Angèle Kremer Marietti
Université de Picardie Jules Verne, Amiens,
France
Groupe d’Études et de Recherches
Épistémologiques, Paris
La Maison d’Auguste
Comte, Paris, France
Justice et châtiment : la leçon de Nietzsche
Conférence prononcée le 30
novembre 2005 à l’Université de Fribourg (Suisse)
- Introduction : la méthode généalogique
- Les sources ethnologiques
- La justice
- Le châtiment
- Conclusion
Certains purent désespérer en lisant Nietzsche leur montrant
l’homme prisonnier dans l’illusion et surtout l’auto-illusion,
leur signifiant combien ils erraient sur les pouvoirs de la raison, celle-ci
n’étant pas simplement destinée à la connaissance
pure, mais plus dramatiquement à la seule maîtrise du
monde.
Que devenait l’homme à travers la lecture
nietzschéenne ? Une hiérarchie d’instincts, soumis
à l’instinct dominant qui s’érige en justicier de
toute vérité de l’humanité. Parce que Nietzsche a vu
à quel point la vengeance peut éclairer l’archéologie
de la justice, ce n’est pas une raison d’en conclure que la
vengeance est prise par lui en bonne part. Il s’agissait tout simplement
d’y voir clair dans les tenants et les aboutissants, et surtout de
reconnaître ce qui différencie justice et vengeance sur la base
d’une équité originaire, peu à peu
élevée, au cours de siècles, au rang d’une
équité affinée et sublimée.
1 Introduction :
la méthode généalogique
L’analyse généalogique des concepts moraux et
juridiques [1] entreprise par Nietzsche découvre l’illusion
métaphysique sur laquelle repose notre civilisation et met au jour
d’une lumière aveuglante le réel qui est l’envers
opaque du monde occidental : homo natura. L’absence de sens,
qui est radicalement inscrite en nous et recouverte au point de nous faire
vouloir le rien (tout objet quelconque de croyance) plutôt que de ne rien
vouloir [2], tel est le terme de l’analyse opérée et qui
nous éclaire sur l’idéal ascétique et/ou le nihilisme
: ce manque d’être, qui est notre être s’accommode du
dogmatisme le plus tyrannique :
«pour qu’elles gravent
dans le cœur de l’humanité leurs éternelles exigences,
il semble que toutes les grandes choses doivent parcourir la terre de leurs
masques terrifiants et monstrueux : la philosophie dogmatique fut l’un de
ces masques, par exemple la doctrine du Védanta en Asie, le platonisme en
Europe» [3].
Sous la propagande et la parade, c’est
le troc, l’échange qu’il faut voir jouer au cœur de la
justice, mais celle-ci n’est possible qu’entre égaux. Un
rapport de forces égales est présupposé ; quand ce rapport
de forces est déséquilibré, alors deux possibilités
se réalisent, soit la dette, soit la vengeance. La dette est ce que le
débiteur doit payer pour rétablir le poids de
l’échange, la vengeance est ce que le créancier
réclame non parce qu’une «injustice» a été
commise, mais parce qu’il exige réparation de sa force ou de son
prestige [4]. Nietzsche dénonce la «ténébreuse
affaire» de la justice, l’odeur du sang et les tortures qu’elle
implique, tout comme l’impératif catégorique du «vieux
Kant » les sous-entend [5] d’ailleurs
aussi.
L’erreur profonde de Heidegger, en ce qui concerne
l’interprétation qu’il a donnée de Nietzsche, a
été de n’avoir pas voulu discerner dans les textes de
Nietzsche la provenance du nihilisme : pour Heidegger «il n’y
a de valeur que dans un être-valeur » [6] et «le nihil est
un concept de l’Etre et non un concept de valeur» [7]. Même si
Heidegger note bien l’aspect quantitatif de la valeur, il le renvoie
à l’interprétation de la volonté de puissance prise
comme «essence» instauratrice de « valeur»,
c’est-à-dire à la métaphysique traditionnelle. Or, ce
qui affleure à la surface de son propre commentaire, c’est bien
l’énergie psychique ou physique comprise comme
«réelle», c’est-à-dire matériellement
quantitative : il rappelle justement, en effet, que «la valeur est
à chaque fois quantum de puissance »[8]. Mais Heidegger ne
prend pas ce quantum pour ce qu’il signifie chez Nietzsche qui
précise : «Un quantum d’énergie répond au
même quantum d’instinct, de volonté, de travail» [9].
Les valeurs sont réellement opérantes; dans la
société des hommes, leurs noms mêmes pèsent et
agissent. La force opérante (die treibende Kraft) tend à
l’accroissement qui sera puissance (Macht) ; ainsi la
volonté de puissance n’est-elle qu’une combinaison de force ;
et quand il s’agit d’un homme, la valeur n’est autre que
«le quantum le plus élevé de puissance »
qu’il puisse s’incorporer [10].
Certes, pour comprendre
ce rapport étrange à la quantité dans le domaine de la
morale et de l’action humaine, il faut pouvoir reconnaître le
modèle énergétique de la thermodynamique auquel se
réfère Nietzsche implicitement. C’est bien la
référence énergétique qui est à la base de
cette «essence» de la valeur il en est ainsi sur les traces des
matérialistes : Moleschott, Dubois-Reymond, Haeckel, Clausius, Helmholtz,
dont Ludwig Büchner reprend, pour les vulgariser dans Force et
matière, les principaux résultats scientifiques (11). La
thèse de Büchner est qu’il n’y a pas de force sans
matière et pas de matière sans force ; la matière est en
mouvement et la catégorie de la force est ce à quoi tout se
ramène : le cosmos, la vie, l’homme et la matière
elle-même. Nietzsche, qui connaissait l’œuvre populaire de
Büchner, mais qui avait lu aussi Boscovich (12), Robert Mayer (13),
Helmholtz (14), Haeckel (15), Vogt (16), Lange et bien d’autres, ainsi
que l’a établi AIwin Mittasch (17), ne manquait pas de
présupposés scientifiques pour sa conception de la valeur comme
quantum de puissance.
2. Les sources
ethnologiques
Outre cette référence thermodynamique en ce qui
concerne l’analyse des concepts juridiques et moraux, Nietzsche affirme
avoir étudié un très grand nombre de morales du
passé (18), desquelles il a tiré la morale des maîtres et
la morale des esclaves d’après certaines constantes qu’il a
relevées : « certains traits
répétés régulièrement et
simultané-ment, et liés les uns aux autres» [c’est ce
qu’il écrit dans l’aphorisme 260 de Par-delà le
bien et le mal]. L’analyse généalogique implique un
objet analysé et le lieu de cet objet. Or, Mittasch ne traite pas des
questions ethnologiques et juridiques dans son travail sur le contexte
scientifique de Nietzsche. Aussi, je me suis demandé quel pouvait
être, en la matière, le terrain d’observation de Nietzsche et
la source de ses comparaisons. Sa recherche de l’histoire naturelle du
droit et du devoir [19], ou celle de l’origine de la justice [20], ou
celle de l’histoire naturelle de la morale [21], enfin celle de la
généalogie de la morale [22], qu’il poursuit
résolument dans Humain trop humain, Aurore, Par-delà le bien et le mal, la Généalogie de la
morale, s’appuient manifestement sur des documents qui
n’apparaissent pas explicitement, mais qui n’en existent pas moins.
Or, certains indices, des rapprochements de faits
évoqués et des développements discursifs analogues [ce que
j’ai constaté également dans le rapport au livre de
Büchner (23)], me permettent d’affirmer qu’une des sources
ethnologiques et juridiques de Nietzsche pouvait être les travaux de son
contemporain Albert H.Post (1839-1895), qui avait publié en 1872 une Introduction à une science naturelle du droit (24), mais Post
avait déjà publié, en 1867, La loi naturelle du droit.
Introduction à une philosophie du droit sur le fondement de la science
empirique moderne (25), ainsi qu’un ouvrage de religion
comparée, en 1869. Jusqu’à l’époque de la
rédaction de Humain trop humain et d’Aurore,
Nietzsche a donc pu lire ces différents ouvrages de Post, mais aussi,
sans doute, L’origine du droit (1876) du même auteur. Durant
la rédaction du Gai savoir, de Par-delà le bien et le
mal et de la Généalogie de la morale, il a pu lire les
deux tomes, parus en 1880 et 1881, des Matériaux pour une science
juridique générale sur le fondement de l’ethnologie
comparée (26), ainsi que Les débuts de la vie de
l’État et du Droit (27) datant de 1878.
Albert H.
Post peut être considéré comme l’un des fondateurs du
droit comparé : il prenait pour modèles explicites la
linguistique comparée et la science comparée des religions
(28) ; et il voulait ainsi promouvoir la science juridique qui,
d’après lui, dormait alors de son meilleur sommeil. Post reproche
en effet à la philosophie du droit de l’époque de s’en
tenir à la spéculation, alors qu’il manque, en ce qui
concerne la connaissance de l’État et du droit, une histoire totale
du développement des différents peuples de la planète.
Notons qu’avec le sous-titre de L’origine du droit Post
indique qu’il veut apporter, comme l’indique le titre : Prolégomènes à une science juridique
générale comparée. Comme Nietzsche, Post partage le
recours à l’explication thermodynamique quand il écrit :
«On ne sera pas fort éloigné de la vérité, si
l’on se représente les organismes qui se forment dans la race
humaine au-dessus des individus, comme des organismes physiques dont la
cohésion mécanique est établie au moyen des oscillations
d’atomes d’éther et d’atomes de masse» (29). Il
s’agit d’expliquer ici le rapport de l’individu à son
organisation sociale. Post remarque que la tribu primitive repose sur la
communauté du sang : c’est le cas des peuples de chasseurs et de
nomades dont fait état Nietzsche. Peu à peu, le lien entre les
familles, qui alimentait la communication sociale, est oublié et
remplacé par la communauté de district ; et l’organisation
étatique ne viendra qu’en troisième lieu. Dans le rapport
que Nietzsche a pu en tirer, il faut noter que, dans le passage de la forme
consanguine à la forme liée au district, la société
a souvent donné naissance à une aristocratie à partir de
laquelle sont issues des institutions de caractère ou à vocation
étatique. De même, Post évoque le «combat pour
l’existence» (Existenzkampf) de ces différents peuples,
aux organisations différentes ; c’est dans ces conditions que
naît la morale individuelle : «la dépendance des
individus dans ces formes organiques qui dans la race humaine ont pris naissance
au-dessus de lui, et son enchaînement aux organismes cosmiques plus
vastes, qui, en outre, enferment la race humaine, telles sont les causes de la
morale de l’individu» (30).
C’est donc un tel
contexte cosmique et anthropologique qu’il faut supposer derrière
certains textes de Nietzsche : il en est ainsi, entre autres, pour
l’aphorisme 45 de Humain, trop humain I, « Double
préhistoire du bien et du mal », qui pose le départage
dedans/dehors : « bon » est celui du dedans qui entretient
un lien de solidarité avec les autres membres de la communauté
liés par «le sentiment des représailles» (31) ;
«mauvais» est celui du dehors appartenant à un «ramassis
d’hommes assujettis, impuissants, qui n’ont point d’esprit de
corps» (32). Bon/mauvais, noble/vil, également maître/esclave,
tel est le départage fondamental sur les limites du dedans/dehors, par
rapport à la communauté liée par la même loi de
vengeance. L’ennemi sera un égal, un autre
« bon » car appartenant à une autre
communauté, mais identique. À cette préhistoire
répond une tout autre préhistoire, dictée, non par la
vengeance, mais par le ressentiment (ou la réactivité) :
«mauvais» est alors tout humain dans l’âme des
opprimés ; ces individus sont sur la défensive et la peur dicte
leur conception du monde. Dans ce texte, Nietzsche affirme qu’aucune
communauté ne peut se constituer sur un tel désespoir ; de plus,
le sentiment des représailles y est également impossible. Post,
dans les pages d’introduction de L’origine du droit, insiste
sur l’obligation de la vendetta (Blutrache) entre les membres de la
communauté du sang, car il ne peuvent préserver leur
intégrité que dans la vendetta, dans la mesure où il
n’y a pas de force étatique pour les protéger : sur la base
de la règle de la vendetta, chacun évite d’abattre un homme
ou de le léser. Nietzsche reprend la même idée dans un texte
écrit après 1883 :
«Partout où
l’organisation se fonde sur les liens du sang, nous observons la pratique
de la vendetta. La vie d’ensemble de la communauté y trouve son
expression ; c’est une force incompréhensible qui dépasse
la sphère de l’individu et devient l’objet d’un respect
religieux. Tendance fondamentale : l’équilibre est
rétabli entre deux clans ; la culpabilité de l’individu
n’importe pas, la guerre se déroule entre les clans. Dès que
se forme l’État, la vendetta se réduit à un acte de
vengeance (Racheact) contre le délinquant. La vendetta a pour
caractéristique et pour condition d’être une affaire de
famille. La grande collectivité ou l’État dans lequel se
trouvent englobées les familles ne s’en occupe pas tout
d’abord, mais la vendetta suppose déjà l’existence
d’une organisation supérieure ; elle est un duel inter pares,
entre deux adversaires égaux appartenant à un même ensemble.
L’hostilité envers la famille du coupable diffère
radicalement de l’hostilité envers tout ce qui n’appartient
pas à l’organisation supérieure commune. Le mépris
fait défaut, de même l’idée que l’ennemi soit
d’une race et d’une nature inférieures. Il y a dans la
vendetta un fond d’honneur et d’égalité de rang» (33).
