DOGMA

Angèle Kremer Marietti

(Groupe d’Études et de Recherches Épistémologiques, Paris)


Le figuré et le littéral dans le langage scientifique*

1 De la mouvance nécessaire mais occultée

Une volonté de transparence anime par excellence le langage scientifique, qui par sa rigueur dénonce toute expression qui ne convoierait aucune information qui ne soit communicable. Car, ne serait-il qu'un concept, ou même seulement l'une des diverses relations entretenues par les concepts scientifiques, le réfèrent du langage scientifique - « existe » dans le monde des idées scientifiques en tant que «chose pensée», elle-même cependant reliée aux choses prises dans le « monde vécu ». En effet, «chose pensée », le réfèrent est en tant que catégorème le signifié d'un ordre de réalités du monde, donc d un réfèrent dans le monde : les états de choses du monde. Mais il est aussi 1 expression d'un tout autre réfèrent encore qui serait, non plus la «chose dans son état réel », mais la « chose réellement appliquée ». Ce double pont permanent des référents est entretenu par le monde des idées scientifiques avec le monde des apparences empiriques. Il est le pacte incoercible sur lequel se fonde l'information scientifique dont le propre est d'être essentiellement garante de réalité. Si vous ne < voyez » directement la signification des expressions sur aucun des deux plans, abstrait et concret, vous serez convaincu cependant du « quelque chose », système ou engin, qui dans votre monde témoigne irrémédiablement pour la vérité et l'existence de l'enchaînement des référents de la science. Vous pouvez même vouloir tout ignorer de sa compétence, il suffit que le langage scientifique se déploie dans toute la chaîne des tenants et des aboutissants pour que vous vous rendiez à cette évidence. Vous ne pouvez dire sans craindre de risquer la vie humaine : « Ce ne sont là que des fables ! »

Cette conviction en faveur du langage scientifique, nous la devons irréfutablement à ce qu'on pourrait appeler la contrainte du littéral, contrainte seulement concevable dans une opposition convaincue, non seulement pensée mais en outre bien réelle, au figuré. Même si cette contrainte peut a priori paraître abusive, voire dangereusement rigide quand elle est constatée a posteriori, il n'en faut pas moins reconnaître qu'elle a sa validité et son efficacité, à condition toutefois de la concevoir comme virtuellement mouvante : c'est d'ailleurs ce que, par la suite, elle montre avoir été.
Plus exactement et à juste raison, Léon Brunschvicg <1> a pu observer le passage du concret à l'abstrait qui s'est toujours produit dans le domaine de la science, c'est-à-dire le mouvement orienté, allant du sens réaliste d'un terme à une idéalité considérée comme un pur catégorème. Ajoutons que la relation concret/abstrait était déjà pour Auguste Comte le processus essentiel de toute activité scientifique. Observons, pour notre propos, que le premier sens non scientifique, réaliste ou relativement concret, a souvent été, mais après coup, considéré comme relevant du « langage figuré », tandis qu'une fois le catégorème établi — ou momentanément établi dans une évolution de plus en plus positive, c'est-à-dire de plus en plus scientifique et démontrée fidèle à la réalité —, il s'avérait que, seul, ce dernier devait représenter le « langage littéral » de la science.
Ainsi que l'écrit parfaitement Gaston Bachelard, à l'origine de tout concept scientifique nous rencontrons une « apparence mêlée », c'est-à-dire faite d' « images et de raisons » <2>. Aussi pouvons-nous reconnaître dans ces « images » les « figures » du réel, c'est-à-dire certaines des premières expressions, pré- ou anté-scientifiques, tandis que ces « raisons » elles-mêmes peuvent nous représenter certaines des premières significations, également pré- ou anté-scientifiques. Dans la perspective qu'ainsi nous envisageons, l'analyse que Bachelard poursuit est indirectement mais hautement instructive, fondée qu'elle est sur cette idée majeure de la persistance de ce « monde mêlé d'images et de raisons » au cours de l'élaboration évolutive des concepts scientifiques :
« Tout un monde mêlé d'images et de raisons serait déjà en puissance dans les premières doctrines de l'atomisme. Cette apparence mêlée persistera naturellement quand l'évolution viendra enrichir les doctrines. » <3>

