefois on ne doit pas interpréter ses efforts de théorisation dans le sens d’une « psychologisation », mais en se tournant vers la phénoménologie. Il s’agit d'une phénoménologie qui produirait le lieu commun entre l'objectif et le subjectif, et qui serait consciente de ce transit à la fois véhiculé et fondé. A ce propos, est intéressante la remarque qui termine Idées concernant une psychologie descriptive et analytique, et montrant que le dénominateur commun entre la vie psychique et la vie historique est l'ensemble vivant d'influences (lebendiger Wirkungszusammenhang).

À côté de la volonté philosophique manifestée par Bergson, s’en prenant à la science du point de vue de la conscience pour assimiler la science à un niveau qui serait supérieur à celui du sens commun, il y a, avec Dilthey, quelqu’un qui ne veut pas que la réalité humaine soit traitée selon la méthode des sciences de la nature, mais qui, pour faciliter la tâche des spécialistes en sciences humaines et afin qu’ils ne tombent ni dans le piège de la métaphysique ni dans celui de l’introspection, propose un objet qui est la réalité historique et sociale. Celle-ci se forme avec la détermination des ensembles historiques et sociaux au sein desquels on retrouve l’individu avec toute son originalité et toute sa subjectivité, mais ayant acquis une signification propre dans ce que Dilthey appelle « l’ensemble de signification » ou la « totalité de signification », et auquel Dilthey donne un statut historique. Dilthey a traité la question des sciences de l’esprit, de telle sorte que le point de vue individuel et le point de vue collectif soient tenus dans une situation d’échange réciproque.


Conclusion

Si le concept ou la notion d’énergie a joué le rôle d’un principe détonateur, c’est certainement lié à la constellation des principes en opération dans la configuration totale des sciences de la nature et de l’esprit. La raison humaine n’est pas étroite et définie une fois pour toutes : je crois que c’est ce que prouve à l’évidence, au tournant du 20ème siècle, le développement aussi bien des sciences de la nature que des sciences de l’esprit ou sciences humaines et sociales. La raison évolue en fonction de l’objet dont elle conquiert la connaissance : ce qui lui permet d’accepter aussi bien le concept de la complémentarité de Bohr que le principe d’incertitude de Heisenberg, tout comme la non-localité du monde quantique dans lequel nous vivons sans le savoir. L’époque du passage au 20ème siècle n’est, en ce qui nous concerne, au 21ème siècle, que le commencement d’une ère qui n’a pas fini de nous étonner.  