Ultérieurement, non plus la vendetta
(Blutrache), mais l’acte de vengeance (Racheact) auquel fait
allusion Nietzsche consistera, avec la communauté de district ou avec
l’État, à livrer le criminel à la colère de la
famille de la victime ; c’est ce qu’écrit Post dans L’origine du droit (34) : là où Post donne les
faits dans leur cohérence, Nietzsche approfondit les relations de la
communication sociale qu’ils représentent pour ceux qui les ont
réellement vécus, car, dans ces sociétés,
l’acte de vengeance est une forme reconnue de communication sociale.
Lorsqu’il publie ses Matériaux pour une science
juridique générale (1880-1881), Post a derrière lui
une expérience de cette science générale du droit
qu’il veut fonder sur l’ethnologie comparée. Ses
références ethnologiques sont alors très
étendues : en ce qui concerne ses propres œuvres, il
s’appuie sur l’ouvrage de 1875, La communauté de lignage
des anciens temps (35) ; mais il cite aussi Bastian, entre autres, son
livre, Relations juridiques dans différents peuples de la terre (36) ; et Plath, La loi et le droit dans l’ancienne Chine (37) ;
Ploss, L’enfant dans les mœurs et coutumes des peuples (38) ;
Giraud-Teulon, Les origines de la famille, œuvre françaisede 1874 ; de même les comptes-rendus de voyage de Barth en Afrique
(39), de Bickmore aux Indes orientales (40), de Cottrell en Sibérie (41
), de Dubois de Janciny en Asie (42), de Livingstone (43) et de Park en Afrique
(44), et de nombreux autres. Un important monument de base est constitué
par l’Anthropologie des peuples de la nature de Waitz (1859, 1865),
continuée par Gerland. Les sources de Post pour l’histoire
juridique ou institutionnelle sont : Maine avec Ancient law (5ème
éd. 1874) et Early history of institutions (1875), Lubbock avec The origin of civilization (1870), Bachofen avec Das Mutterrecht (1861), Giraud-Teulon et Plath déjà cités, Zöpfl avec Deutsche Rechtsgeschichte (4è éd. 1871,1872),
Warnkönig-Stein, avec Französische Staats-und Rechtsgeschichte (1846, 1848), enfin Thonissen avec Études sur l’histoire du
droit criminel.
Nous ne pouvons faire état en son entier
de la bibliographie complète des œuvres de Post car elle serait trop
longue : il a eu en mains tous les documents ethnologiques et juridiques,
disponibles à l’époque, concernant tous les peuples connus.
Sa méthode expérimentale, à l’instar des sciences de
la nature, promeut l’observation et la comparaison. Les rapports
écrits et oraux (quand les premiers manquent) sont la base de ce
matériel, soumis ensuite à la critique : jusque-là, rien
qui diffère de la méthode historique établie par Humboldt
et par Ranke (45). Mais, pour Post, cette méthode historique doit
être le plus tôt possible abandonnée au
bénéfice de l’observation ethnique directe, d’autant
plus que les documents historiques finissent par manquer ou sont totalement
absents dans bien des cas (46). Une méthode plus appropriée se
précise et c’est la méthode ethnologique comparée,
qui se distingue de la méthode historique par le point de vue nouveau
qu’elle fait présider à la collection du matériel
empirique. Sans abandonner la recherche de la cause, qui est le propre de la
méthode historique, la méthode d’ethnologie comparée
ne recherche pas, comme la première, les causes singulières des
faits de société des peuples singuliers, mais les causes des faits
de société qu’elle peut assimiler à des constantes
(47) : en quoi, cette méthode est même, comme Post le
précise, anhistorique – tout comme la méthode structurale
telle qu’elle a été pratiquée dans les sciences
humaines qui nous sont contemporaines. Telle que Post la propose, la nouvelle
méthode sépare donc ce qu’on avait l’habitude
jusqu’ici de rassembler, et elle rassemble en un nouvel ensemble les
éléments qu’on avait isolés. La raison
alléguée de ce principe de recherche consiste en ce que, par
delà les différences, les similarités de la race humaine
s’imposent et imposent les formes analogues ou identiques des
phénomènes ethniques, que l’on peut rapprocher. Il
s’agit donc moins d’étudier les formes historiques que les
formes préhistoriques des institutions (48) : en effet, à partir
de «parallèles» à l’imitation des Parallèles et comparaisons ethnographiques de R. Andrée
(1878), Post conçoit comme possible une « science juridique
générale». Sur le fondement d’une nature humaine
identique en son fond (comme Claude Lévi-Strauss l’admet aussi, de
nos jours), Post recherche donc une signification générale
(allgemeine Bedeutung) se profilant à travers la diversité
des institutions, mœurs, et coutumes observables (48). Aussi cette nouvelle
méthode comparative paraît-elle à Post devoir conduire
à des résultats plus certains que la méthode
historique.
Que l’on ne se méprenne pas sur cette
volonté d’atteindre à une unique science
générale du droit sur la base d’une unique nature humaine :
c’est bien la différenciation infinie qui fait l’objet
d’étude de Post qui, considérant la race humaine dans sa
totalité, ne lui découvre explicitement aucune histoire ethnique
typique, mais seulement une vie ethnique particulièrement
différenciée, selon ce qu’il relève de
différenciations dans les conditions d’existence
(Existenzbedingungen). Post voit l’histoire de l’homme comme
l’histoire de la différenciation progressive des activités
d’une vie cosmique générale, d’abord, et d’une
vie humaine, ensuite, qu’il observe et prend dans les conditions
d’existence les plus différentes. Cette attitude moniste est
épaulée par une vision que l’on peut dire schopenhauerienne
de l’individu humain se présentant comme le descendant et le
participant d’un individu cosmique dont il serait à la fois une
émanation et une participation : « La plus grande part de la vie
humaine a son cadre dans le cosmique et l’organique tellurique, la moins
grande part est spécifiquement humaine» (50). Cette vision ouverte
et cosmique nous la disons schopenhauerienne pour la signification; ne
lisons-nous pas, en outre, sous la plume de Post, des expressions telles que :
«Le monde de notre représentation » (51),
«L’homme de notre représentation» (52) ? Alors même
que Post a recours à des interprétations
«cybernétiques» de la machine humaine
«psycho-mécanique » (53), il écrit cependant
qu’il y a un point qui échappe à cette explication :
c’est le point atteint à partir duquel l’homme a
commencé à se penser différent, se différenciant
ainsi du tellurique : «Ni matière ni force, ni éther
universel ni espace, ni volonté ni imagination ne peuvent remplir cette
place sacrée» (54). De cet «esprit de l’univers»,
continue-t-il, notre sphère humaine actuelle a donné l’image
correspondante du double monde psycho-mécanique (55).
Tout
comme l’affirmera Nietzsche, pour Post les conditions communes
d’existence dictent à tous les hommes, dans la diversité de
leur situation, les normes du droit et les normes de la morale. Ainsi Post
s’attache-t-il à l’étude de la punition
(Strafe) dans les différents peuples, quant à son origine
et quant à son application. Il cite expressément, et en
détail, cela même à quoi Nietzsche fera allusion dans la Généalogie de la morale, c’est-à-dire un
catalogue de punitions, un système de taxes selon ce que statue, par
exemple, le livre des lois des Chinois. Un système
d’équivalences est ainsi établi, qui indique le coût
des dommages physiques qu’un individu peut causer à un autre
individu :
« Pour un coup de la main ou du pied sans blessure, 20
entailles.
Pour un coup de la main ou du pied avec blessure, ou avec un
gourdin, ou quelque chose de semblable, 30 entailles.
Pour arracher plus
d’un pouce de cheveux, 50 entailles.
Pour un coup à la suite
duquel le sang coule des yeux ou des oreilles, ou bien si le sang se
répand à la suite d’une blessure interne, 80
entailles.
Pour avoir déversé du fumier ou des
excréments sur la tête ou le visage, 80 entailles.
Pour avoir
cassé une dent, brisé un orteil, un doigt ou n’importe
quel os, pour une blessure de l’œil, de l’oreille, du nez,
pour avoir ébouillanté avec de l’eau brûlante,
brûlé avec du feu, blessé avec une aiguille de cuivre ou
d’acier, empli la bouche ou le nez avec du fumier ou des
excréments, 100 entailles» (56).
Il s’agit
d’entailles de lame de sabre ; on remarque que les peines ne
dépassent jamais cent entailles, mais. en outre, elles peuvent se
compléter du bannissement (pour deux dents, deux doigts, deux orteils),
allant de la durée d’un an à celle de...
l’éternité. Il ressort de bien des pages de la Généalogie de la morale, en particulier, que c’est
à un tel contexte que se réfère le texte de Nietzsche, qui
se retourne vers le « travail préhistorique » (57) de
l’homme sur lui-même et sous la «camisole de force
sociale» (58) : «il y eut très tôt et partout, de ce
point de vue des estimations précises, parfois atroces dans leur minutie,
estimations ayant force de droit des membres isolés et des
différentes parties du corps» (59).
Mais Nietzsche
approfondit ce qu’implique existentiellement un tel remboursement envers
le créancier qu’on paie ainsi d’une «sorte de
satisfaction» (60) :
« la satisfaction de pouvoir
exercer en toute sécurité sa puissance sur un impuissant, la
volupté de ‘faire le mal pour le plaisir de le faire’, la
jouissance du viol : jouissance estimée d’autant
supérieure que le créancier est d’un rang social plus bas et
plus modeste, elle peut alors lui sembler un mets spécial, comme
l’avant-goût d’un rang supérieur »
(61).
En effet, Nietzsche voit, dans cette cruauté de droit,
la participation des subalternes au droit des maîtres. Très
souvent, Nietzsche fait donc allusion à de semblables documents sans les
préciser, alléguant des connaissances ethnologiques dont il ne
livre pas l’origine.
3 La justice
Qu’on replace dans le cadre scientifique de telles
données positives cette section de Humain, trop humain,
intitulée « Pour servir à l’histoire des
sentiments moraux » ; entre autres, l’aphorisme 92,
« Origine de la justice », fait état d’une
connaissance de la vendetta et de la vengeance, fondée sur
l’égalité des contractants qui s’accordent
néanmoins sur un compromis :
« La justice
(l’équité) prend sa source parmi des hommes à peu
près également assujettis, comme Thucydide l’a bien compris
(dans l’effrayant dialogue entre les députés
athéniens et méliens). C’est à savoir que, là
où il n’y a pas de puissance clairement reconnue pour
prédominante et où une lutte n’amènerait que des
dommages réciproques sans résultat, naît l’idée
de s’entendre et de traiter au sujet des prétentions de part et
d’autre : le caractère de troc est le caractère initial de
la justice» (62).
Que l’on revoie, en effet, le
terrible dialogue développé par Thucydide dans son histoire qui
fit revivre quelques années de la guerre du Péloponnèse
(431-421)! Alors que les Méliens constatent: « Vous
n’accepteriez donc pas, nous tenant en repos, que nous fussions vos amis
au lieu d’être vos ennemis, sans entrer dans l’alliance de
personne ? », les Athéniens répondent :
« Eh ! votre haine nous est moins nuisible que ne le serait votre
amitié. Celle-ci serait prise, par nos sujets, pour une marque de
faiblesse ; celle-là, pour un exemple de notre puissance »
(63) ! C’est dans une conception analogue de
l’équité que s’était faite l’institution
de la composition pécuniaire (64), dont a fait état,
d’ailleurs, Montesquieu, dans L’esprit des lois : «La
composition existait chez les anciens Grecs ; elle est mentionnée par
Homère. Quand on avait tué un Franc, on payait à ses
parents une composition de deux cents sols» (65).
À la
suite de Post et de Montesquieu, Nietzsche a évoqué cette
«composition» (66). Le principe de l’équité de
l’échange confirme ce qu’est la vendetta, née dans la
société familiale, «un duel interpares» (67)
comme l’écrit Nietzsche. Mais celui qui n’appartient à
aucune «société de paix» qui garantisse à ses
membres la protection de la vie et des biens (Leben und Gut) (68) est un
individu « sans droit» (rechtlos) (69), et toute violation
contre sa personne et ses biens restera impunie, sans effet juridique : sa perte
même ne sera pas vengée. Celui qui est exclu du groupe social est
considéré «sans trêve» (friedlos) (70), mis
hors la loi (71). II existe cependant parfois certaines dispositions de
protection en faveur des individus asservis (Unfreien), qui ne sont pas
Francs — ou libres — mais qui ne sont pas entièrement sans
droit. Souvent, l’esclave achète sa liberté par le sang :
d’après le droit hébraïque, quand il perd un œil,
une dent ou un membre sous les sévices du maître, alors le
maître est obligé de l’affranchir (72) : c’est ce
qui est repéré à la fois chez Post et chez Nietzsche. De
là, et du fait que la vengeance ne peut pas toujours être
accomplie, proviennent les deux morales discernées par Nietzsche. En
effet, quand la famille lésée ne peut venger la victime,
qu’elle est trop faible, alors : ou bien elle abandonne la vengeance,
ou bien elle conclut une alliance avec d’autres familles pour poursuivre
la famille de l’offenseur. Inversement, si la famille de l’offenseur
est trop faible pour supporter la vengeance ou pour payer la composition, alors
la famille de la victime est souvent obligée de pardonner le meurtrier,
s’il le demande : de son propre chef, il vient quérir le pardon,
accompagné de deux hommes (73).
