Angèle Kremer Marietti
(Groupe d’Études et de Recherches Épistémologiques,
Paris)
Le figuré et le littéral dans le langage scientifique*
1 De la mouvance nécessaire mais occultée
Une volonté de transparence anime par excellence le langage scientifique,
qui par sa rigueur dénonce toute expression qui ne convoierait aucune
information qui ne soit communicable. Car, ne serait-il qu'un concept, ou même
seulement l'une des diverses relations entretenues par les concepts scientifiques,
le réfèrent du langage scientifique - « existe » dans
le monde des idées scientifiques en tant que «chose pensée»,
elle-même cependant reliée aux choses prises dans le « monde
vécu ». En effet, «chose pensée », le réfèrent
est en tant que catégorème le signifié d'un ordre de réalités
du monde, donc d un réfèrent dans le monde : les états
de choses du monde. Mais il est aussi 1 expression d'un tout autre réfèrent
encore qui serait, non plus la «chose dans son état réel »,
mais la « chose réellement appliquée ». Ce double pont
permanent des référents est entretenu par le monde des idées
scientifiques avec le monde des apparences empiriques. Il est le pacte incoercible
sur lequel se fonde l'information scientifique dont le propre est d'être
essentiellement garante de réalité. Si vous ne < voyez » directement
la signification des expressions sur aucun des deux plans, abstrait et concret,
vous serez convaincu cependant du « quelque chose », système
ou engin, qui dans votre monde témoigne irrémédiablement
pour la vérité et l'existence de l'enchaînement des référents
de la science. Vous pouvez même vouloir tout ignorer de sa compétence,
il suffit que le langage scientifique se déploie dans toute la chaîne
des tenants et des aboutissants pour que vous vous rendiez à cette évidence.
Vous ne pouvez dire sans craindre de risquer la vie humaine : « Ce ne
sont là que des fables ! »
Cette conviction en faveur du langage scientifique, nous la devons irréfutablement à ce
qu'on pourrait appeler la contrainte du littéral, contrainte seulement
concevable dans une opposition convaincue, non seulement pensée mais
en outre bien réelle, au figuré. Même si cette contrainte
peut a priori paraître abusive, voire dangereusement rigide quand elle
est constatée a posteriori, il n'en faut pas moins reconnaître
qu'elle a sa validité et son efficacité, à condition toutefois
de la concevoir comme virtuellement mouvante : c'est d'ailleurs ce que, par
la suite, elle montre avoir été.
Plus exactement et à juste raison, Léon Brunschvicg <1> a
pu observer le passage du concret à l'abstrait qui s'est toujours produit
dans le domaine de la science, c'est-à-dire le mouvement orienté,
allant du sens réaliste d'un terme à une idéalité considérée
comme un pur catégorème. Ajoutons que la relation concret/abstrait était
déjà pour Auguste Comte le processus essentiel de toute activité scientifique.
Observons, pour notre propos, que le premier sens non scientifique, réaliste
ou relativement concret, a souvent été, mais après coup,
considéré comme relevant du « langage figuré »,
tandis qu'une fois le catégorème établi — ou momentanément établi
dans une évolution de plus en plus positive, c'est-à-dire de
plus en plus scientifique et démontrée fidèle à la
réalité —, il s'avérait que, seul, ce dernier devait
représenter le « langage littéral » de la science.
Ainsi que l'écrit parfaitement Gaston Bachelard, à l'origine
de tout concept scientifique nous rencontrons une « apparence mêlée »,
c'est-à-dire faite d' « images et de raisons » <2>.
Aussi pouvons-nous reconnaître dans ces « images » les « figures » du
réel, c'est-à-dire certaines des premières expressions,
pré- ou anté-scientifiques, tandis que ces « raisons » elles-mêmes
peuvent nous représenter certaines des premières significations, également
pré- ou anté-scientifiques. Dans la perspective qu'ainsi nous
envisageons, l'analyse que Bachelard poursuit est indirectement mais hautement
instructive, fondée qu'elle est sur cette idée majeure de la
persistance de ce « monde mêlé d'images et de raisons » au
cours de l'élaboration évolutive des concepts scientifiques :
« Tout un monde mêlé d'images et de raisons serait
déjà en puissance dans les premières doctrines de l'atomisme.