Cette idée, Bachelard la rattachera à l'observation selon laquelle, au cours de l’élaboration conceptuelle, un même terme dans son devenir scientifique désigne souvent des notions disparates, voire contradictoires. Notre propre intention se borne ici à vouloir repérer la mouvance déployée de la « figure » à la « lettre », ou plus précisément celle du « langage figuré », par lequel commence la science, au « langage littéral » qu'elle adopte pour le reconnaître comme le sien propre. D'ailleurs, Bachelard illustre ce passage quand il évoque l'expérience usuelle de la poussière, dont on ne découvre la présence dans l'air que par l'entremise d'un rayon de soleil qui nous la rend évidente, alors que, dans un espace à peine éclairé, cette présence, pourtant continue, de la poussière dans l'air que nous respirons nous échappe totalement : il utilise cette référence empirique pour exprimer qu'il est indéniable que cette imagerie réaliste a pourtant encouragé les premiers théoriciens en matière d'atomisme. Il regrette toutefois de ne pas trouver cette référence à la poussière chez un philosophe de la science tel que Lasswitz. Bachelard a d'abord comparé le double destin de la même dénomination «atome », chez Démocrite plus « savant » sans rien emprunter à la réalité, et chez Lucrèce moins strict dans ses présupposés mais plus proche de la réalité <4>; il pense montrer à l'évidence que le système de l'un ne continue pas le système de l'autre, puisque Lucrèce prend en fait un départ réaliste qui lui est propre. Or, affirme Bachelard, et même dans des théories plus récentes, il peut subsister des divergences du type de celles que signalait déjà Lasswitz <5> en 1878.

Certainement, « Leucippe présuppose Parménide », comme l'affirmait Mabilleau <6>. Et, pourrait-on dire, déjà contre « l'ivresse logique » <7> des Eléates, les deux atomistes Leucippe et Démocrite auraient ni plus ni moins que monnayé d'un point de vue plus réaliste, c'est-à-dire en une multitude de « masses atomes » <8> ce qui allait devenir le pur Être éléatique ; et cela, surtout avec Démocrite qui continue fidèlement Leucippe, pour aboutir à une théorie parfaitement abstraite susceptible de dépasser le stade de la constatation imagée. Or, précisément, la base d'une telle position, aussi abstraite soit-elle, ne peut être pour Bachelard que celle de l'expérience usuelle de la poussière ou de la poudre, avec le phénomène sensible de la pulvérisation. En outre, Bachelard observe que, même à son époque, les « atomistes réalistes » <9>les plus intempérants posent l'atome ni plus ni moins que « comme une substance produisant vraiment ses attributs » <10>: ne vont-ils pas jusqu'à réduire les lois des phénomènes aux propriétés des substances ! Par ailleurs, si, avec les cartésiens, l'atomisme est pensé comme minimum, univalent et passif, allant jusqu'à nécessiter l'intervention divine, il s'y trouve maintenue cependant une idée analogue à celle des « réalistes » : l'atomisme cartésien est aussi conçu dans le sens d'une inhérence! Comme chez Lucrèce par rapport à Démocrite, Bachelard constate qu'à une schématisation de l'atomisme va correspondre une réaction plus réaliste <11>.

Outre le terme même d' «atome», on aura remarqué aussi que le terme de «réalité » est constamment utilisé par les interlocuteurs dans une gamme de significations diverses, allant du degré de la réalité naïve qui est celle de la perception de la poussière impliquant finalement le « réalisme des éléments », jusqu'à la réalité savante de la combinaison à la Berthollet, pour déboucher finalement sur le « réalisme de la synthèse ». L'ontologie immédiate ne cesse de reculer devant l'évolution scientifique, mais pour atteindre, sur un autre plan, une ontologie d'ordre scientifique.