Dans Par-delà le
bien et le mal, 260, les deux morales des maîtres et des esclaves sont
plus accentuées que dans Humain, trop humain, I, 45. Il a fallu
qu’une aristocratie se formât au-delà de la forme de la tribu
primitive ; aussi Post mentionne-t-il la guerre et la conquête comme les
sources des différences d’état: avec une classe
d’individus non-libres ou esclaves (Unfreien) et une classe de
maîtres ou de nobles (Adelsklasse) (74). Partout sur la terre se
retrouvent, selon Post et Nietzsche qui le suit, une classe dominante
(herrschend) et une classe dominée ou servile (dienend). Un
peuple en vient à dominer un autre et, à partir de leur
cohabitation, se produisent cette différenciation et cette valorisation
et/ou dévalorisation. Souvent le peuple soumis a conservé sa
première organisation ainsi que son chef : bien qu’elle soit
dépendante du peuple dominant et de son organisation, sa
communauté n’en est pas moins elle-même structurée et
nantie de lois qui lui sont propres ; aussi, au lieu de jeter sur le monde des
regards apeurés, ce peuple-esclave peut structurer sa vision du monde
(75). Toutefois, les deux tables de valeurs subissent néanmoins
l’effet de ce rapport de domination ; la table de moralité des
maîtres comporte un «endroit» et un
« envers », un positif et un négatif,
explicités par Nietzsche :
| «bon» est synonyme de : |
« mauvais » est synonyme de : |
| ce qui détermine la hiérarchie |
ce qui est méprisable |
| |
|
| = noble |
= vilain |
| véridique |
menteur |
| la valeur |
l'intérêt |
| la dureté |
la peur |
| la générosité |
la lâcheté |
| la vengeance |
l’obséquiosité |
La table de moralité des esclaves identifie, d’une part, les
valeurs ‘bon’, ‘bête’ et
‘suspect’ ; elle identifie de même les valeurs
‘utile’, ‘serviable’ et ‘chaleureux’ ;
enfin ‘méchant’, ‘puissant’ et
‘dangereux’ sont synonymes.
| « bon » |
utile |
« méchant » |
| bête |
serviable |
puissant |
| suspect |
chaleureux |
dangereux |
Aussi, avec la Généalogie de la morale, les deux
précédents aphorismes sont-ils repris : la catégorie de
l’‘utile’, dont les «généalogistes»
anglais font la source exclusive de la morale, n’était, dans Par-delà le bien et le mal, §§ 201 et 260, que la
« valeur» des esclaves, à la fois opposés au
‘bon’ (suspect) et au ‘méchant’ (dangereux). Avec
la première dissertation de la Généalogie de la
morale, ‘mauvais’ et ‘méchant’
désignent une différence de nature quand le maître traite
l’esclave de ‘mauvais’, et une différence de pouvoir
quand l’esclave traite le maître de ‘méchant’ :
nature sociale déterminée par la distinction du maître et de
l’esclave, et pouvoir politique déterminé par le rapport de
forces maîtres-esclaves. Là encore, Nietzsche se
réfère explicitement à la Grèce archaïque.
L’élément décisif est le sentiment ou le pathos de la distance, propre aux aristocrates. Si, pour le maître,
celui qui est digne de crainte reste ‘bon’ à ses yeux, celui
qui inspire la crainte aux esclaves est ‘méchant’ pour
l’esclave : l’opposition des valeurs, soulignée par
Nietzsche, permet de comprendre quels hommes différents sont dans leurs
sentiments et leurs actions, le maître et l’esclave : le premier est
l’homme de la vengeance, le second l’homme du ressentiment ou
de la réactivité. Tandis que le moteur de l’action
«morale» servile est la vanité ou la considération
sociale, le moteur de l’action «morale» noble est
l’amour-passion. L’esclave ou le vaincu forme sa psyché sur
la blessure venant de l’extérieur et de l’Autre, mais
d’un extérieur et d’un autre qui l’ont d’abord
anéanti dans sa dignité première. Selon la première
dissertation de la Généalogie de la morale, §10,
c’est ainsi qu’il fait l’expérience du social dans la
« révolte des esclaves », qui est créatrice
par le fait d’un « non » qu’elle profère
à l’encontre de ce qu’elle est obligée de regarder et
d’apprécier. Loin de toute estime de soi, l’homme du
ressentiment n’est, selon Nietzsche, « ni franc, ni naïf,
ni loyal envers lui-même ». Il s’humilie car il se juge du
point de vue de la situation sociale qui lui est faite, et dans laquelle,
à ses yeux, vont de pair puissance, méchanceté et
dangerosité. Par opposition, l’aristocrate ou le vainqueur
s’affirme triomphalement, vise le réel qu’il regarde de haut
et méprise, et pour lequel il peut avoir de la condescendance. Mais
Nietzsche ne pense pas que la vanité soit l’apanage de
l’homme noble, selon Par delà la bien et le mal,
§260 : se sentant heureux, les bien-nés conjuguent bonheur,
action et passion dans une morale de la « glorification de
soi-même »
Nietzsche met ainsi l’accent sur un
glissement, le passage de la catégorie politique et sociale à la
catégorie morale, tandis que le sens et la valeur des mots changent selon
qu’ils émanent des forces sociales différentes. Langage et
autorité ont ainsi partie liée. Alors que la vengeance des
maîtres se produit effectivement dans le réel, mais comme le
symbole de la restitution première de leur intégralité
physique et psychique, le ressentiment des esclaves se tient dans l’ordre
de l’imaginaire: comme vengeance détournée ou
sublimée, le ressentiment des esclaves peut donner l’occasion
d’une création spirituelle, avec la sublimité de
l’esprit, qui peut être la grande victoire des esclaves. Nietzsche
pousse son analyse du ressentiment jusqu’à montrer en quoi
l’idéologie du ressentiment commande les notions
épistémiques de sujet et de cause, qui invoquent l’une et
l’autre la fonction du sujet caché sous la force, tandis que, pour
Nietzsche, n’existent ni libre-arbitre ni sujet tout-puissant, puisque
tout peut se réduire à une quantité de force, qui toujours
entre en jeu dans le réel — et toute action est elle-même
une quantité de force effective — non pas à un substratum
neutre. Dans la dialectique des situations, le maître, l’homme de la
vengeance, impose sa puissance ; au contraire, l’esclave résiste et
lutte pour la reconnaissance de la sienne : c’est sa défaite qui le
porte à spiritualiser la valeur.
La généalogie,
dont le destin est de remonter à l’archè,
c’est-à-dire de découvrir ce qui était recouvert,
l’histoire réelle de la pratique et du sens, pose les questions de
la provenance (Herkunft), et touche le sol de la pratique originaire qui
a donné naissance à la justice et au châtiment. La double
préhistoire du bien et du mal nous éclaire sur l’origine de
la justice et sur les raisons du châtiment. Des pratiques
socio-économiques visant la personne et ses biens ont
présidé à la formation de la relation
créancier/débiteur et l’ont désignée comme
étant à l’origine des notions juridiques et morales de
«faute» (Schuld, qui signifie la faute et aussi bien la
dette), de «châtiment», de «responsabilité», et
de «culpabilité». L’économie et la politique du
ressentiment nous conduisent, directement en fait mais de façon
détournée et occulte à nos yeux, vers
l’ascétisme. On pourrait résumer les trois dissertations de
la Généalogie de la morale en en donnant la quintessence.
Quel sens attribuer à une telle analyse ? Il semble qu’il ait le
plus souvent échappé à ceux qui ont perdu de vue le
caractère quantitatif et effectif de la force sociale ou de la valeur de
l’homme dans la société. Car, ce que Nietzsche rapproche
sans que l’on en saisisse immédiatement le lien dans la Généalogie de la morale en tant qu’elle rassemble
trois dissertations, ne gagne un sens qu’à condition
d’être pensé sur le présupposé d’une
théorie de la communication sociale dont les relevés de traces
pointés par Nietzsche sont à l’origine. En fait, Nietzsche
développe une théorie de la communication sociale qui aurait
donné naissance à la tradition, et sans référence
à un bien ni à un mal «en soi» : seule entre jeu
pour une société la visée de la conservation d’une
forme définie de société, d’une communauté ou
d’un peuple (76). La moralité elle-même ne vient
qu’avec la contrainte intériorisée : une autorité
sous la forme d’une personnalité collective, famille,
société, État, soumet les individus et les organise en
association. Le poids de la contrainte devient coutume,
libre-obéissance, sentiment intérieur, vertu (77). Il n’y a
pas d’autre droit ni d’autre justice que ceux de
l’autorité sociale, qu’elle soit personnifiée ou
qu’elle reste globalement collective : la prise de possession est à
la fois matérielle et spirituelle, elle concerne les choses, les mots et
leurs significations (78). L’idéologie du maître fausse
nécessairement l’image du méprisé, inversement
l’idéologie de l’esclave fausse l’image du
méprisant : mais le mépris du maître à
l’endroit de l’esclave n’est que distanciation, celui de
l’esclave à l’endroit du maître est alimenté de
haine rentrée et de vengeance par transfert. La dette de l’esclave
vis-à-vis du maître dure aussi longtemps que sa vie, au contraire
la vengeance propre au maître s’achève dans la conclusion de
paix. Le maître a une capacité d’oubli et de pardon que
n’a pas l’esclave, c’est-à-dire le vaincu. Avant tout
lien social explicite, il n’existe ni droit, ni justice, mais encore nul
« homme» compris comme «semblable» ou
«égal» : c’est la communauté qui détermine
dans la réalité la définition de l’humain et
l’essence humaine ; tout comme les relations de communication. Seule
préexiste la volonté de puissance, qui s’est une
première fois et originellement domptée par la camisole de force
sociale, mais qui virtuellement est douée d’un pouvoir de
refoulement plus originel, encore virtuel dans la capacité de promettre
propre à tout homme.
La capacité de promettre,
l’aptitude au contrat, telle est la première trace qui
détermine la notion de la dette, objectivée comme symbole par le
corpus social, mais qui encore dicte les lois de la vengeance, qu’elle
s’accomplisse symboliquement ou qu’elle avorte dans
l’imaginaire en ressentiment et «sentiment d’une
injustice ». L’aptitude humaine au contrat implique la
possibilité de la dette, c’est-à-dire la possibilité
de compenser en donnant tout ou partie de soi-même. Tout individu est
tenu dans ce rapport à sa propre communauté, surtout si celle-ci
s’est édifiée sur la consanguinité. Par là
même est impliquée la capacité de demander
éventuellement la restauration de sa propre puissance si celle-ci
était lésée : c’est-à-dire la vengeance. Si
la vengeance n’est que l’exigence, personnellement ressentie, de la
restitution d’une intégralité entamée, elle repose
sur la loi de l’échange, mais l’échange ne peut avoir
lieu qu’entre individus ou groupes égaux. La vengeance
répond au « besoin de réparation» (79) auquel
s’ajoute un sentiment de colère et d’indignation ; en
fait, il s’agit, nous dit Nietzsche, d’un reproche que la partie
lésée s’adresse à elle-même (80). C’est
que tout est susceptible de se payer : et, avant tout, le sentiment
d’être vaincu, plutôt que l’hostilité
présumée à laquelle les premières
sociétés ne s’attardent pas ou qu’elles
ignorent : c’est ce que l’on veut compenser, faire payer. Il
n’y a injustice que lorsqu’il y a violation de contrat, avec ce
qu’elle implique : un contractant qui se montre indigne de notre foi.
Aussi, au-dessous de la typologie du maître et de
l’esclave, ce qu’il faut découvrir, c’est une
phénoménologie de l’égalité de la puissance
qui s’instaure entre deux individus ou deux collectivités. La
communication humaine se fonde sur le principe de l’équivalence des
droits des autres sur nous et de nos devoirs envers eux, comme Nietzsche
l’analyse dans Aurore (§112 : Pour l’histoire
naturelle du devoir et du droit ). Comment les autres ont-ils acquis
des droits sur nous ? ... Si ce n’est en nous attribuant, dès le
départ, a priori, une égalité fictive, une
confiance, une éducation, une aide. Quant à nos devoirs, ils ne
sont que l’exercice de cette puissance qui nous est attribuée par
autrui: ils s’affirment comme notre responsabilité, liée
à notre «capacité de promettre», à notre aptitude
originelle au contrat. Le don que les autres nous ont conféré avec
leur confiance, en fait, était le paiement de leur propre dette envers
la société, c’est-à-dire envers ceux qui leur avaient
fait confiance, avant qu’ils ne nous fassent confiance à leur
tour. C’est pourquoi nous tentons de «rendre dans la mesure où
l’on nous a donné». Les droits des autres sur nous sont le
résultat d’une reconnaissance de dette des autres à
l’endroit d’autres encore : la chaîne des actions
communiquées se répercute ainsi jusqu’à nous; aussi
n’y a-t-il pas nécessairement dans les droits des autres sur nous
une agressivité personnalisée ; tout au plus une «action
à distance». Notre fierté — c’est le mot que
Nietzsche emploie — n’est que l’image
intériorisée d’une Loi objective régissant a
priori les rouages sociaux : elle «nous ordonne de faire notre
devoir» (81) et par là nous permet de justifier notre puissance, de
« rétablir notre autonomie » (82) ; celle-ci
n’est que ce fond d’équilibre qui est nôtre et sur
lequel s’est greffée l’action des autres ; mais
c’est en fait une illusion, car dès notre entrée dans le
cercle social par la naissance, nous perdons cette indépendance
souveraine. Néanmoins, dans le cercle social, nous créons la
sphère de notre puissance, dans laquelle les autres interviennent avec
une emprise durable. Mais, se rapportant à ce qui est en notre puissance,
les droits des autres peuvent outrepasser, par une évaluation fautive,
ce qui est effectivement en notre puissance : l’erreur est possible de
notre part également quant à ce qui est réellement en notre
puissance. L’exigence d’autrui s’adresse à une
représentation de notre puissance. La communication sociale est faite
d’interventions de sphère de puissance à sphère de
puissance ; et, chaque fois, sur une présumée ou fausse
représentation de cette puissance. Ajoutons que les droits que les autres
nous concèdent, «c’est là cette partie de mon pouvoir
que les autres m’ont non seulement concédée, mais
qu’ils veulent aussi maintenir pour moi» (83). Toujours va jouer
cette représentation de ma puissance, à laquelle on veut me
confiner. Si j’augmente ou diminue de puissance, je provoque un
déséquilibre inacceptable pour autrui. Et, tout d’abord,
pourquoi autrui m’attribue-t-il cette puissance ? Nietzsche dit que
c’est par astuce, par peur et par prudence : par l’astuce, il attend
l’équivalent de cette attribution ; par la peur, il refuse de
combattre avec nous ; par la prudence, il commande que nous soyons, dans
une certaine limite, puissants. Si l’on considère ces droits
conférés comme une énergie d’intervention, nos
devoirs nous en libéreront pour nous permettre de répondre au
calcul d’autrui. Mais si les autres disposent d’une puissance telle
qu’ils agissent « par présent et par cession» : alors,
dans ce cas, il faut voir chez eux une surabondance de puissance et
peut-être un faible sentiment de puissance chez celui à qui ils
donnent. Quoi qu’il en soit, tels sont les droits : des
«degrés de pouvoir reconnus et garantis» (84). Sans même
les dénoncer, Nietzsche ne fait ici que théoriser des pratiques
mettant au jour des forces différentielles. Ces forces vont varier
fatalement selon un flux et un reflux incessants. Dans le cas de
l’accroissement, les autres tenteront de ramener notre puissance à
son état antérieur présumé ; dans le cas du
décroissement, ils tenteront de nous maintenir au même niveau de
force, ou bien ils nous abandonneront à cet état inférieur.