Cette apparence mêlée persistera naturellement quand l'évolution
viendra enrichir les doctrines. » <3>
Cette idée, Bachelard la rattachera à l'observation selon laquelle,
au cours de l’élaboration conceptuelle, un même terme dans
son devenir scientifique désigne souvent des notions disparates, voire
contradictoires. Notre propre intention se borne ici à vouloir repérer
la mouvance déployée de la « figure » à la « lettre »,
ou plus précisément celle du « langage figuré »,
par lequel commence la science, au « langage littéral » qu'elle
adopte pour le reconnaître comme le sien propre. D'ailleurs, Bachelard
illustre ce passage quand il évoque l'expérience usuelle de la
poussière, dont on ne découvre la présence dans l'air
que par l'entremise d'un rayon de soleil qui nous la rend évidente,
alors que, dans un espace à peine éclairé, cette présence,
pourtant continue, de la poussière dans l'air que nous respirons nous échappe
totalement : il utilise cette référence empirique pour exprimer
qu'il est indéniable que cette imagerie réaliste a pourtant encouragé les
premiers théoriciens en matière d'atomisme. Il regrette toutefois
de ne pas trouver cette référence à la poussière
chez un philosophe de la science tel que Lasswitz. Bachelard a d'abord comparé le
double destin de la même dénomination «atome », chez
Démocrite plus « savant » sans rien emprunter à la
réalité, et chez Lucrèce moins strict dans ses présupposés
mais plus proche de la réalité <4>; il pense montrer à l'évidence
que le système de l'un ne continue pas le système de l'autre,
puisque Lucrèce prend en fait un départ réaliste qui lui
est propre. Or, affirme Bachelard, et même dans des théories plus
récentes, il peut subsister des divergences du type de celles que signalait
déjà Lasswitz <5> en 1878.
Certainement, « Leucippe présuppose Parménide », comme
l'affirmait Mabilleau <6>. Et, pourrait-on dire, déjà contre « l'ivresse
logique » <7> des Eléates, les deux atomistes Leucippe et
Démocrite auraient ni plus ni moins que monnayé d'un point de
vue plus réaliste, c'est-à-dire en une multitude de « masses
atomes » <8> ce qui allait devenir le pur Être éléatique
; et cela, surtout avec Démocrite qui continue fidèlement Leucippe,
pour aboutir à une théorie parfaitement abstraite susceptible
de dépasser le stade de la constatation imagée. Or, précisément,
la base d'une telle position, aussi abstraite soit-elle, ne peut être
pour Bachelard que celle de l'expérience usuelle de la poussière
ou de la poudre, avec le phénomène sensible de la pulvérisation.
En outre, Bachelard observe que, même à son époque, les « atomistes
réalistes » <9>les plus intempérants posent l'atome
ni plus ni moins que « comme une substance produisant vraiment
ses attributs » <10>: ne vont-ils pas jusqu'à réduire
les lois des phénomènes aux propriétés des substances
! Par ailleurs, si, avec les cartésiens, l'atomisme est pensé comme
minimum, univalent et passif, allant jusqu'à nécessiter l'intervention
divine, il s'y trouve maintenue cependant une idée analogue à celle
des « réalistes » : l'atomisme cartésien est aussi
conçu dans le sens d'une inhérence! Comme chez Lucrèce
par rapport à Démocrite, Bachelard constate qu'à une schématisation
de l'atomisme va correspondre une réaction plus réaliste <11>.
Outre le terme même d' «atome», on aura remarqué aussi
que le terme de «réalité » est constamment utilisé par
les interlocuteurs dans une gamme de significations diverses, allant du degré de
la réalité naïve qui est celle de la perception de la poussière
impliquant finalement le « réalisme des éléments »,
jusqu'à la réalité savante de la combinaison à la
Berthollet, pour déboucher finalement sur le « réalisme
de la synthèse ». L'ontologie immédiate ne cesse de reculer
devant l'évolution scientifique, mais pour atteindre, sur un autre plan,
une ontologie d'ordre scientifique.
Quant à la « combinaison » que nous venons d'évoquer,
et qui est propre à nous éloigner d'un réalisme intempérant,
il faut dire qu'elle ne manque pas, au départ, d'une imprécision
de nature due, selon Bachelard, à certaines subtilités provenant
tout bonnement de l'intuition sensible. Tout d'abord, comment distinguer combinaisons
chimiques et compositions physiques ? Voir dans la combinaison une idée
explicative, donc claire et simple, avait été l'erreur de Proust
en chimie, qui refusait la considération de l'effet des compositions
physiques sur les combinaisons chimiques. La chimie de Berthollet montre, au
contraire, que la recherche du corps pur débouche sur des cas limites à peine
réalisés : en fait, ce qu'on croit être un « corps
simple » n'est jamais qu'un « corps simplifié » <12>.