Quant à la « combinaison » que nous venons d'évoquer, et qui est propre à nous éloigner d'un réalisme intempérant, il faut dire qu'elle ne manque pas, au départ, d'une imprécision de nature due, selon Bachelard, à certaines subtilités provenant tout bonnement de l'intuition sensible. Tout d'abord, comment distinguer combinaisons chimiques et compositions physiques ? Voir dans la combinaison une idée explicative, donc claire et simple, avait été l'erreur de Proust en chimie, qui refusait la considération de l'effet des compositions physiques sur les combinaisons chimiques. La chimie de Berthollet montre, au contraire, que la recherche du corps pur débouche sur des cas limites à peine réalisés : en fait, ce qu'on croit être un « corps simple » n'est jamais qu'un « corps simplifié » <12>.

On pourrait s'en étonner, mais il est clair que le réaliste aura du mal à distinguer, du moins en tant que réalités distinctes, le corps simple et le corps composé. De plus, il passera sans s'en rendre compte de la conception de l'atome-substance à celle de l'atome-cause.

Que l'on considère alors la conception complexe d'un atome compris comme substance, elle-même prise comme cause bien définie, cette conception curieuse n'est pas sans poser bien des problèmes. Car un réaliste qui rapporte l'attribut à la substance comme à son germe pense-t-il intentionnellement à le rapporter à la substance précise du corps élémentaire (simple) ou à celle du corps composé ? En déterminant sa position (ce qui nous paraît devoir être une nécessité), le réalisme risque alors de diviser ses disciples : 1 / en tenants du rapport à la substance élémentaire, 2 / en tenants du rapport à la substance composée, et 3 / en tenants du rapport à un état intermédiaire entre la substance simple et la substance composée (pourquoi pas?). Mais, en fin de compte, le réaliste peut-il savoir exactement où le réalisme se situe réellement ? En fait, celui-ci impliquerait plutôt la permanence du simple dans le composé, ce qui rendrait le réaliste incapable lui-même de concevoir « l'exacte mathématique de la composition phénoménale » <13>.
En conclusion de cette enquête du côté du réalisme, il est indéniable pour Bachelard que la science moderne refuse rigoureusement les intuitions figurées simples en donnant la prépondérance à l'expérimentation, dont l'adoption sans réserve fonde la littéralité la plus complexe.


2. Un système d’opposition

Goethe, déjà au début du XIXe siècle, avait touché sans le savoir à un problème épistémologique de fond, en opposant et confrontant poésie et vérité. Certes, en l'occurrence, il ne s'agissait pour le poète, sous le titre Dichtung und Wahrheit <14>, que d'écrire une autobiographie permettant au lecteur d'induire en son for intérieur l'idée de l'absence d'un décalage entre la vie personnelle du poète et la réalité imaginaire des personnages de sa fiction créatrice. Cependant, l'esthétique impliquée dans le texte de Goethe avait le mérite théorique d'insister sur la préexcellence de la forme, au point de voir en celle-ci l'instance destinée à imposer une discipline au fond qu'était la vérité concernant la réalité vécue. Sous le couvert de ce que, généralement, on appela « idéalisme », la poésie devenait ainsi la mise en forme privilégiée de la vérité existentielle. Nous jugeons cette position comme éminemment épistémologique.

Dans la tradition occidentale, l'opposition vérité/poésie rejoint d'autres oppositions analogues telles que: littéral/figuré, philosophie/rhétorique, philosophie/littérature, science/rhétorique, fond/forme ou contenu/expression. En principe, ces oppositions usuelles impliquaient la référence à une règle tacite prévalant dans les domaines de la philosophie et de la science modernes, à savoir la règle de la clarté littérale, instituant la prééminence logique du littéral sur le figuré, le littéral étant supposé livrer la vérité des choses ou plutôt des états de choses, telle qu'elle devait être en ou par elle-même, alors que le figuré était soupçonné obscurcir irrémédiablement cette claire et pure manifestation de la transparence ainsi que la rigueur objective qui était généralement tenue pour être sa conséquence nécessaire.