Qu’il s’agisse d’accroissement ou de décroissement, le
mouvement est mal vu ; car «partout où règne le droit,
on maintient un certain état et degré de pouvoir» (85).
L’équité comprise en ce sens d’équilibre
est ce qui règle autant ces variations que ces refus de variation. Quant
à la vengeance, de ce point de vue, elle est un comportement
d’équilibration fondé sur la conscience et
l’évaluation des degrés de puissance et de
droit.
Donc, l’isomorphisme du règne du droit donne
«un certain état et degré de pouvoir», aussi bien
à l’institution qu’aux individus présumés
égaux. Cette physique de la puissance ou de la valeur sociale permet de
décrire phénoménologiquement des rapports sociaux
liés à des rapports de puissance. C’est dans cette optique
qu’il faut aborder «l’évaluation» à laquelle
Nietzsche fait allusion dans la Généalogie de la morale :
«Les jugements de valeur de l’aristocratie guerrière ont pour
condition une corporéité puissante, une santé florissante,
riche, débordante, avec tout ce qui contribue à
l’entretenir, la guerre, l’aventure, la chasse, la danse, les jeux
de combat et en général tout ce qui contient en soi
d’activité robuste, libre et joyeuse» (86). À la
vengeance physique de ces guerriers, Nietzsche oppose la vengeance par
l’intellect de l’évaluation sacerdotale, qu’il attribue
au peuple des Juifs asservis par les Romains (Généalogie de la
morale, 1ère dissertation, VII). Il voit dans
l’amour chrétien une reproduction de la vengeance par transfert des
Juifs contre les Romains : «Cet amour sortit de cette haine comme sa
couronne» (87). Ainsi le ressentiment devint-il créateur en tant
qu’il accomplit une «vengeance imaginaire» (88) en se retournant
en son contraire. Mais, pour Nietzsche, la foi dans l’homme était
désormais ébranlée par la religion
judéo-chrétienne: et les docteurs de l’Église ne
dépeignent-ils pas, avec force délices, les souffrances des grands
de ce monde dans l’enfer (89) ? Dante ne retourne-t-il pas le sens des
mots quand il affirme et écrit sur la porte de l’enfer : «Moi
aussi, l’amour éternel m’a créé» ? Pour
Nietzsche, c’est au-dessus de la porte du paradis qu’il faudrait
inscrire : «Moi aussi, la haine éternelle m’a
créé» (90). Il faut voir que la haine rentrée, dont
l’action directe serait la vengeance, s’est transformée, par
une alchimie des sentiments, en un amour chrétien qui est le fruit
élaboré du ressentiment, c’est-à-dire de
l’action directe impossible.
À la capacité
d’oubli, force de l’âme, se mêle la capacité de
promettre, de contracter et, par là, de s’évaluer
soi-même, mais aussi comme l’effet d’un travail de souffrances
: «Ce ne fut jamais sans supplices, sans martyres ni sans sacrifices, que
l’homme jugea nécessaire de se créer une
mémoire» (91), Or, le rapport contractuel le plus ancien est, nous
dit Nietzsche, le rapport créancier/débiteur, fondé sur
«l’idée que tout dommage doit avoir de quelque façon
son équivalent et doit pouvoir être réellement
compensé, fût-ce même par une douleur infligée
à son auteur» (92). Et tout ce que, depuis, on a appelé
«faute», «conscience», «devoir», repose sur cette
obligation de la promesse et sur ce nécessaire accompagnement de la
cruauté. Telle est l’origine de la plus haute moralité.
Alors que désormais la souffrance révolte, on l’admet
cependant encore si on lui attribue un sens religieux, selon une logique
ancienne des sentiments qui professe : «Tout mal est justifié, dont
la vue édifie un dieu» (93) : le «spectateur» divin est le
créancier envers qui l’homme paie ses dettes de souffrance et qui
se complaît dans la scopie du sacrifice. Le christianisme renversa cette
logique en faisant du créancier le rédempteur
:
«Dieu lui-même s’offrant en sacrifice pour
payer la dette de l’homme. Dieu se faisant payer lui-même par
lui-même. Dieu comme étant le seul qui puisse racheter ce qui pour
l’homme même est devenu irrémissible — le
créancier se sacrifiant pour son débiteur, par amour (le
croirait-on?), par amour de son débiteur ! ...» (94).
Ce «reversement» de la dette, comme,
d’ailleurs, le renversement de la logique de la vengeance qu’il
entraîne, même si on montre qu’ils ne sont que des
retournements, ou des dérivations d’une action directe impossible,
n’en témoignent pas moins, pour autant, en faveur de ce
schème créancier/débiteur que Nietzsche remarque comme
étant une constante universelle :
«Le criminel est un
débiteur qui non seulement ne rembourse pas les avances à lui
faites, mais encore s’attaque même à son créancier ;
comme de juste, il perd désormais non seulement tous ses biens et
avantages — mais il se voit rappelé ce qu’il en est de ces
biens. La colère du créancier lésé le livre, de la
communauté, de nouveau à l’état de nature dont il
avait été jusque-là préservé : elle le
rejette — et dès lors toute sorte d’actes
d’hostilité sont autorisés contre lui. Le
«châtiment» est, à ce niveau de l’état
civil, l’image, la mimique de la conduite normale contre l’ennemi
détesté, réduit à merci, défait, qui non
seulement a perdu tout droit et toute protection, mais encore tout recours
à la clémence» (95).
Ainsi commença la
justice par le dicton «toute chose a son prix ; tout peut être
payé» (96) ; elle devint plus clémente au fur et à
mesure que la communauté accrut sa puissance, sa richesse effective ;
elle n’est, en fait, que le dérivé rationnel de la vendetta
(Blutrache), vengeance par le sang entre des frères de sang
conjurés, égaux dans l’honneur de leur promesse. Cette
vendetta de l’honneur deviendra un simple et banal «acte de
vengeance» (Racheact), supprimé ou toléré plus
tard quand ces serments d’honneur seront abandonnés avec la
communauté consanguine qui les avait déterminé, et
remplacés par les lois et règlements du district ou de
l’État, qu’une aristocratie, d’abord, et une
administration, ensuite, vont imposer. L’homme typique de la vengeance
(l’homme actif) et l’homme typique du ressentiment (l’homme
réactif), que la Généalogie de la morale oppose, ne
sont pas, cependant, les créateurs de la justice : en tout cas, Nietzsche
refuse énergiquement d’admettre avec Eugen Dühring, qui
ignorait tout du principe de la lutte des classes, que «la patrie de la
justice soit sur le terrain du sentiment réactif» (96). Justice,
c’est-à-dire, pour Nietzsche, dans le sens originaire,
équité, ne va pas de pair avec réactivité, et
là Nietzsche admet plutôt que : «L’homme actif,
agressif, violent, est encore cent fois plus près de la justice que
l’homme réactif» (97). La vengeance qui est une volonté
de rétablissement de la puissance, sans haine, mais dans la
référence à la représentation de sa propre valeur, a
plus de valeur de justice que le ressentiment, à qui il faut promettre le
sadisme des supplices et la satisfaction de l’imaginaire ou de
l’intellect. Se référant une fois de plus à
«l’histoire», Nietzsche, au contraire, affirme que «le
droit sur la terre représente le combat contre les sentiments
réactifs, la guerre que leur livrent de leur côté les
puissances actives et agressives qui consacrent une partie de leurs forces
à maîtriser le débordement du pathos réactif en
l’arrêtant et le modérant et à le contraindre à
un accord» (98). «Partout» (et les monographies de Post ici
feront foi), écrit Nietzsche, «où la justice est en vigueur,
on voit une puissance supérieure relativement à d’autres
plus faibles qui lui sont soumises (que ce soient des groupes ou des individus)
s’efforçant de remédier aux fureurs insensées du
ressentiment et d’y mettre un terme, soit en arrachant l’objet du
ressentiment des mains de la vengeance (99), soit en substituant à la
vengeance (99) son propre combat» (100).
Nietzsche
énumère les termes de cette substitution à laquelle
l’autorité politique parvient ; partout la justice est ce qui
statue au-dessus de la colère et la tempère par un compromis ou un
équivalent, et enfin suprêmement par l’institution de la loi.
Qu’est la loi ? C’est le produit d’une institution qui permet
et interdit, et enfin décide de la définition du crime comme
étant le «crime contre la loi». Aussi bien, il n’y a pas
de justice éternelle ni d’injustice autre que
«ressentie», en dehors de l’institution de la loi (101).
4. Le
châtiment
Quant au «châtiment», Nietzsche en étudie
«l’origine et le but». Encore que là, une question de
méthode intervienne, propre à la
«généalogie» en tant que discipline nietzschéenne
et qui a pour effet la démystification, en particulier à propos du
but du châtiment. Le «but» avoué ou affirmé du
châtiment a toujours été ajouté a posteriori.
Nous ne sommes pas capables de dire rétrospectivement le «but»
ou le «sens» du droit : il faut distinguer, au bénéfice
de cette «science humaine» qu’est la généalogie
(et pour toutes les sciences historiques), entre la «cause de la
naissance» du droit et son application effective ou l’utilité
finale d’une chose, et même «son classement dans un
système de fins» (102). Toute institution existante est chaque fois,
à nouveau, réinterprétée par une nouvelle
autorité, par une force supérieure qui utilisera tout
événement ou toute réalité en vue de subjuguer et de
dominer. Cette «confiscation» du sens nous empêche d’en
mettre un, à notre tour : nous n’avons pas le droit, pour
«expliquer», de confisquer à nouveau ce qui déjà
a été confisqué précédemment. Nous pouvons
même commenter, à la rigueur, toutes les
«utilités» vues par rapport à notre point de vue, mais
nous ne devons pas les confondre avec la «naissance»: si «la
forme est fluide, écrit Nietzsche derrière Büchner (103), le
‘sens’ l’est encore plus» (104). Tout changement,
même de dépérissement, contribue à un plus de
puissance et s’accomplit aux dépens d’instances
inférieures. C’est notre « misarchisme
moderne » [« L’idiosyncrasie démocratique
contre tout ce qui domine et veut dominer »] (105), qui nous
obnubile au point de nous faire escamoter un concept fondamental, le concept
d’activité, au point d’en priver les sciences biologiques et
humaines; au contraire, on privilégie l’adaptation, qui n’est
qu’une réactivité.
Pour en revenir au
châtiment, Nietzsche remarque sa permanence sous une forme de
procédure dans tous les temps et dans tous les lieux : un drame. Et
c’est ce qu’il a de fixe. Ce qu’il a de fluide, c’est,
justement, le sens qu’on lui donne chaque fois. En général,
remarque Nietzsche, la procédure elle-même est antérieure
à son application ; c’est une pratique fixée. Quant à
son «sens», — autre que celui, ethnologique,
d’équivalent du dommage chez l’offenseur avec, pour
l’offensé, la «prime» du plaisir de faire le mal, comme
il fut — aujourd’hui, son sens déclaré nous
échappe. Dans le châtiment, écrit Nietzsche, nous avons un
concept qui résume «tout un processus sémiotique» (106)
; aussi n’est-il pas définissable, étant essentiellement
historique. Et Nietzsche fait la liste des différents «sens»
apportés au châtiment compris en tant que procédure :
- moyen de mettre hors d’état de nuire ;
- moyen de prévenir des dommages ultérieurs ;
- dédommagement vis-à-vis de la personne lésée
;
- moyen d’isoler ce qui trouble l’équilibre social ;
- moyen d’inspirer la crainte ;
- compensation des avantages que s’est approprié le criminel
;
- moyen d’éliminer un élément
dégénéré ;
- comme fête et occasion de violence ;
- comme moyen de sélection sociale ;
- comme moyen de
créer une mémoire (amendement ou avertissement) ;
- comme paiement au pouvoir qui protège le malfaiteur des excès de la vengeance ;
- comme compromis avec l’état de nature de la vengeance
;
- comme déclaration de guerre ou mesure de guerre.