On pourrait s'en étonner, mais il est clair que le réaliste aura
du mal à distinguer, du moins en tant que réalités distinctes,
le corps simple et le corps composé. De plus, il passera sans s'en rendre
compte de la conception de l'atome-substance à celle de l'atome-cause.
Que l'on considère alors la conception complexe d'un atome compris comme
substance, elle-même prise comme cause bien définie, cette conception
curieuse n'est pas sans poser bien des problèmes. Car un réaliste
qui rapporte l'attribut à la substance comme à son germe pense-t-il
intentionnellement à le rapporter à la substance précise
du corps élémentaire (simple) ou à celle du corps composé ?
En déterminant sa position (ce qui nous paraît devoir être
une nécessité), le réalisme risque alors de diviser ses
disciples : 1 / en tenants du rapport à la substance élémentaire,
2 / en tenants du rapport à la substance composée, et 3 / en
tenants du rapport à un état intermédiaire entre la substance
simple et la substance composée (pourquoi pas?). Mais, en fin de compte,
le réaliste peut-il savoir exactement où le réalisme se
situe réellement ? En fait, celui-ci impliquerait plutôt la permanence
du simple dans le composé, ce qui rendrait le réaliste incapable
lui-même de concevoir « l'exacte mathématique de la composition
phénoménale » <13>.
En conclusion de cette enquête du côté du réalisme,
il est indéniable pour Bachelard que la science moderne refuse rigoureusement
les intuitions figurées simples en donnant la prépondérance à l'expérimentation,
dont l'adoption sans réserve fonde la littéralité la plus
complexe.
2. Un système d’opposition
Goethe, déjà au début du XIXe siècle, avait touché sans
le savoir à un problème épistémologique de fond,
en opposant et confrontant poésie et vérité. Certes, en
l'occurrence, il ne s'agissait pour le poète, sous le titre Dichtung
und Wahrheit <14>, que d'écrire une autobiographie permettant
au lecteur d'induire en son for intérieur l'idée de l'absence
d'un décalage entre la vie personnelle du poète et la réalité imaginaire
des personnages de sa fiction créatrice. Cependant, l'esthétique
impliquée dans le texte de Goethe avait le mérite théorique
d'insister sur la préexcellence de la forme, au point de voir en celle-ci
l'instance destinée à imposer une discipline au fond qu'était
la vérité concernant la réalité vécue. Sous
le couvert de ce que, généralement, on appela « idéalisme »,
la poésie devenait ainsi la mise en forme privilégiée
de la vérité existentielle. Nous jugeons cette position comme éminemment épistémologique.
Dans la tradition occidentale, l'opposition vérité/poésie
rejoint d'autres oppositions analogues telles que: littéral/figuré,
philosophie/rhétorique, philosophie/littérature, science/rhétorique,
fond/forme ou contenu/expression. En principe, ces oppositions usuelles impliquaient
la référence à une règle tacite prévalant
dans les domaines de la philosophie et de la science modernes, à savoir
la règle de la clarté littérale, instituant la prééminence
logique du littéral sur le figuré, le littéral étant
supposé livrer la vérité des choses ou plutôt des états
de choses, telle qu'elle devait être en ou par elle-même, alors
que le figuré était soupçonné obscurcir irrémédiablement
cette claire et pure manifestation de la transparence ainsi que la rigueur
objective qui était généralement tenue pour être
sa conséquence nécessaire.
Cette ferme position semblait devoir indéfiniment se maintenir telle
quelle sans conteste, et donc prévaloir à jamais, n'étaient
venues les questions soulevées par la pratique récente de la
méthode structuraliste. Jusque-là, en effet — si, toutefois,
on négligeait ou, plutôt, refusait la théorie d'Auguste
Comte sur la « logique des sentiments» <15> et les suspicions
sceptiques quant au rapport de la vérité et du langage qui furent
celles de Nietzsche <16> —, rien n'avait pu troubler la conscience
académique quant à la défaite acquise de la rhétorique
ou, inversement, ce qu'on jugeait une vue symétrique opposée
: la victoire acquise du discours rationnel de la philosophie et de la science
modernes réunies. Mais la méthode scientifique innovée
par le structuralisme et, en particulier, celle pratiquée par Claude
Lévi-Strauss en anthropologie sociale, par Jacques Lacan <17> en
psychanalyse et par Michel Foucault <18> dans l'histoire des systèmes
de pensée, devait directement et fondement bouleverser les habitudes
de pensée dans le processus recherche en philosophie des sciences, y
compris les présupposés étaient traditionnellement impliqués.