Cette ferme position semblait devoir indéfiniment se maintenir telle quelle sans conteste, et donc prévaloir à jamais, n'étaient venues les questions soulevées par la pratique récente de la méthode structuraliste. Jusque-là, en effet — si, toutefois, on négligeait ou, plutôt, refusait la théorie d'Auguste Comte sur la « logique des sentiments» <15> et les suspicions sceptiques quant au rapport de la vérité et du langage qui furent celles de Nietzsche <16> —, rien n'avait pu troubler la conscience
académique quant à la défaite acquise de la rhétorique ou, inversement, ce qu'on jugeait une vue symétrique opposée : la victoire acquise du discours rationnel de la philosophie et de la science modernes réunies. Mais la méthode scientifique innovée par le structuralisme et, en particulier, celle pratiquée par Claude Lévi-Strauss en anthropologie sociale, par Jacques Lacan <17> en psychanalyse et par Michel Foucault <18> dans l'histoire des systèmes de pensée, devait directement et fondement bouleverser les habitudes de pensée dans le processus recherche en philosophie des sciences, y compris les présupposés étaient traditionnellement impliqués.

Parmi ces théoriciens contemporains, le grand « initiateur » (en ce sens qu'il est encore largement suivi, comme il le fut par les auteurs que nous citons avec lui) est bien Claude Lévi-Strauss en 1958, dans le premier volume de son Anthropologie structurale <19>, réunit 17 des 100 textes qu'il avait écrits depuis 1927. Lévi-Strauss a eu le mérite de poser explicitement, sinon le principe de la correspondance absolue, du moins celui des corrélations nettement décelables en la langue et la culture. Dans le domaine des interactions entre langage et société, il y avait déjà eu les approches de Benjamin Lee Whorf <20>. Mais le structuralisme de Lévi-Strauss permettait de dépasser le propos de la description. En outre, Lévi-Strauss dénonça le postulat de l'arbitraire du signe, si cher pourtant aux linguistes saussuriens : il jugeait cet arbitraire valable uniquement a priori, tandis qu'il démontrait qu'a posteriori le signe cesse effectivement d'être arbitraire. Par le fait, après les options phonétiques de départ, sans doute admises arbitrairement, un retentissement certain s'observe autant sur le plan du niveau phonétique que sur celui du vocabulaire. Les groupes de sons adoptés finissent par affecter de leurs nuances particulières le contenu sémantique qui leur est lié. Au sujet des incidences de la forme sur le fond, en particulier comme accentuation sur le contenu de pensée, les philologues de la fin du XIXe siècle <21> pensaient déjà que l'oreille célait souvent le jugement de l'esprit.

Dans la perspective structuraliste dans laquelle elle confirme nettement son sens, cette observation remarquable acquiert des implications épistémologiques largement susceptibles de sortir du domaine immédiat de l'anthropologie ou de la linguistique. Ainsi, étudiant minutieusement l'organisation sociale, Lévi-Strauss découvre l'effet opérateur des différents couples d'opposition terminologique et conceptuelle, tels que : sacré/profane, cru/cuit, célibat/mariage, mâle/femelle, central/périphérique. Dans son observation, cette typologie dualiste s'assortissait, d'ailleurs, d'une dialectique spécifique. Et, surtout, la notion même de « structure sociale » offrait à l'analyse de Lévi-Strauss deux aspects déterminants : tout d'abord un caractère de « système », ensuite l'évidence d'un « modèle » appartenant à un groupe de transformations. Si bien que la seule modification d'un seul élément de la structure-système doit entraîner, dans la stricte répercussion de son effet, celle de tous les autres, tant l'association des divers éléments d'une structure-système est étroitement conjuguée et de manière interdépendante. De plus, au sein de toutes les transformations possibles d'un même modèle considéré, on remarque que chacune des transformations correspond au modèle d'une famille, tandis que leur ensemble renvoie à un groupe de modèles. Notons que la présence du type «modèle » a pour rôle épistémologique manifeste de rendre compte des faits dûment observés, formalisés et ainsi rendus abstraits dans l'unique finalité de faire avancer des disciplines scientifiques spéciales.