On
peut penser que, généalogiquement, le châtiment s’est
substitué à l’acte de vengeance (Racheact) ou au
plaisir de faire souffrir, et qu’il était alors soit un compromis,
soit une protection, soit un paiement à l’autorité. Mais, de
nos jours, demande Nietzsche, qu’est-il réellement du point de vue
du sens? Il est parfois resté une fête sadique et violente. Sous
l’influence de l’intériorisation morale et d’une
prétendue volonté d’éducation, on a vu dans le
châtiment un moyen d’améliorer moralement le criminel :
«sentiment de la faute», « remords »,
« culpabilité », etc. Or, Nietzsche déjoue
cette moralisation du châtiment en rappelant que, loin d’humilier,
il entretient, au contraire, la force de résistance et le sentiment
d’aliénation (107), en donnant au coupable une espèce de
rebond. Et, de nouveau, considérant «ces millénaires
antérieurs à l’histoire de l’homme» (108),
Nietzsche affirme que le châtiment a été ce qui a
entravé le plus nettement le développement du sentiment de
culpabilité. La justice en use avec le criminel, comme lui-même en
a usé avec les lois de la société: en quoi, le
châtiment, implicitement, est une approbation de la violence.
L’artifice policier, techniquement, met en pratique les mêmes
procédés de traquenard que ceux des malfaiteurs. Spoliation,
violence, outrage, incarcération, torture et mise à mort ont
existé de tout temps et n’ont jamais été
considérés comme à réprouver, dans la mesure
où ces comportements étaient des procédures de
châtiment. Et jamais ces procédures n’ont provoqué la
culpabilité chez celui qui les subissait. Il a fallu le renversement
chrétien, pour accomplir le retournement vers l’intérieur,
la création de la mauvaise conscience, en un mot
l’intériorisation de l’homme (109). C’est ainsi que
l’homme est devenu «malade de soi-même» (110).
L’esprit de la vengeance comme ressentiment est ce qui anime le nouvel
état d’esprit ; et le nouveau patient, au moins, souffre devant un
dieu, estimateur de sa souffrance mais toujours insatisfait : «En fait, il
eût fallu des spectateurs divins pour apprécier le spectacle trop
délicat, trop merveilleux, trop paradoxal pour qu’il puisse se
jouer sans signification et sans spectateur sur quelque ridicule planète
!» (111).
C’est la Dette à l’égard de
la divinité que paie ainsi le souffrant de la morsure de la conscience ;
mais le rachat définitif a été accompli ; la dette a
été reversée. La «mauvaise conscience» est la
conséquence de ce reversement de la dette au profit du débiteur.
Ainsi, grâce au «coup de génie du christianisme» (112),
le créancier se sacrifie pour son débiteur à la dette
irrémissible. C’est alors que nous sommes en proie à
«une espèce de délire de la volonté dans la
cruauté mentale» (113). L’expiation est désormais
devenue impossible :
«II y a ici une maladie, sans aucun
doute, la maladie la plus épouvantable qui ait sévi
jusqu’à présent sur l’homme ; et celui qui peut encore
entendre (mais de nos jours on n’a plus d’oreilles pour cela !)
dans cette nuit de martyre et d’absurdité comment a retenti le cri
d’amour, le cri d’extase le plus nostalgique, le cri de la
rédemption dans l’amour, celui-là se détournera ;
saisi d’une épouvante invincible ... Dans l’homme il y a trop
d’horreurs ! ... La terre a été trop longtemps un asile
d’aliénés ! ...» (114).
Aussi
Nietzsche attend-il «l’homme rédempteur du grand amour et du
grand mépris» (115), «Zarathoustra le sans-dieu» (116).
Ayant éclairé cette «lacune immense» (117) qui entoure
l’homme, Nietzsche a cru voir comment elle a été
comblée par le «sens» et le «pourquoi» de la
souffrance, que l’idéal ascétique a eu pour fonction de lui
procurer. Mais l’analyse généalogique a percé la
«volonté de néant» que recouvrait ce faux idéal.
Dénonçant la «haine de l’humain, plus encore de la
bestialité, plus encore de la matérialité» (118),
Nietzsche déterre la vengeance enterrée sous le droit pénal
moderne, et propose de le remplacer par un «droit de
récompense», un droit de reconnaissance des individus les uns pour
les autres (119), mais surtout encore par la claire conscience des
conséquences naturelles de nos actions (120). En tout cas, Nietzsche
privilégie la vengeance sur le ressentiment :
«Avoir
une pensée de vengeance et la réaliser, c’est prendre un
fort accès de fièvre mais qui passe ; avoir une pensée de
vengeance, sans la force ni le courage de la réaliser c’est
traîner un mal chronique, un empoisonnement du corps et de
l’âme. La morale, qui ne regarde qu’aux intentions, taxe les
deux cas de la même façon ; vulgairement, on taxe le premier cas
comme le pire (à cause des mauvaises conséquences que peut
entraîner le fait de ses venger). L’une et l’autre
évaluation sont à courte vue» (121).
Mais en
fait, «ne pas se venger ne dépend donc pas du bon vouloir d’un
homme» (122), car «il y a tant de subtiles variétés de
vengeance» (123) ! Et, a posteriori, il est possible, un jour, de se
considérer comme vengé. La plus terrible vengeance consiste
encore, selon Nietzsche, à « attendre d’avoir entre les
mains nombre de vérités et de jugements dont on pourra froidement
se servir » (124) contre
l’adversaire. « C’est le genre de vengeance le plus
épouvantable : elle n’a au-dessus d’elle aucune
instance à quoi elle pourrait encore en appeler » (125).
Toutefois, la reconnaissance n’est-elle pas, aussi, une forme, mais
atténuée, de la vengeance ? Le bienfaiteur du
détenteur de la puissance a, en effet, violé la sphère du
puissant pour s’y introduire : en représailles, celui-ci
« viole le domaine du bienfaiteur par l’acte de
reconnaissance » (126). C’est une forme atténuée
de vengeance. Si l’on juge cette position de Nietzsche paradoxale,
c’est parce qu’on oublie de mettre en jeu ce que j’ai
appelé la théorie de la communication sociale que Nietzsche tire
à partir des relations humaines au sein des diverses
sociétés, et qui est à même de déterminer
précisément, sur le fondement de notre faculté de
communication (127), les variations des rapports de puissance qui
s’établissent constamment entre les hommes.
5.Conclusion
Ainsi que nous l’avons vu, Nietzsche n’est pas sans se
référer à des travaux scientifiques, quand, lui, le
solitaire, il réfléchit à la communication sociale sous les
principales formes de la justice et du châtiment, ou sous celles de
la vengeance et du ressentiment, qui en sont la base anthropologique. Ce
qu’il nomme la « généalogie » est en
fait une méthode de réflexion qu’il s’est
donnée pour traiter des questions les plus modernes concernant la justice
et le châtiment ou la peine, en remontant à l’origine
matérielle et spirituelle des situations.
Certaines raisons
philosophiques fondamentales sont impliquées dans le fait de poser la
notion juridique de peine, même si ces raisons sont loin
d’être des principes a priori. Et les raisons
d’infliger un châtiment ont été diverses dans
l’histoire. Nietzsche (128) a tenté de cataloguer les raisons de
punir : il distinguait entre l’origine et le but du châtiment,
et, constatant que le but était « rajouté » après
coup, il insistait donc pour que l’on ne confonde pas l’origine
ou la «cause de la naissance» d’une peine dans l’histoire
avec l’«utilité finale» (129) qu’on lui
reconnaissait ensuite pour la justifier. La réalité
anthropologique du châtiment ou de la peine a pris des sens très
variés selon les lieux et les temps. Si l’usage en a
été et en est permanent, le sens en a beaucoup varié :
rétribution, punition, répression. Entre mettre hors
d’état de nuire ou prévenir des dommages ultérieurs,
jusqu’à inspirer la crainte du pouvoir, on distingue dans le
châtiment ou la peine une grande variété de moyens :
isoler ce qui trouble l’équilibre social, maintenir un type social,
créer une mémoire, éliminer un élément
malsain (130).
D’une manière générale et
vu sous un certain angle, châtier c’est nier ce qui nie la
règle : c’est, selon une expression empruntée à
Hegel, une négation de la négation. Car on pose avant tout que
l’homme n’est pas un néant (131) : à partir de
quoi la règle est négativité de ce qui n’est pas la
règle ; aussi la règle nie-t-elle par avance tout ce qui
pourrait tendre à la nier. Certes, l’annulation pour être
effective doit être à la fois symbolique, prenant corps pour ainsi
dire dans le rite de la peine, et juridique, explicite à partir du droit
pénal, et se situant au-delà de la procédure pénale
et du jugement qui la conclut.
Il peut être intéressant
de voir que, reprenant la réflexion nietzschéenne de la faute
conçue comme dette (Schuld), Heidegger a fait de la
culpabilité ce qui doit être abordé et interrogé
fondamentalement du point de vue de l’être-coupable de
l’existence ; ce qui veut dire : du point de vue de « coupable
» comme étant conçu en tant que le mode même de
l’existence (132). En tant que vécue intérieurement,
l’épreuve de la faute ne se mesure pas uniquement à partir
de l’infraction objectivement constatée ; la
représentation de l’infraction nous permet de l’analyser et
de la repousser tout à la fois. On peut dire qu’en tant que tel, le
droit témoigne de la perte de l’innocence.
Ainsi, notre
être-au-monde perçu sous l’angle du droit est lié
à la peine représentée, mais il est déjà la
conséquence de la faute comprise comme dette. J’ai, par ailleurs,
déjà analysé ces phénomènes du point de vue
de l’anthropologie sociale : j’évoquais deux
sociétés différentes définies comme étant
toutes deux sans système pénal ni ordre politique,
néanmoins chaque fois que l’infraction était commise une
sanction était prévisible. On voyait, d’un
côté, la honte de celui qui avait violé les règles
des relations sociales lui devenir insupportable au point qu’il
choisissait de mourir à la guerre ; de l’autre côté,
c’étaient les manquements graves concernant la sexualité qui
entraînaient la mort des coupables. Et, dans les deux cas, agissait une
culpabilité fondamentale, pour ainsi dire constitutive de
l’existence sociale ; dans l’un des deux cas, on la voyait
même fonder le pouvoir politique.
Pour lier la
culpabilité au politique, Platon (133) interprétant dans
Protagoras le mythe de Prométhée, montrait le « politique
» étroitement lié au don que Zeus avait fait aux
hommes sous les noms d’honneur (ou de pudeur) et de justice :
l’aidos et la dikè. Ainsi, aidos,
l’honneur ou la pudeur, ou même encore la honte, constitue le
premier principe et nous rend réflexifs quant à notre
mérite. Cette sensibilisation nous met en rapport avec l’autre
principe, le principe de dikè, à la fois justice et
jugement en tant qu’une même chose. Le terme aidos, si
difficile à traduire (134), est l’équivalent d’une
dette d’honneur qui ne deviendrait une faute que par manquement à
l’obligation de rendre ce qui a été reçu. C’est
ainsi que tout nouveau venu dans la société contracte
déjà une dette envers elle. Mais il est clair que le binôme
Aidos/Dikè ne reste pas du domaine public : leur
intériorisation au soi détermine la moralité des droits et
des devoirs qui sont, les uns et les autres, assez ressentis pour
déterminer morale et action, volontaires ou involontaires.
La
culpabilité de fait est limitée à l’infraction
objectivement constatée, «en vertu d’une loi établie et
promulguée antérieurement au délit et légalement
appliquée», selon le très juste article 7 de la
Déclaration de 1789. Mais la culpabilité ne commence-t-elle pas un
peu plus tôt, là où tout semble avoir été
préparé pour que le crime ait lieu avant même qu’il
n’ait lieu ? Il y a certes la criminalité inhérente à
l’infraction effective, mais il y a, en outre, les agents
criminogènes dont personne ne s’est préoccupé (135),
le milieu inducteur auquel participent les membres de la société.
Ce que Grotius a énoncé dans le De Jure belli ac
pacis, peut sembler excessif ; il affirmait : « Il est permis sans
injustice de faire souffrir qui a fait du mal ». Le « droit de
faire souffrir » devenait un privilège reconnu. Mais si nous
remontions à ce qui a été criminogène et à ce
qui a induit au crime, nous remonterions à la faille du lien social, au
creuset de la faute, pour redécouvrir la subjectivité là
où elle a été trahie. L’épreuve de solitude
que constituent la faute et la peine montre la faille du lien social au
cœur même de la subjectivité.
Mais, en
matière de justice, qu’il s’agisse d’un acte criminel
de droit commun ou autre, on retrouve les deux thèses, à
savoir : 1) le crime a un auteur présumé, le criminel ; et 2)
la société humaine tout entière se considère
atteinte par ce crime ; d’où la nécessité du
procès destiné à juger le ou les coupables. Les
règles à suivre et les formes à respecter sont
fixées, tout comme est réglementée l’autorité
des jugements, tout comme sont prévues les voies de recours possibles.