Parmi ces théoriciens contemporains, le grand « initiateur » (en
ce sens qu'il est encore largement suivi, comme il le fut par les auteurs que
nous citons avec lui) est bien Claude Lévi-Strauss en 1958, dans le
premier volume de son Anthropologie structurale <19>, réunit 17
des 100 textes qu'il avait écrits depuis 1927. Lévi-Strauss a
eu le mérite de poser explicitement, sinon le principe de la correspondance
absolue, du moins celui des corrélations nettement décelables
en la langue et la culture. Dans le domaine des interactions entre langage
et société, il y avait déjà eu les approches de
Benjamin Lee Whorf <20>. Mais le structuralisme de Lévi-Strauss
permettait de dépasser le propos de la description. En outre, Lévi-Strauss
dénonça le postulat de l'arbitraire du signe, si cher pourtant
aux linguistes saussuriens : il jugeait cet arbitraire valable uniquement a
priori, tandis qu'il démontrait qu'a posteriori le signe cesse effectivement
d'être arbitraire. Par le fait, après les options phonétiques
de départ, sans doute admises arbitrairement, un retentissement certain
s'observe autant sur le plan du niveau phonétique que sur celui du vocabulaire.
Les groupes de sons adoptés finissent par affecter de leurs nuances
particulières le contenu sémantique qui leur est lié.
Au sujet des incidences de la forme sur le fond, en particulier comme accentuation
sur le contenu de pensée, les philologues de la fin du XIXe siècle <21> pensaient
déjà que l'oreille célait souvent le jugement de l'esprit.
Dans la perspective structuraliste dans laquelle elle confirme nettement son
sens, cette observation remarquable acquiert des implications épistémologiques
largement susceptibles de sortir du domaine immédiat de l'anthropologie
ou de la linguistique. Ainsi, étudiant minutieusement l'organisation
sociale, Lévi-Strauss découvre l'effet opérateur des différents
couples d'opposition terminologique et conceptuelle, tels que : sacré/profane,
cru/cuit, célibat/mariage, mâle/femelle, central/périphérique.
Dans son observation, cette typologie dualiste s'assortissait, d'ailleurs,
d'une dialectique spécifique. Et, surtout, la notion même de « structure
sociale » offrait à l'analyse de Lévi-Strauss deux aspects
déterminants : tout d'abord un caractère de « système »,
ensuite l'évidence d'un « modèle » appartenant à un
groupe de transformations. Si bien que la seule modification d'un seul élément
de la structure-système doit entraîner, dans la stricte répercussion
de son effet, celle de tous les autres, tant l'association des divers éléments
d'une structure-système est étroitement conjuguée et de
manière interdépendante. De plus, au sein de toutes les transformations
possibles d'un même modèle considéré, on remarque
que chacune des transformations correspond au modèle d'une famille,
tandis que leur ensemble renvoie à un groupe de modèles. Notons
que la présence du type «modèle » a pour rôle épistémologique
manifeste de rendre compte des faits dûment observés, formalisés
et ainsi rendus abstraits dans l'unique finalité de faire avancer des
disciplines scientifiques spéciales.
Telle qu'elle a été conçue pour appréhender scientifiquement
les mondes anthropologique et linguistique dans lesquels nous vivons, la méthode
pratiquée par le structuralisme n'est pas sortie du néant par
le pur effet de la magie : elle a ses antécédents théoriques.
Elle ne fut pas non plus sans entretenir de liens définis avec certaines
présuppositions essentielles qui sont reconnues sans contredit sévir à sa
base : nous avons montré ailleurs la généalogie philosophique
et mathématique <22> qui a été celle du structuralisme
comme méthode scientifique de la recherche dans les sciences humaines
et sociales. C'est pourquoi nous pouvions présenter le structuralisme
comme le « dernier rebond du rationalisme », mais nous devons préciser
cependant qu'il s'agit, en l'occurrence, d'un rebond d'une telle ampleur et
animé d'une telle dynamique qu'il ne pouvait manquer d'entraîner
bien plus qu'une révision : l'éclatement des principaux cadres
rigides reconnus comme traditionnellement offerts par le rationalisme. Aussi
nous relevions que la distinction majeure apportée par le structuralisme
fut celle d'opposer, pour ainsi dire, le « structurel » au « structural » :
car c'est au cœur même d'une telle opposition que peut se laisser
distinguer et comprendre la « structure » ainsi annexée autant
au structurel, c'est-à-dire à l'objet structuré, qu'au
structural, c'est-à-dire à la structuration de l'objet par le
sujet connaissant. C'est donc encore le principe d'un système d'opposition
qui domine au cœur et à la base de l'épistémologie
structuraliste, et la régit immanquablement.