[1] Heisenberg (Werner), La nature dans la physique contemporaine (1955), trad. de l’allemand par Ugné Karvelis et A. Leroy, Paris : Gallimard, 1962. Nouvelle édition avec l’Introduction de Catherine Chevalley, Paris : Gallimard, 2000. Voir p. 127.
[2] Voir Joseph-Philippe-François Deleuze, Eudoxe. Entretiens sur l’étude des sciences, des lettres et de la philosophie, Paris, Schoell, 1810.
[3]
Cf. Adolphe Quételet, Sur l'homme et le développement de ses facultés, essai d'une physique sociale, 1835. On appela Quételet « le patriarche de la statistique ».
[4]  A. A. Cournot, Matérialisme, vitalisme, rationalisme. Etude sur l’emploi des données de la science en philosophie, Paris: Hachette, 1875; rééd. Oeuvres complètes, tome V, Paris: Vrin, 1979; deuxième section, § 1.
[5]Dominique Guillo, « Les théories néodarwiniennes de la société et de la culture », Sciences Humaines, août 2001 ; « La sociologie d'inspiration biologique au 19ème siècle: une science de l'organisation sociale », Revue française de sociologie, 2000.
[6]Dominique Guillo, Les figures de l'organisation. Sciences de la vie et sciences sociales au 19ème siècle, Paris, PUF, 2003 Sciences sociales et sciences de la vie, Paris, PUF, 2000.
[7] Cf. Serge Nicolas, Histoire de la psychologie française au XIXe siècle, Paris, Éditions In Press, 2002.
[8] Cf. A. Kremer Marietti, Cours sur la première recherche logique de Husserl, Paris, L’Harmattan, 2004.
[9] Paul Guillaume, L’imitation chez l’enfant (Alcan, 1925), La formation des habitudes (Alcan, 1936),La psychologie de la forme (Flammarion, 1937), La psychologie animale (Colin, 1940), La psychologie de l’enfant en 1938-1939 (Hermann, 1941), La psychologie des singes (Presses Universitaires, 1942), Introduction à la psychologie (Vrin, 1943).
[10]Wilhelm Wundt, Éléments de psychophysiologie (1873-1874), trad. A. Keller, Paris : Alcan, 1886. Au centième anniversaire de la naissance de Fechner, Wundt fit une longue conférence en son honneur, voir : Wilhelm Wundt, Reden und Aufsätze (1912), Zweite Auflage, Alfred Kröner Verlag in Leipzig, 1914, pp. 254-343.
[11] Principales œuvres de Boring : History of Experimental Psychology (1829), Physical Dimensions of Consciousness (1833).
[12] G. T. Fechner, Elemente der Psychophysik, Druck und Verlag Breitkopf u. Härtel, Leipzig, 1860. Traduction française, 1883: Éléments de psychophysique.
[13]H. Ebbinghaus, Über das Gedächtnis (1885) ; édition, traduction anglaise: Memory. A contributon to experimental psychology, Translated by Henry A. Ruger & Clara E. Bussenius (1913), New York: Teachers College, Columbia University.
[14] Op. cit., début du chapitre 1 : “Mental states of every kind, -- sensations, feelings, ideas, -- which were at one time present in consciousness and then have disappeared from it, have not with their disappearance absolutely ceased to exist. Although the inwardly-turned look may no longer be able to find them, nevertheless they have not been utterly destroyed and annulled, but in a certain manner they continue to exist, stored up, so to speak, in the memory. We cannot, of course, directly observe their present existence, but it is revealed by the effects which come to our knowledge with a certainty like that with which we infer the existence of the stars below the horizon. These effects are of different kinds.”
[15] Paul Guillaume, Manuel de psychologie, Paris, Presses Universitaires de France, 1943.
[16] Op. cit., p.3.
[17]Voir l’Essai, dans Œuvres , p. 75-76 ; Matière et mémoire, dans Œuvres , p.326-328 ; L’Évolution créatrice, dans Œuvres , p. 755-760 ; Les deux sources de la morale et de la religion, dans Œuvres , p. 1020 ; La pensée et le mouvant, dans Œuvres , p. 1368, p. 1379-1380.
[18] Voir Matière et mémoire, dans Œuvres, p. 328 : « Le même sophisme apparaît plus clairement dans le troisième argument (La Flèche), qui consiste à conclure, de ce qu’on peut fixer des points sur la trajectoire d’un projectile, qu’on a le droit de distinguer des moments indivisibles dans la durée du trajet ».