Parmi les philosophes, John Rawls s’est le plus
approché d’une philosophie à la fois morale et politique
dans le domaine de la justice ; d’abord, dans Théorie de la
justice (1971) (136), présentant la conception égalitaire de
la justice comme équité (« justice as
fairness ») à l’intention d’une démocratie
constitutionnelle ; ensuite, dans Libéralisme politique (1993) (137), étape ultérieure de sa réflexion tenant
compte, cette fois, de la diversité des opinions philosophiques,
religieuses et éthiques, en vertu de laquelle il définit une
conception de la justice fondée sur la culture publique d’une
société démocratique reconnaissant à chaque individu
la qualité de personne morale, libre et égale aux autres.
Toutefois, cette perspective présuppose le lieu commun de la
démocratie. Il existe des organisations internationales, qui devraient,
dans la perspective d’une paix universelle qui était
déjà l’objectif de Kant et de Comte, comporter des sections
chargées de l’éducation des peuples à vivre ensemble.
En effet, pour défendre directement la vie et la personne
humaines sans doute plus de science serait nécessaire, surtout moins ou
pas du tout de croyances irrationnelles. Je voudrais faire état à
ce propos d’une observation de Nietzsche dans Aurore ;
c’est l’aphorisme 10 intitulé « Mouvement
réciproque entre le sens de la moralité et le sens de la
causalité » :
« Dans la mesure
où le sens de la causalité augmente, l’étendue de
l’empire de la moralité diminue : car chaque fois que
l’on a compris les effets nécessaires, que l’on parvient
à les imaginer isolés de tous les hasards, de toutes les suites
occasionnelles (post hoc), on a, du même coup, détruit un nombre
énorme de causalités imaginaires, de celles que, jusque-là,
on croyait être les fondements de la morale, — le monde réel
est beaucoup plus petit que le monde de l’imagination, — on a chaque
fois fait disparaître du monde une partie de la crainte et de la
contrainte, chaque fois aussi une partie du respect devant
l’autorité dont jouissent les mœurs : la moralité
a subi une perte dans son ensemble. Au contraire, qui veut accroître cette
dernière, doit savoir éviter que les succès puissent
devenir contrôlables. » (138)
Ce que Nietzsche a
donc pu observer, sur la base de l’esprit scientifique qui
s’imposait autour de lui à cette époque, c’est une
relation nouvelle s’instaurant entre la causalité et la
moralité. Avec la généralisation croissante de
l’esprit scientifique, se produisait la proportion inverse du
présupposé de la moralité et de la recherche de la
causalité. Ce qui veut dire que, plus vous décelez les causes
d’un acte, moins vous pouvez vous référer à la
moralité seule pour le juger ; la progression de l’idée
de causalité entraîne logiquement la régression
réciproque de l’idée de moralité. Lorsqu’on est
ignorant et impuissant, on invoque les puissances du bien et du mal ;
dès qu’on connaît les causes des situations
déplorées, on se réfère à ce qui les a
effectivement produites. Implicitement, nous sommes là devant une
tâche morale et politique qui implique avant tout que la science se
substitue à la superstition. Lorsqu’une catastrophe ou un grand
malheur se produit, on a la réaction, dans un premier temps, de chercher
les coupables ; mais on doit aussi, certes, se demander :
« quelles ont été les conditions de possibilité
de cet événement ? ». À partir de là,
rien n’empêche à nouveau d’invoquer des questions de
moralité : « où se cachait la
faute ? » et, surtout, « qui a failli à sa
tâche ? ».
Notes
[1] J’ai déjà donné de la
généalogie plusieurs approches très précises dans
deux introductions apportées aux textes de Nietzsche, traduits et
annotés par moi-même : Généalogie de la morale et Le nihilisme européen ; ces études s’intitulent
« De la philologie à la généalogie » et
« Que signifie le nihilisme ? », auxquelles je renvoie
le lecteur : éditions dans la collection 10/18, Union
générale d’éditions, Paris, 1974
(réédition L’Harmattan, 2006) et 1976
(réédition Kimé, 1997). Voir aussi Nietzsche : Le
nihilisme européen, Introduction (« Le concept de nihilisme
européen ») et traduction par Angèle Kremer-Marietti,
Paris, Kimé, 1997.
[2] Cf. Généalogie de la
morale, coll. 10/18, 1974 ; réédition L’Harmattan,
2006, p. 295.
[3] Par-delà le bien et le mal, traduction et
présentation d’Angèle Kremer-Marietti, Marabout
Université, Verviers, 1975 ; réédition
L’Harmattan, 2006, p. 16 .
[4] KSA 8.
131 : “Unrecht z.B., das größte Übel, welches
die Welt kennt (ich zweifle!); die Enthaltung von demselben die erste
Voraussetzung eines befriedigten Gemüthszustandes. Es hat diese Eigenschaft
nicht, weil eine abstrakte Regel es als verwerflich bezeichnet; ein Trieb hat
den Begriff- des Unrechts geschaffen, der Vergeltungstrieb, die Rache; auf
diesen Affekt weisen die verbleichenden Begriffe von Gerechtigkeit und Pflicht
zurück“.
[5] Par-delà le bien et le mal (notre sigle PBM), p.
175.
[6] Martin Heidegger, Nietzsche, 2 tomes, traduction de Pierre
Klossowski, Paris, Gallimard, 1971 ; voir t. Il, p. 43.
[7] Op.cit., p. 45.
[8] Op cit., p. 89.
[9] Généalogie de la
morale (notre sigle GM), 1ère dissertation, § XIII,
éd. citée, p. 151.
[10] KSA 13.257 : “Ein Machtquantum
ist durch die Wirkung, die es übt und der es widersteht,
bezeichnet“.
[11] Kraft und Stoff, trad. À partir de la
17ème éd. par V. Dave, éd. Schleicher, Paris,
1905. La 1ère édition allemande date de 1855 ;
d’année en année réédité et
remanié, cet ouvrage était augmenté de cinq chapitres
à la 15ème édition de 1883 (celle de la
Bibliothèque de Nietzsche), la 19ème étant la
plus complète en 1898. Son auteur, Ludwig Büchner, frère du
poète et dramaturge Georg Büchner, est né à Darmstadt
en 1824 et mort en 1899. Médecin et philosophe matérialiste,
attaché un moment au célèbre physiologiste et anthropologue
Virchow, il écrivit cet ouvrage qui, traduit en treize langues
différentes, fit époque, mettant en brèche la conception
théologico-métaphysique du système du monde. Il
était privat-docent à la clinique médicale de
Tübingen, mais, à la suite de la levée de boucliers
provoquée par son livre, Büchner ne fut plus autorisé
à enseigner. Émancipateur spirituel, l’auteur de Force et
matière avait, dans son livre, canalisé un courant qui
s’affirmait, ici et là, sous des formes isolées.
N’ayant jamais obtenu de chaire universitaire, son titre de professeur ne
fut qu’une distinction honorifique que lui conféra tardivement la
cour de Saxe-Cobourg-Gotha.
[12] Boscovich, Ruggiero Giuseppe :
mathématicien, astronome et physicien italien, né en Dalmatie,
enseigna à Rome, Pavie et Milan, et fut le premier défenseur en
Italie des théories newtoniennes.
[13] Mayer, Robert : physicien et
médecin allemand, né à Heilbronn, pionnier de la
thermodynamique, découvrit le principe d’équivalence de la
chaleur et du travail en 1842. Il calcula l’équivalent
mécanique de 1cal à partir des chaleurs spécifiques de
l’air à pression constante et volume constant, Joule en fera la
détermination précise en 1845.
[14] Helmholtz, Hermann von:
physicien et physiologiste allemand, né à Potsdam, constitua ce
qu’on peut appeler la troisième étape de la Thermodynamique
classique, après celle de Clausius et Thompson. Alors que Clausius
découvrit l’énergie potentielle et Thompson
l’énergie cinétique, Helmholz découvrit en 1882 la
notion d’énergie libre,dont la variation correspond
au travail que peut fournir un système dans des transformations à
volume constant ; c’est ce que Maxwell appellera énergie
utilisable.
[15] Haeckel, Ernst : biologiste allemand né
à Postdam, défendit le transformisme. Nietzsche avait lu la
première édition de 1868 de sa Naturliche
Schöpfungsgechichte en 1875.
[16] Vogt, Johannes, Gustav, Die
Kraft. Ein real-monistische Weltanschauung, Bd.1: Die
Konzentrations-energie, die letztursächliche einheitliche mechanische
Wirkungsform des Weltsubstrates, Leipzig, 1878.
[17] AIwin Mittasch, Friedrich Nietzsche als Naturphilosoph, Alfred Kröner Verlag,
Stuttgart, 1952: Mittasch recense les ouvrages scientifiques lus et
possédés par Nietzsche.
[18] Cf. l’aphorisme 260 de
PBM, p. 237: «Dans le survol de nombreuses morales des délicates et
des plus grossières qui aient jusqu’ici régné ou qui
règnent encore, j’ai découvert certains traits
répétés régulièrement et
simultanément, et liés les uns aux autres: à tel point
qu’enfin deux types fondamentaux se sont révélés
à moi et qu’une différence fondamentale s’est
dégagée. Il y a une morale de maîtres et une morale
d’esclaves — j’ajoute tout de suite que, dans toutes les
civilisations supérieures et hétérogènes, se font
jour des tentatives de médiation de ces deux morales, plus souvent encore
la confusion des deux et le malentendu réciproque, parfois aussi leur
juxtaposition difficile même chez le même homme à
l’intérieur d’une seule âme».
[19] Cf. Aurore, livre deuxième, §112: « Pour
l’histoire naturelle du devoir et du droit ». Traduction
d’Henri Albert revue par Angèle Kremer-Marietti, Introduction et
notes par Angèle Kremer-Marietti, Paris, Le Livre de Poche, Classiques de
la philosophie, 1995, pp. 113-115.
[20] Cf. Humain, trop humain (Pour servir à l’histoire des sentiments moraux)
§92 : « Origine de la justice ». Traduction de
A.-M. Desrousseaux et H. Albert, revue par Angèle Kremer-Marietti,
Introduction et notes par Angèle Kremer-Marietti, Paris, Le Livre de
Poche, Classiques de la philosophie, 1995, pp. 95-96. Cf. Angèle
Kremer-Marietti, „Menschliches-Allzumenschliches : Nietzsches
Positivismus“, in Nietzsche-Studien, 26, 1997, 260-275.
[21] Cf. PBM, cinquième partie, « Pour une histoire
naturelle de la morale ».
[22] Cf. GM, fin de la
2ème dissertation, Remarque, p. 162 : «En fait, toutes
les tables valeurs, tous les ‘tu dois’, dont il est question en
histoire ou dans la recherche ethnologique, nécessiteraient avant tout un
éclairage et une interprétation du type physiologique, de
préférence en tout cas à l’interprétation de
type psychologique ; de plus, toutes ces notions gagneraient à une
critique du côté des sciences médicales».
[23] Il
y a, chez Büchner, plus qu’une simple compilation à laquelle
Nietzsche a pu avoir recours, mais déjà la première
ébauche du thème (sinon du concept) de la volonté de
puissance comme de celui de l’éternel retour ; cf. Force et
matière, p. 157 : « Mais , pour nous autres hommes,
qui ne vivrons pas pour voir toutes ces choses, qu’il nous suffise de
savoir que cette petite portion du cycle éternel des mondes, seule
soumise à notre appréciation, se meut dans les limites d’un
perfectionnement déterminé, et que nous contribuons
nécessairement au phénomène par le seul fait de notre
existence. Au point de vue général aussi bien que particulier,
l’existence est sa fin à elle-même, et elle ne peut en avoir
d’autre ; chaque être remplit complètement sa
tâche , en participant dans sa sphère particulière
à la vie éternelle du Tout ou du cosmos se mouvant dans un cercle
non interrompu ». De même, Büchner montre la dissociation
effective de la morale et de la religion, idée qui est aussi celle de
Nietzsche et de l’anthropologue Edward Burnett Tylor (1832-1917) dans ses Researches into the early history of mankind (1865) et dans Primitive
culture (1871). En effet, Büchner écrit : « Des
coutumes et des prescriptions relatives aux rapports des hommes entre eux et
paraissant comme le résultat systématisé des forces
sociales ont constitué, d’après Tylor, les débuts de
la moralité, tandis que l’influence de la religion sur les
mœurs n’est possible et appréciable qu’à des
périodes plus avancées de la civilisation » (op.
cit,, p. 317). De même, pour Post, Der Ursprung des Rechts, p.
24 : «La religion et la morale n’ont aucune place dans leurs
droits ».
[24] Einleitung in eine
Naturwissenschaft des Rechts,Schulzeschen Hof-Buchhandlung (C.
Berndt & Schwartz), Oldenburg, 1872.
[25]Das Naturgesetz des Rechts.
Einleitung in eine Philosophie des Rechts auf Grundlage der modernen empirischen
Wissenschaft, Hermann Genesius, Halle, 1867.
[26] Der Ursprung des
Rechts. Prolegomena zu einer allgemeinen vergleichenden Rechtswissenschaft,
(C. Berndt & Schwartz), Oldenburg, 1876.
[27] Bausteine für
eine allgemeine Rechtswissenschaft auf vergleichend-ethnologischer Basis (C.
Berndt & Schwartz), Oldenburg, 2 Bände, 1880, 1881. T. H. Brobjer
mentionne brièvement la lecture avec annotation par Nietzsche de A. H.
Post : Bausteine für eine allgemeine Rechtswissenschaft auf
vergleichendend-ethnologischer Basis, 2 Vol. (Oldenburg, 1880-81) dans
“Nietzsche's Reading About Eastern Philosophy”, in The Journal of
Nietzsche Studies, p. 14, Autumn, 2004, vol. 28.