L'une des raisons de la prévalence constatée des divers systèmes
d'opposition, reconnus autant pour l’expression dans le discours que
pour le contenu conceptuel, réside dans le fait que la théorie
mathématique des groupes, qui opère à la base du structuralisme
théorique, illustre plus spécialement dans sa forme la théorie
de la validité et non pas expressément dans son contenu la théorie
de la nécessité : en effet, la vérité profonde,
et qui permet la méthodologie qui en est issue, en est que la théorie
des groupes a le privilège de mettre en valeur le fait rigoureux que
les relations entre les groupes sont par excellence valides indépendamment
de la matière à laquelle elles s'appliquent. De là — que
ce soit rétrospectivement ou « après coup » — il
est permis d'évaluer l'intérêt culturel que présente
un système d'opposition tel que précisément celui qui
oppose le littéral au figuré, et cela même dans les recherches
traditionnelles de la philosophie et de la science modernes, et par conséquent
aussi dans celles de la philosophie des sciences. Il appert donc comme certain
que cette opposition capitale a joué un rôle déterminant
en tant que s'imposant comme l'axe du langage scientifique, c'est-à-dire
précisément comme la représentation de l'épine
dorsale de la pensée scientifique et comme la frontière consciemment
posée entre le scientifique et le non-scientifique. Mais cet état
de choses n'était permis fondamentalement que du fait d'un autre système
d'opposition plus radical : celui oppose expression et signification.
3. Expression et signification
La vérité de la distinction entre le littéral et le
figuré et, dès lors, la vérité de leur mouvance éventuelle
dépendent, l'une et l'autre, du rapport inhérent au système
d'opposition formé par le couple d'opposés : expression/signification.
Un fait quelconque, voire un concept compris comme fait quelconque, devient
expression dès que nous l'interrogeons sous l'angle de la signification.
Quel qu'il soit, l'interprète transforme une forme de langage ou de
pensée en une chose douée de sens, à la seule condition
de la subsumer sous la catégorie d'expression. Pris dans leur globalité,
les faits d'expression sont inhérents à la vie humaine comprise
dans sa généralité. Aussi, non seulement l'art et le langage,
c'est-à-dire la littérature, mais, en particulier, également
le langage scientifique, entrent dans la catégorie d'expression sur
le présupposé logique de la relation. Et s'il est vrai, comme
l'affirme John R. R. Christie <23>, que la question de l'expression ne
se pose généralement pas, du moins de façon explicite,
dans le langage scientifique, c'est que le rédacteur d'un texte scientifique
ou philosophique est dans la position de respecter l'impératif de la
clarté littérale. Car, nous dit Christie, le philosophe ou le
scientifique s'est engagé tacitement à faciliter par son langage « l'expression
immédiate de la vérité littérale » <24> — contrairement
au littérateur dont le langage figuré entraîne l'imagination
au plaisir, mais élit un terrain de référence indéterminée.
L'interprète, en l'occurrence tout chercheur, transforme donc une
chose quelconque (indice ou item) en la subsumant sous la rubrique de l'expression,
elle-même liée à la catégorie de relation, mettant
ainsi en fonction sa propre capacité de «donner un sens »,
c'est-à-dire venant réactiver en lui une fonction, permanente
mais virtuelle, de signification. Pour cela, il suffit au chercheur d'être
apte à repérer les indices et les signes selon une grammaire
de base, telle qu’elle est est habituellement convenue dans chaque
discipline ou du moins dans une équipe de recherche déterminée.
En grand nombre se comptent les indices qui dépendent de la formation
et de la culture de chaque individu. Quant aux signes — qu'on
les conçoive binaires ave avec Saussure ou ternaires avec Peirce —,
ils relèvent obligatoirement aussi d'une formation disciplinaire et
d'une culture particulière. C'est ainsi que se trouve justifié le
fait que, là où quiconque croit discerner dans le champ de sa
perception l’expression d'une signification, il use, à propos
et activement, comme d'un outil, d'un type d'expression sémiotique susceptible
de signifier la ou les relations attendues. Il a déjà effectivement
commencé à distinguer cette expression avec l'intention de lui
reconnaître un sens déterminé. La signification ainsi impliquée
par le chercheur est relative à la signification jugée afférente à l'objet
interrogé. Autrement dit, tout objet, soit quelque item interrogé et
examiné, entre ainsi nécessairement dans le statut particulier
de l’expressiion, le figuré ne serait-il qu‘une étape
en vue du littéral.