[19]Cité par Henri Gouhier, dans l’« Introduction » des Œuvres de Bergson (PUF, 1970), p. XXIX.
[20]Cf. Louis de Broglie, « Les conceptions de la physique contemporaine et les idées de Bergson sur le temps et sur le mouvement », Revue de Métaphysique et de Morale, 1941, p. 261. L’article est repris en tant que le chapitre IX du livre de Louis de Broglie, Physique et microphysique, Albin Michel, 1947, pp. 191-211.
[21]Il semble que ce soit à la page 784 des Œuvres que se trouve le morceau auquel fait allusion Louis de Broglie : « C’est à l’intérieur du devenir qu’on se serait transporté par un effort de sympathie. On ne se fût plus demandé où un mobile sera, quelle configuration un système prendra, par quel état un changement passera à n’importe quel moment : les moments du temps, qui ne sont que des arrêts de notre attention, eussent été abolis ; c’est l’écoulement du temps, c’est le flux même du réel qu’on eût essayé de suivre. »  
[22]Louis de Broglie, Physique et microphysique, op. cit., p. 195.
[23] Op. cit., p. 196.
[24]Cf. Essai, in Œuvres , p. 74.
[25]Louis de Broglie, op. cit., p. 204.
[26] Voir Louis de Broglie, Continu et discontinu en Physique moderne, Paris : Albin Michel, 1941.
[27] Cf. Essai, in Œuvres , pp. 138-139.
[28] William James, The Principles of Psychology (1890) ; traduction française abrégée : Précis de psychologie, Rivière, 1946.
[29] Cf. A. Kremer Marietti : « L’unité de l’être. Une thèse bergsonienne inspirée de Leibniz », in Carnets philosophiques, Paris, L’Harmattan, 2002, pp.53-57 ; « Alternative bergsonienne du corps et de l’esprit », paru dans les Actes du VIIème Congrès des Sociétés de Philosophie de Langue Française, Paris, Presses Universitaires de France, 1954, réédition in Carnets philosophiques, L’Harmattan, 2002, pp. 77-87.
[30] Edmund Husserl, Recherches logiques (trad. H. Élie, A.L. Kelkel et R. Schérer), coll. « Épiméthée, P.U.F., 1. Recherches logiques ; Prolégomènes à la logique pure, 1969 ; 2. Recherches 3, 4 et 5, 1972 ; 3. Éléments d’une élucidation phénoménologique de la connaissance (Recherche 6), 1974.
[31] Recherches logiques, 2, 1ère partie, p. 265, Notes annexes 21, 7.
[32] Ernst Mach, Die Analyse der Empfindungen und das Verhältnis des Physischen zum Psychischen, 1882 ; Erkenntnis und Irrtum, 1905, traduction française de M.Dufour : La connaissance et l’erreur, Flammarion, 1908.
[33] Richard Avenarius, Kritik der reinen Erfahrung, Leipzig, 1888-1890.
[34]Recherches logiques, op. cit., T.I, p. 210. Cf. Logische Untersuchungen, Tübingen, Max Niemeyer Verlag, Sechste Auflage, 1980, Erster Band, voir p. 190 : « Wahrheit ist eine Idee, deren Einzelfall im evidenten Urteil aktuelles Erlebnis ist ».
[35]Cf. A. Kremer Marietti, Jaspers et la scission de l’être (1967, 1974), réédité par L’Harmattan, 2002.
[36]
Bernhard Bolzano, Wissenschaftslehre (1837), 5 volumes, Prague, 1930-1948 (Doctrine de la science).
[37]Franz Brentano,La psychologie du point de vue empirique, traduction de Maurice de Gandillac, Paris, Aubier, 1944.
[38] Karl Jaspers, Allgemeine Psychopathologie (1913); traduction : Psychopathologie générale trad. par A. Kastler et J. Mendousse, Paris, Alcan, 1933.
[39] Wilhelm Dilthey, Einleitung in die Geisteswissenschaften (1883). Traduction française de Louis Sauzin : Introduction à l’étude des sciences humaines. Essai sur le fondement qu’on pourrait donner à l’étude de la société et de l’histoire, Paris : PUF, 1942.[40] Op. cit.,  p. 31.
[41] Ernst Cassirer, Zur Logik der Kulturwissenschaften (1942), An Essay on man (1944). [42] Raymond Aron, La philosophie critique de l’histoire, Paris, Vrin, 3è édition, 1954, p. 23.
[43] A. Kremer Marietti, Dilthey et l’anthropologie historique, Paris, Seghers, 1971.
[44] Einleitung in die Geisteswissenschaften, Kapitel XIX, Buch 1.
[45] Weltanschauung und Analyse des Menschen seit Renaissance und Reformation.
[46] Cf. « De notre croyance à la réalité du monde extérieur », in Le monde de l’esprit, trad. M. Rémy, 2 vol., Aubier-Montaigne, 1947, pp. 95-144.

XHTML 1.0 Transitional