[28] Cf. Der Ursprung des Rechts, p. 3, 9.
[29] Op.
cit., p. 16.
[30] Op. cit., p. 15.
[31] Humain, trop humain (Pour servir à l’histoire des sentiments moraux), p.
75.
[32] Ibid.
[33] KSA 10.330.
[34] Cf. Der Ursprung, p. 90; et Die Anfänge des
Staats-und-Rechtsleben. Eine Beitrag zu einer allgemeinen vergleichenden
Staats-und-Rechtsgeschichte, Oldenburg, 1878, p.184 (ma traduction):
« L’autorité étatique elle-même livre encore
souvent le meurtrier à la famille de la victime afin que celle-ci puisse
agir avec lui comme elle l’entend. La famille peut alors prendre une
rançon, elle peut le mutiler ou le vendre, ou aussi le supplicier ou le
faire supplicier ».
[35] Die
Geschlechtsgenossenschaft der Urzeit und die Entstehung der Ehe. Ein Beitrag zu
einer allgemeinen vergleichenden Staats-und-Rechtswissenschaft, Oldenburg,
1875.
[36] Bastian, Die Rechtsverhältnisse bei verschiedenen
Völkern der Erde, Berlin, 1872.
[37] Plath, Gesetz und Recht im alten China, 1865.
[38] Ploss, Das Kind in Sitte und Brauch der Völker,
1876,
[39] Giraud-Teulon, Les origines de la famille, Genève
et Paris, 1874.
[40] Bickmore, Travels in the east indian
archipelago, London, 1868.
[41] Ch. H. Cottrell, Sibirien, Dresden und Leipzig, 1845.
[42] Dubois de Jancigny, Japon, Indochine, Ceylan, Paris,
1850.
[43] Livingstone, Missionary travels and researches in South
Africa, London, 1857. .
[44] Park, Reise in das Innere von Africa in
den Jahren 1795, 1796 et 1797, Hamburg, 1799.
[45] Cf. Leopold von
Ranke (1795-1886), auteur de Geschichte der Romanischen und Germanischen
Völker von 1494-1535 (1824), qui contient une critique des
historienscontemporains. Ranke était influencé par
Humboldt.
[46] Cf. Der Ursprung, p. 9 ; Bausteine, l, p. 3, 10,
11.
[47] Cf. Bausteine, I, p. 11, 12, 13.
[48] Cf. Bausteine, I, p. 15, 1 7.
[49] Cf. Bausteine,
l, p. 15; rapprocher R. Andrée, Ethnogr. Parallelen und
Vergleiche, Stuttgart, 1878.
[50] Cf. Bausteine, I, p. 27.
[51] Cf. Bausteine, 1, p.23: „Die Welt unserer
Vorstellung“.
[52] Cf. Bausteine, 1, p. 25 : „Der Mensch unserer
Vorstellung“
[54] Cf. Bausteine, I, p. 22.
[55] Cf. Bausteine, I, p. 23.
[56] Cf. Bausteine, I, p. 335.
[57] GM, p. 167, 2ème dissertation.
[58] GM, p. 167,
2èmedissertation.
[59] GM, p. 174, 2ème dissertation, V.
[60] Ibid.
[61] Ibid.
[62] Humain, trop humain, III, p. 95.
[63] Histoire de Thucydide, d’après la traduction de
C. Lévesque, revue et corrigée par A. Loiseau, Paris, Garnier,
1879, pp.343-349 (§§. LXXXVI-CXI).
[64] Post, Anfänge, p. 188.
[65] Montesquieu, L’esprit des lois, XXVI 11, 3.
[66] GM, 2ème dissertation, X, p. 184. KSA 5.274.
[67] Oeuvres posthumes, tr. par Bolle, p. 290.
[68] Bausteine, I, p. 160.
[69] Anfänge, p. 1 75.
[70] Ibid.
[71] Anfänge, p. 186-188.
[72] Bausteine, I, p.
339.
[73] Anfänge, p. 178.
[74] Bausteine, II, p. 52.
[75] Bausteine, 11, p. 53.
[76] Cf. Humain, trop humain (Le voyageur et son ombre), p. 556, §39 : « Origine des
privilèges » : «Les privilèges remontent
généralement à un usage, l’usage à une convention momentanément établie. Il vous arrive une fois
ou l’autre d’être satisfait, des deux parts, des
conséquences qui résultent d’une convention intervenue, et
d’être aussi trop paresseux pour renouveler formellement cette
convention (...). L’usage est alors devenu une contrainte».
Ce qui prime, c’est la «survivance de la totalité»
(GM, 2ème dissertation, V, p. 183). Et l’on pourrait
continuer en affirmant que cette totalité est mise en danger par le
«fauteur du rupture» qu’est le criminel ; mais dans une
société plus forte, la grâce, au-delà de la justice,
est possible (Cf. GM, 2ème dissertation, X, p. 183).
[77]
Cf. Humain, trop humain (Pour servir à l’histoire des
sentiments moraux), III §99, op. cit., p.101-102: «Toutes
les actions « méchantes » sont motivées par
l’instinct de la conservation. [...] La première condition pour
que s’établisse le terrain de toute moralité, c’est
qu’un individu plus fort ou un individu collectif, par exemple la
société, l’État, soumette les individus, par
conséquent les tire de leur isolement et les réunisse en un lien
commun. La moralité ne vient qu’après la contrainte ; bien plus, elle est elle-même quelque temps
encore une contrainte à laquelle on s’attache pour éviter le
déplaisir. Plus tard, elle devient une coutume, plus tard encore une
libre obéissance, enfin presque un instinct: alors elle est, comme tout
ce qui est dès longtemps habituel, liée à du plaisir
— et elle prend le nom de vertu.»
[78] Cf. GM, 1ère dissertation, V, op. cit., p.
133.
|79] Kröner, XIII, 488: „Das Bedürfniss nach
Vergeltung“.
[80] Ibid.
[81] Cf. Aurore, p. 113.
[82] Ibid.
[83] Ibid.
[84] Aurore, p. 114.
[85] Ibid.
[86] GM, 1ère dissertation, VII, p. 137.
[87] GM, 1ère dissertation, VIII, p. 139.
[88] GM, 1ère dissertation, X, p. 142.
[89] Cf. GM, 1ère dissertation, XV, p. 156 -158.
[90] GM, 1ère dissertation, XV, p. 156.
[91] GM, 2ème dissertation, III, p. 170.
[92] GM, 2ème dissertation, IV, p. 173.
[93] GM, 2ème dissertation, VII, p. 179.
[94] GM, 2ème dissertation, XXI, p, 208.
[95] GM, 2ème dissertation, IX, p. 183.
[96] GM, 2ème dissertation, IX, p. 182.
[97] GM, 2ème dissertation, XI, p. 186.
(98] GM,
2ème dissertation, XI, p. 187.
[99] Ibid.
[100] Ibid. : «contre les ennemis de la paix et de
l’ordre».
[101] Ibid.
[102] GM,
2ème dissertation, XII, p. 189.
[103] Cf. L.
Büchner, Force et matière, p. 59 : «il n’y a dans
la forme rien de fixe et de déterminé d’avance, mais
seulement quelque chose d’accidentel ; rien de primordial, mais quelque
chose provenant de modifications successives ; rien d’essentiel, mais
quelque chose d’extrinsèque, produit par les circonstances, et en
dehors de quoi on ne peut même se faire une idée de
l’existence d’un être matériel»... p. 62 :
«La forme n’est pas un principe, mais un résultat ; elle
n’est pas l’effet d’un plan préconçu, mais le
produit des actions et réactions d’une foules de causes, de
contingences de forces, aveugles et inconsciente en elles-mêmes, mais qui,
en raison de leur activité incessante dans tous les lieux et dans tous
les temps, ne peuvent faire autrement que de se manifester comme agissant en
apparence d’après un ordre et un arrangement en séries
graduelles et parfaites».
[104] GM, 2ème dissertation, XII, p. 190.
[105] GM, 2ème dissertation, XI, p. 191.
[106] GM, 2ème dissertation, XIII, p. 193.
[107] GM, 2ème dissertation, XIV, p. 195.
[108] Ibid. Cf. GM II, XIV. Voir aussi GM II, XIX, p. 204 : «durant la
plus longue période de l’histoire humaine» ; cf. p. 205 :
«pour ce qui concerne la période la plus longue de l’histoire
humaine»; cf. GM II, XI, p. 187 : «d’un point de vue
historique» ; cf. GM II, IX, p. 182 : «avec la référence
aux temps anciens»; cf. GM II VIII, p. 181 : «la pensée la plus
primitive de l’homme» ; cf. GM II, V, p. 173 :
«l’humanité primitive» ; cf. GM II, II, p. 167 : «la
longue histoire de l’origine de la responsabilité».
[109] Cf. GM II, XVI, p. 199.
[110] Ibid.
[111] GM II, XVI, p. 200.
[112] GM II, XXI, p. 208.
[113] GM II, XXII, p. 209.
[114] GM II, XXII, p. 210.
[115] GM II, XXIV, p.213.
[116] GM II, XXV, p. 213.
[117] GM III, XXVIII, p. 294.
[118] GM III, XXVIII, p. 295.
[119] KSA 1.603
[120] KSA 12.395.
[121] Humain, trop humain, II §60, p. 85.
[122] Humain, trop humain, Le Voyageur et son ombre §259, p. 648.
[123] Ibid.
[124] Humain, trop humain, Le Voyageur et son ombre §237, p. 643.
|125] Ibid.
[126] Humain, trop humain, II §44,
p.74. Cf. KSA 2.66.
[127] Le gai savoir, trad. par Pierre
Klossowski, Gallimard, 1967, livre cinquième, 554, p. 239-242 :
« Du génie de l’espèce » :
« la conscience », d’une manière absolue,
n’a pu se développer que sous la pression du besoin de
communication – dès le début ce n’était que
dans les rapports d’homme à homme, particulièrement entre
celui qui commande et celui qui obéit, que la conscience était
nécessaire, utile, et qu’en fonction du degré de cette
utilité qu’elle arrivait à se développer. La
conscience n’est en somme qu’un réseau de liens entre les
hommes, et elle n’aurait pu prendre un autre
développement » (p. 240- 241).
[128] Cf. Généalogie de la morale II, XII, p. 189.
[129] Ibid.
[130] Op. cit., pp. 193-194 (XIII).
[131] A.
Kojève, Esquisse d’une phénoménologie du
droit, Paris, Gallimard, 1981 ; voir p. 244. Dans le petit ouvrage,
Angèle Kremer-Marietti, La Morale (Que sais-je? N°2003,
Paris, P.U.F.,1982), je développe des positions quant à la
constitution du sujet dans son rapport à la loi.
[132] Cf. Sein
und Zeit, siebente unveränderte Auflage, Tübingen, Max Niemeyer
Verlag, 1953, p. 283.
[133] Voir Angèle Kremer-Marietti,
« Platon et le mythe », in Revue de l’enseignement
philosophique, 31è année, n°3, février-mars
1981.
[134] Cf. Louis Gernet, Anthropologie de la Grèce
antique, Paris, Maspero, 1968, p.182.
[135] Cf. le recueil collectif, La peine, quel avenir? Approche pluridisciplinaire de la peine
judiciaire, « recherches mora1es », Paris, Éd. du
Cerf, 1983.
[136] Théorie de la justice (1971), Paris,
Éd. du Seuil, 1987.
[137] Libéralisme politique (1993), Paris, PUF, 1997.
[138] Nietzsche, Aurore, Paris, Le Livre
de Poche, Librairie Générale Française, 1995, §10,
p.44.
Références
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Nietzsche, 1844-1900 :
Contribution à la Généalogie de la
morale, Traduction et Notes par Angèle Kremer-Marietti,
Précédé de «De la philologie à la
généalogie » par Angèle Kremer-Marietti,
Paris L’Harmattan, 2006.
Par-delà le bien et le mal,
traduction et présentation d’Angèle Kremer-Marietti, Paris,
L’Harmattan, 2006.
Le Nihilisme européen, Introduction
(« Le concept de nihilisme européen ») et traduction
par Angèle Kremer-Marietti, Paris, Kimé, 1997.
Humain, trop humain, traduction de A.-M. Desrousseaux et H.
Albert, revue par Angèle Kremer-Marietti ; introduction et notes par
Angèle Kremer-Marietti, Paris, Le Livre de Poche, Classiques de la
philosophie, 1995.
Aurore, Traduction d’Henri Albert revue
par Angèle Kremer-Marietti, Introduction et notes par Angèle
Kremer-Marietti, Paris, Le Livre de Poche, Classiques de la philosophie,
1995.
La Naissance de la tragédie, traduction de Jean Marnold
et Jacques Morland, revue par Angèle Kremer-Marietti ; introduction
et notes par Angèle Kremer-Marietti, Paris, Le Livre de Poche, Classiques
de la philosophie, 1994.
Le Gai savoir, trad. par Pierre Klossowski,
Gallimard, 1967.
Kleine Studienausgabe :
KSA 8.
131 : “Unrecht z.B., das größte Übel, welches
die Welt kennt (ich zweifle!); die Enthaltung von demselben die erste
Voraussetzung eines befriedigten Gemüthszustandes. Es hat diese Eigenschaft
nicht, weil eine abstrakte Regel es als verwerflich bezeichnet; ein Trieb hat
den Begriff- des Unrechts geschaffen, der Vergeltungstrieb, die Rache; auf
diesen Affekt weisen die verbleichenden Begriffe von Gerechtigkeit und Pflicht
zurück“.