L'expression existante et retrouvée, ou inférée et créée,
impose donc sa possibilité, compte tenu de son adaptation éventuelle à notre
propre fonction de signification, elle-même alimentée par les
conventions de la formation spécifique exigée et de la culture
scientifique supposée, ainsi que par les aptitudes personnelles des
individus particuliers. Le problème des rapports entre expression et
signification, jamais abordé à propos du langage scientifique,
peut mettre en lumière dans la perpective de l'expression la finalité de
notre opération : que celle-ci soit simple manifestation d'indices ou
la signification partielle ou la signification partielle ou totale des indices
considérés. L'intention de signification qui est la nôtre
dans le langage scientifique se trouve placée a priori du côté de
l'âgent ou du sujet qui émet le discours scientifique et, a
posteriori, du côté de celui qui le reçoit : mieux
encore, disons que ce discours naît dans la perspective de l'Autre, au
sein d'une communauté scientifique avertie de sa réciprocité fondamentale.
C'est pourquoi il peut être utile à la réflexion d'aujourd’hui
relative à l'expression et à la signification dans le langage
scientifique, de revenir, pour les conséquences qu'elle peut avoir sur
notre propre conception des procédés de raisonnement, sur ce
que l'on a cru pouvoir reconnaître des procédés de raisonnement
propres à Hobbes <25>.Dans le chapitre VI de la première
partie du Léviathan, Hobbes se réfère à l’imagination
du mouvement volontaire, qui précède ce dernier et sans lequel
celui-ci ne saurait être réalisable <26>. Il explicite ensuite
sa position en soulignant que les mouvements volontaires ne peuvent se produire
qu'une fois effectuée la pensée motrice initiale, à qui
est ainsi attribué le rôle d'anticiper leur existence. Qu'il s'agisse
d'imagination ou de pensée, Hobbes évoque un état
d'intuition sensible préexistant chez l'individu à ses propres
mouvements volontaires, y compris aux mouvements qui consistent pratiquement à parler,
donc à émettre des sons qui aient valeur de mots. Le problème
des universaux étant alors celui de comprendre comment ces « mots » peuvent
convoyer des raisons et surtout comment faire pour accomplir la vérification
des définitions demandée par Hobbes comme seule base acceptable
de la science. Ajoutons qu'aux chapitres XXXIV et XXXV de la troisième
partie du même ouvrage <27>, Hobbes cherche à établir
la signification des paroles de l'Ecriture en évitant d'assimiler au
mot «Esprit » toute idée d'inspiration ou d'infusion. Manifestement,
dans quelque domaine que ce soit, Hobbes traite donc des notions sur une double
base :
1 / sur la base évidente de l'existence des « noms » (d'où l'idée
de faire de lui un «nominaliste ») ;
2 / sur la base de l'estimation attentive de la définition exacte
de ces noms : cette estimation le renvoie nécessairement à une
intuition de la sensibilité (d'où l'idée de faire de Hobbes
aussi un « intuitionniste »).
Or, ces noms ou ces « mots » sont pour Hobbes autant d'expressions
dont il demande à vérifier l'exactitude en matière autant
de dénotation que de signification.
Et si Hobbes peut dénoncer l'illusion propre à un usage abusif
des mots, c'est parce qu'il va au-delà de la simple dénotation
pour s'assurer de leur signification. Ce qui veut bien dire que, pour Hobbes,
les mots par eux-mêmes ne suffisent pas à constituer toute la
puissance noétique de l'humain. On voit qu'il faut admettre sous-jacent
un certain « intuitionnisme », sensible ou sensoriel, en tout cas
nécessaire à la pratique du prétendu « nominalisme » hobbesien.
Or, si l'intuition intellectuelle n'est pas plus autorisée par Hobbes
que par Kant, du moins chez tous deux la sensibilité est-elle absolument
indispensable au fondement du processus cognitif. En fait, le pouvoir de vérification
mobilisé en vue déjuger de l'exactitude des « mots » ne
peut lui-même s'appuyer sur la seule référence à d'autres
mots : ce serait, tôt ou tard, se laisser à manifester un cercle
vicieux. Il faut donc admettre un libre pouvoir de juger agissant directement
au départ et sur une base sensible, autrement dit un pouvoir qui soit
orienté vers le bon usage des mots sans avoir pour seuls et uniques
critères les mots eux-mêmes. C'est à travers le « calcul »,
c'est-à-dire à travers la computatio, que peut se faire
la vérification. Mais cette dernière et le calcul qui la détermine
ne peuvent s'exercer sans la faculté d'analyse, d'examen, d'imagination
et de comparaison, mais encore sans une quelconque communication entre les
humains, que le langage aide ainsi à faire se manifester en permettant
aux pensées de prendre corps non seulement dans les mots mais encore
et surtout dans les phrases <28>.