KSA 13.257 : “Ein Machtquantum ist durch die
Wirkung, die es übt und der es widersteht, bezeichnet“.
KSA
10.330 : „Überall wo die Organisation auf dem Blutbande beruht, giebt
es Blutrache: das Gesammtleben des Verbandes kommt zum Ausdruck, als
unverständliche und über das Individuum hinausreichende Kraft,
Gegenstand religiöser Verehrung. Grundtendenz: zwischen zwei Geschlechtern
wird das Gleichgewicht wiederhergestellt; das Verschulden des Einzelnen ist
gleichgültig, es ist Krieg zwischen Geschlechtern. Mit dem sich bildenden
Staatswesen schmilzt die Blutrache zu einem Racheakt gegen den Thäter
zusammen.
Voraussetzung der Blutrache ist zunächst, daß sie
eine Familien-Angelegenheit ist: die Gaugenossenschaft oder der Staat mischt
sich zunächst nicht ein. Aber sie setzt die höhere Organisation schon
voraus: es ist Zweikampf zwischen Gleichgeordneten, Einem Ganzen
Zugehörigen. Die Feindschaft gegen die Familie des Blutschuldigen ist
grundverschieden von der Feindschaft gegen alles, was nicht zur höheren
gemeinsamen Organisation gehört. Es fehlt die Verachtung, der Glaube an
die tiefere Rasse des Feindes: in der Blutrache ist Ehre und
Gleichberechtigung“.
KSA 1.603:” Das Unheil im Wesen der Dinge
— das der beschauliche Arier nicht geneigt ist weg zu deuteln — der
Widerspruch im Herzen der Welt offenbart sich ihm als ein Durcheinander
verschiedener Welten, z.B. einer göttlichen und einer menschlichen, von
denen jede als Individuum im Recht ist, aber als Einzelne neben einer andern
für ihre Individuation zu leiden hat.“
KSA 12.395 :”
„Ursache und Wirkung“ falsche Auslegung eines Kriegs und eines
relativen Siegs die anderen „Wesen“ agiren auf uns; unsere
zurechtgemachte Scheinwelt ist eine Zurechtmachung und Überwältigung
von deren Aktionen; eine Art Defensiv-Maaßregel.“
KSA 2.66:
“Dankbarkeit und Rache. — Der Grund, wesshalb der Mächtige
dankbar ist, ist dieser. Sein Wohlthäter hat sich durch seine Wohlthat an
der Sphäre des Mächtigen gleichsam vergriffen und sich in sie
eingedrängt: nun vergreift er sich zur Vergeltung wieder an der Sphäre
des Wohlthäters durch den Act der Dankbarkeit. Es ist eine mildere Form
der Rache. Ohne die Genugthuung der Dankbarkeit zu haben, würde der
Mächtige sich unmächtig gezeigt haben und fürderhin dafür
gelten. Desshalb stellt jede Gesellschaft der Guten, das heisst
ursprünglich der Mächtigen, die Dankbarkeit unter die ersten
Pflichten.“
Albert H. Post,
1839-1895 :
Das Naturgesetz des Rechts. Einleitung in
eine Philosophie des Rechts auf Grundlage der modernen empirischen
Wissenschaft, Hermann Genesius, Halle, 1867.
Einleitung in eine
Naturwissenschaft des Rechts,Schulzeschen Hof-Buchhandlung (C.
Berndt & Schwartz), Oldenburg, 1872.
Die Geschlechtsgenossenschaft
der Urzeit und die Entstehung der Ehe. Ein Beitrag zu einer allgemeinen
vergleichenden Staats-und-Rechtswissenschaft, Oldenburg, 1875.
Der
Ursprung des Rechts. Prolegomena zu einer allgemeinen vergleichenden
Rechtswissenschaft, (C. Berndt & Schwartz), Oldenburg, 1876.
Die Anfänge des Staats-und-Rechtsleben. Eine Beitrag zu einer
allgemeinen vergleichenden Staats-und-Rechtsgeschichte, Oldenburg, 1878.
Bausteine für eine allgemeine Rechtswissenschaft auf
vergleichend-ethnologischer Basis (C. Berndt & Schwartz), Oldenburg, 2
Bände, 1880, 1881.
Alwin Mittasch, 1869-1953 :
Friedrich Nietzsche als Naturphilosoph,
Alfred Kröner Verlag, Stuttgart, 1952 : Mittasch recense les ouvrages
scientifiques lus et possédés par Nietzsche, mais pas les ouvrages
ethnologiques.
Ludwig Büchner,
1824-1899 :
Kraft und Stoff, trad. à partir de
la 17ème éd. par V. Dave, éd. Schleicher, Paris,
1905 : Force et matière. La 1ère édition allemande date de 1855 ; d’année en année
réédité et remanié, cet ouvrage était
augmenté de cinq chapitres à la 15ème édition de 1883 (celle de la Bibliothèque de Nietzsche), la
19ème étant la plus complète en 1898. Sa
thèse de médecine était une «Contribution à la
doctrine Hall sur l’existence d’un système nerveux
excito-moteur» (1848). Il écrivit aussi des dissertations sur le
darwinisme (1868), des ouvrages souvent réédités et
traduits : Natur und Geist (1857), Aus Natur und Wissenschaft (1862), Die Stellung der Mensch in der Natur (1870), Aus dem
geistesleben der Thiere (1880), Darwinismus und Sozialismus (1894).
L. Büchner, Force et matière, p. 59 : «il
n’y a dans la forme rien de fixe et de déterminé
d’avance, mais seulement quelque chose d’accidentel ; rien de
primordial, mais quelque chose provenant de modifications successives ; rien
d’essentiel, mais quelque chose d’extrinsèque, produit par
les circonstances, et en dehors de quoi on ne peut même se faire une
idée de l’existence d’un être matériel»...
p. 62 : « La forme n’est pas un principe, mais un résultat ;
elle n’est pas l’effet d’un plan préconçu, mais
le produit des actions et réactions d’une foules de causes, de
contingences de forces, aveugles et inconsciente en elles-mêmes, mais qui,
en raison de leur activité incessante dans tous les lieux et dans tous
les temps, ne peuvent faire autrement que de se manifester comme agissant en
apparence d’après un ordre et un arrangement en séries
graduelles et parfaites ».
Boscovich, Ruggiero
Giuseppe, 1711-1787 : mathématicien, astronome et physicien italien,
né en Dalmatie, enseigna à Rome, Pavie et Milan, et fut le premier
défenseur en Italie des théories newtoniennes.
Haeckel,
Ernst, 1834-1919 : biologiste allemand né à Postdam,
défendit le transformisme. Nietzsche avait lu la première
édition de 1868 de sa Naturliche Schöpfungsgechichte en
1875.
Helmholtz, Hermann von, 1821-1894: physicien et physiologiste
allemand, né à Potsdam, constitua ce qu’on peut appeler la
troisième étape de la Thermodynamique classique, après
celle de Clausius et Thompson. Alors que Clausius découvrit
l’énergie potentielle et Thompson l’énergie
cinétique, Helmholz découvrit en 1882 la notion
d’énergie libre,dont la variation correspond au
travail que peut fournir un système dans des transformations à
volume constant ; c’est ce que Maxwell appellera énergie
utilisable.
Mayer, Robert, 1814-1878 : physicien et
médecin allemand, né à Heilbronn, pionnier de la
thermodynamique, découvrit le principe d’équivalence de la
chaleur et du travail en 1842. Il calcula l’équivalent
mécanique de 1cal à partir des chaleurs spécifiques de
l’air à pression constante et volume constant, Joule en fera la
détermination précise en 1845.
Vogt, Johannes, Gustav,
contemporain de Nietzsche, moins connu actuellement que son homonyme Karl : sous
la conduite du monisme de Haeckel, il développa une théorie de
l’énergie de concentration pour expliquer le substrat de
l’univers et posa le principe d’un combat des atomes. Son ouvrage de
1878 était dans la Bibliothèque de Nietzsche : Die Kraft.
Ein real-monistische Weltanschauung, Bd.1: Die
Konzentrationsenergie, die letztursächliche einheitliche mechanische
Wirkungsform des Weltsubstrates, Leipzig. Nietzsche le cite
expressément dans des inédits d’automne 1881
:
„11 [308]
Wie unregelmäßig ist die Milchstraße! ([J. G.] Vogt. [Die Kraft. Eine real-monistische
Weltanschauung. Bd. I: Die Kontraktionsenergie, die
letztursächliche einheitliche mechanische Wirkungsform des
Weltsubstrates (Leipzig:1878)] p 110)“.
Leopold von
Ranke , 1795-1886 :
Geschichte der Romanischen und Germanisten
Volker von 1894-1535, 1824.
Bastian, Die
Rechtsverhältnisse bei verschiedenen Völkern der Erde, Berlin,
1872.
Bickmore, Travels in the east indian archipelago, London,
1868.
Ch. H. Cottrell, Sibirien, Dresden und Leipzig, 1845.
Dubois de Jancigny, Japon, Indochine, Ceylan, Paris,
1850.
Giraud-Teulon, Les origines de la famille, Genève et
Paris, 1874.
Livingstone, Missionary travels and researches in South
Africa, Londres, 1857; Narrative of an expedition to the Zambesi and its
tributaries, 1865.
Park, Reise in das Innere von Africa in den
Jahren 1795, 1796 et 1797, Hamburg, 1799.
Plath, Gesetz und Recht im alten China, 1865.
Ploss, Das Kind in Sitte und Brauch der Völker,
1876,
Leopold von Ranke (1795-1886), Geschichte der Romanischen und
Germanischen Völker von 1494-1535 (1824) : contient une critique des
historienscontemporains. Ranke était influencé par
Humboldt.
Thucydide, -471-431 ?
Histoire,
d’après la traduction de C. Lévesque, revue et
corrigée par A. Loiseau, Paris, Garnier, 1879.
Louis Gernet, Anthropologie de la Grèce antique, Paris, Maspero,
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A. Kojève, Esquisse d’une phénoménologie du droit, Paris,
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Zur Genealogie von Nietzsches Kraftbegriff. Nietzsches Auseinandersetzung mit J.
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T. H. Brobjer, “Nietzsche's
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2001.
Angèle
Kremer-Marietti :
« Quelle (s) définition
(s) de la matière un matérialisme contemporain pourrait-il
revendiquer ? » in Les matérialismes et leurs
détracteurs, sous la direction de Jean Dubessy, Guillaume Lecointre
et Marc Silberstein, Paris, Syllepse, 2004.
« Statique de la
responsabilité et de la liberté pénales Les
dangerosités » : http://dogma. free.fr ; 19, 20, et
21 novembre 2001, salle Chaillot-Galliera, 26 Avenue Georges V – 75008
Paris ; paru dans : Les dangerosités, de la
criminologie à la psychopathologie, entre justice et psychiatrie,
Sous la direction de Christiane de Beaurepaire, Michel Bénézech,
Christian Kottler. Paris, John Libbey Eurotext,
2004.
L’Éthique en tant que méta-éthique,
Paris, L’Harmattan, 2002.
« L’apparente
indifférence du chercheur de vérité », in Mutations, Ed. Autrement.Paris, Mars 2001.
« Les fondements philosophiques du droit
pénal » : http://dogma. free.fr ; version
révisée d'un article publié dans Le Droit en
Procès, Jacques Chevallier (éd.), Paris : PUF, 1983,
2000.
« Valeurs et décisions du juge » :
http://dogma. free.fr ; Version révisée de la contribution
à l’ouvrage intitulé Sanction et
culpabilité. Essais de philosophie pénale et de
criminologie. Volume II, Institut de Criminologie de Paris, L’Atelier
de l’Archer, 2000, p. 41-52.
Nietzsche et la
rhétorique, Paris, P.U.F., 1999.
« La
référence fictionnelle du texte », Encyclopédie Philosophique Universelle, Tome IV, Paris, Presses
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labyrinthes (1982) ; réédition : Paris,
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„Menschliches-Allzumenschliches: Nietzsches
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Parcours
philosophiques, Paris, Ellipses, 1997.
"Entre l'ombre et la
lumière : la genèse de la loi", Portugal, 1997. Bulletin de
l'Université de Porto.
« Qui sommes-nous
? », in IIè Forum International de L'UNESCO. Gallimard,
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Morale et politique. Court traité de l'action morale et
politique, Paris, Kimé, 1995.
« La démesure
chez Nietzsche : Hybris ou Sublime ? », in Revue Internationale
de Philosophie Pénale et de Criminologie de L'Acte. Avec le concours
scientifique de la Section de Philosophie Pénale du Centre de Philosophie
du Droit, Université Panthéon-Assas (Paris II). Collection
Constats et prospective. N° 5-6, 1994.
Les apories de l'action
morale et politique : essai d'une épistémologie de l'action
morale et politique, Paris, Kimé,
1993.
L’Éthique, Que sais-je? N°2003, Paris,
P.U.F.,1987.
La Morale, Que sais-je? N°2003, Paris,
P.U.F.,1982.
« Platon et le mythe », in Revue de
l’enseignement philosophique, 31è année, n°3,
février-mars 1981.
« Nietzsche et la vengeance comme
restitution de la puissance », in La Vengeance. Études
d’ethnologie, d’histoire et de philosophie, volume 4, pp.
219-241, Paris, Éditions Cujas, 1984.
Thèmes et structures
dans l’œuvre de Nietzsche, Paris Lettres Modernes,
1957.