Il suffit qu'il y ait chez le chercheur l'intention d'interpréter un «quelque
chose » pour qu'il ait implicitement le repère d'une « expression
réelle » ou figurée, caractéristique de la chose
référée (dénotation) et de son sens (signification),
et qui soit traduisible dans une « expression formelle » ou littérale,
que celle-ci soit d'ailleurs proprement linguistique et/ou scientifique. Chez
celui qui la discerne et en use, l'expression employée est nécessairement
douée d'une intention évidente et logiquement nécessaire
de signification. En l'occurrence, Husserl avait raison, dans la première
des Recherches logiques <29>, de supposer cette intention de signification
chez l'interprète. Ce que signifie une expression est par là même
indiqué comme «existant certainement»: d'où, cette
fois, d'après nous, une autre illusion qui est proprement l'illusion
du littéral, à moins qu'il ne nous faille conclure à l'absurdité d'une
telle expression. Tout comme nous dirions d'un effet de langage, tel qu'abracadabra,
qu'il est dénué de sens, même si tout d'abord nous nous étions
spontanément apprêtés à le saisir comme s'il était
une expression « de » quelque chose, donc littérale, tout
en devant, par la suite, constater et reconnaître assez vite qu'en fait
il ne signifie rien pour nous, ni au propre ni au figuré. Husserl avait
raison : la signification n'est pas la pure et simple extension de l'indication,
ni, d'ailleurs, de la dénotation. Si l'indication réside dans
une unité de motivation et de jugement, elle est cependant non évidente
et anté-logique.
Plus qu'un acte d'indiquer auquel suffirait un pur réflexe animal,
l'expression signifiante comporte un acte de signifier qui commande le sens
et le tissu des propositions permettant de communiquer une signification ou
un contenu de pensée. La précédente affirmation se confirme
pour la description, l'analyse, la comparaison, l'exposé d'une situation,
l'enchaînement de tous les tenants et aboutissants propres au langage
scientifique. Toutefois, l'expression scientifique et mathématique va
elle-même bien au-delà de la description ou d'un acte de signifier
suffisant à l'intelligibilité de l'expression linguistique courante,
car elle est davantage qu'un « mot » dont le sens peut être
multiple : elle est proprement un « terme », le terme privilégié d'un
concept, délibérément choisi et admis par une communauté scientifique
déterminée <30>. En ses strictes conditions, le terme scientifique
requiert pour lui-même pas moins d'un déploiement, procédant
d'une complexion de significations, puisqu'une complexion de systèmes
de relation règne dans les différents systèmes scientifiques.
Conclusion
Il y aurait donc lieu de supposer une théorie des signes opérant à la
base u pnncipe de la philosophie de l'esprit dans son travail de cognition. En
tout cas, à la base de ce qu'on pourrait appeler une philosophie cognitive,
nous repérons une volonté d'interprétation qui transforme
ce qui n'était que « peu probable » ou « probable » en
l'expression de ce qui peut se confirmer comme devant être pris pour « certain ».
Effectivement, celui qui veut interpréter doit se rattacher à une
intention de signification. Parmi les activités expressives, le travail
scientifique, qui relève bien évidemment de la fonction de signification,
pourrait ne pas sembler à certains ressortir directement du domaine de
l'expression dans le sens où ils risquent de l'interpréter et de
le comprendre. Rappelons une vérité universelle en la matière
: l'observation et l'expérimentation scientifiques ne sont possibles que
sur la base d'un maximum de données convenues par le monde scientifique,
issues qu'elles sont elles-mêmes de l'observation et de l'expérimentation
propres à une tradition de recherche dûment confirmée. Dans
ce domaine, la loi, le théorème, la formule, le fait observé et
expérimenté, « tout » peut jouer le rôle de l'expression
d'une signification, qu'il faudra, à la limite, « créer » et « inventer ».
On ne peut oublier que le domaine scientifique tout entier relève globalement
de l'action humaine qui modifie le monde.
Notes
* Contribution au livre de Vincent de Coorebyter, Rhétoriques de la
science, Paris, PUF, 1994, pp.133-148.
1. Cf. Léon Brunschvicg, L’expérience humaine et la causalité physique,
p. 381. Cité par G. Bachelard, Les intuitions atomistiques, Paris,
Boivin, 1933, p. 1, mais dans une tout autre intention que la mienne.
2. Cf. G. Bachelard, op. cit,, p.2.
3. Ibid.
4. Op. cit., p. 9
5. Cf. Lasswitz, Atomistik und Kritizismus, 1878.
6. Cf. Mabilleau, Histoire de la philosophie atomistique, p. 39, cité par
G. Bachelard, op. cit., p. 43.
7. Expression de Léon Robin citée par G. Bachelard, op. cit.,
p. 42.
8. Expression de Léon Robin citée par G. Bachelard, op. cit.,
p. 43.
9. Cf. G. Bachelard, op. cit., p. 59.
10. Ibid.
11. Op. cit., p. 62.
12. Op. cit., p. 79
13. Op. cit., p. 81.
14. Cf. Vérité et poésie, in Goethe, Œuvres
complètes, Paris, Hachette, 1903-1912, t. III. Les trois premières
parties de cette œuvre furent écrites entre 1811 et 1814, la quatrième
le fut entre 1817 et 1830.
15. Voir de A. Kremer Marietti, « Comte et le retour à une
rhétorique originelle », in Romantisme. Revue du dix-neuvième
siècle, Numéro spécial « Les Positivismes »,
1978. Voir également, Entre le signe et l’histoire, Paris,
Méridiens Klincksieck, 1982.
16. Pour les déductions des positions de Nietzsche, voir A. Kremer Marietti, Nietzsche
et la rhétorique, Paris, PUF, 1992. Du même auteur, voir également
l’introduction « Nietzsche sur la vérité et le
langage » in Nietzsche, Le Livre du philosophe, Paris, Flammarion,
1991.
17. Voir de A. Kremer Marietti, Lacan ou la rhétorique de l’inconscient, Paris,
Aubier, 1978. Voir aussi le numéro spécial consacré à Lacan, Revue
internationale de philosophie, 1992/1, n° 180.
18. Cf. notre ouvrage Michel Foucault. Archéologie et généalogie,
Paris, Le Livre de Poche, « Biblio Essais », 1985. Voir aussi le
numéro spécial que nous avons consacré à Foucault, Revue
internationale de philosophie, 1990/2, n° 173.
19. Cf. Claude Lévi-Strauss, Anthropologie structurale, Paris,
Pion, 1958.
20. Cf. Language, Thought and Reality. Selected Writings of Benjamin
Lee Whorf, edited by John B. Carroll, The Massachusetts Institute of Technology,
1956.
21. C'était le cas de Weil, l'un des rédacteurs de la Revue
critique (1866) avec Pâris, Meyer, Bréal, Morel, Thurot, Reuss.
22. Cf. notre communication « Le structuralisme », in Doctrines
et concepts. Cinquante ans de philosophie française, publié par
André Robinet, Pans, Vrin, 1987.
23. Cf. John R. R. Christie, Introduction rhetoric and writing in early modern
philosophy and science, in The Figural and the Litral. Problem o Language
in the History of Scienceand Philosophy (1630-1800), edited by Andrew E.
Beznjamin, Geofrey, N. antor, John R. R. Christie, Oxford, Manchester University
Press, 1987. Voir p. 3.
24. Ibid.
25. Cf. George Maconald Ross, Hobbe’s two theories of meaning, op.
cit., p. 31-57.
26. Thomas Hobbes, Léviathan, introd, trad. Et notes de F. Tricaud,
Paris, Éditions
Sirey, 1983,. Voir p. 46 : « Des commencements intérieurs
(communément appelés passions) des mouvements volontaires ;
et des façons de parler par lesquelles on les désigne ».
27 Op. cit., p. 418 sq; p. 433 sq.
28 Op. cit., p. 31 sq. Cf. George MacDonald Ross, op. cit., p. 39 : « We
have to use whole sentences to communicate our thoughts to others. »
29. Cf. Edmund Husserl, Recherches logiques, traduit par Elie, Kelkel
et Scherer, Paris, PUF, 1969. Voir vol. 2, 1" partie. Voir A. Kremer Marietti, Cours
sur la première recherche logique de Husserl, Paris, L’Harmattan,
2004.
30. Cf. Paul Ghils, “Standardized terminologies and cultural diversity”.
Journal for Général Philosophy of Sciences, vol. 23, n° 1,
1992, Dordrecht, Boston, London, Kluwer Academic Publishers.