Telle qu'elle a été conçue pour appréhender scientifiquement les mondes anthropologique et linguistique dans lesquels nous vivons, la méthode pratiquée par le structuralisme n'est pas sortie du néant par le pur effet de la magie : elle a ses antécédents théoriques. Elle ne fut pas non plus sans entretenir de liens définis avec certaines présuppositions essentielles qui sont reconnues sans contredit sévir à sa base : nous avons montré ailleurs la généalogie philosophique et mathématique <22> qui a été celle du structuralisme comme méthode scientifique de la recherche dans les sciences humaines et sociales. C'est pourquoi nous pouvions présenter le structuralisme comme le « dernier rebond du rationalisme », mais nous devons préciser cependant qu'il s'agit, en l'occurrence, d'un rebond d'une telle ampleur et animé d'une telle dynamique qu'il ne pouvait manquer d'entraîner bien plus qu'une révision : l'éclatement des principaux cadres rigides reconnus comme traditionnellement offerts par le rationalisme. Aussi nous relevions que la distinction majeure apportée par le structuralisme fut celle d'opposer, pour ainsi dire, le « structurel » au « structural » : car c'est au cœur même d'une telle opposition que peut se laisser distinguer et comprendre la « structure » ainsi annexée autant au structurel, c'est-à-dire à l'objet structuré, qu'au structural, c'est-à-dire à la structuration de l'objet par le sujet connaissant. C'est donc encore le principe d'un système d'opposition qui domine au cœur et à la base de l'épistémologie structuraliste, et la régit immanquablement.

L'une des raisons de la prévalence constatée des divers systèmes d'opposition, reconnus autant pour l’expression dans le discours que pour le contenu conceptuel, réside dans le fait que la théorie mathématique des groupes, qui opère à la base du structuralisme théorique, illustre plus spécialement dans sa forme la théorie de la validité et non pas expressément dans son contenu la théorie de la nécessité : en effet, la vérité profonde, et qui permet la méthodologie qui en est issue, en est que la théorie des groupes a le privilège de mettre en valeur le fait rigoureux que les relations entre les groupes sont par excellence valides indépendamment de la matière à laquelle elles s'appliquent. De là — que ce soit rétrospectivement ou « après coup » — il est permis d'évaluer l'intérêt culturel que présente un système d'opposition tel que précisément celui qui oppose le littéral au figuré, et cela même dans les recherches traditionnelles de la philosophie et de la science modernes, et par conséquent aussi dans celles de la philosophie des sciences. Il appert donc comme certain que cette opposition capitale a joué un rôle déterminant en tant que s'imposant comme l'axe du langage scientifique, c'est-à-dire précisément comme la représentation de l'épine dorsale de la pensée scientifique et comme la frontière consciemment posée entre le scientifique et le non-scientifique. Mais cet état de choses n'était permis fondamentalement que du fait d'un autre système d'opposition plus radical : celui oppose expression et signification.



3. Expression et signification
La vérité de la distinction entre le littéral et le figuré et, dès lors, la vérité de leur mouvance éventuelle dépendent, l'une et l'autre, du rapport inhérent au système d'opposition formé par le couple d'opposés : expression/signification. Un fait quelconque, voire un concept compris comme fait quelconque, devient expression dès que nous l'interrogeons sous l'angle de la signification. Quel qu'il soit, l'interprète transforme une forme de langage ou de pensée en une chose douée de sens, à la seule condition de la subsumer sous la catégorie d'expression. Pris dans leur globalité, les faits d'expression sont inhérents à la vie humaine comprise dans sa généralité. Aussi, non seulement l'art et le langage, c'est-à-dire la littérature, mais, en particulier, également le langage scientifique, entrent dans la catégorie d'expression sur le présupposé logique de la relation. Et s'il est vrai, comme l'affirme John R. R. Christie <23>, que la question de l'expression ne se pose généralement pas, du moins de façon explicite, dans le langage scientifique, c'est que le rédacteur d'un texte scientifique ou philosophique est dans la position de respecter l'impératif de la clarté littérale. Car, nous dit Christie, le philosophe ou le scientifique s'est engagé tacitement à faciliter par son langage « l'expression immédiate de la vérité littérale » <24> — contrairement au littérateur dont le langage figuré entraîne l'imagination au plaisir, mais élit un terrain de référence indéterminée.
L'interprète, en l'occurrence tout chercheur, transforme donc une chose quelconque (indice ou item) en la subsumant sous la rubrique de l'expression, elle-même liée à la catégorie de relation, mettant ainsi en fonction sa propre capacité de «donner un sens », c'est-à-dire venant réactiver en lui une fonction, permanente mais virtuelle, de signification. Pour cela, il suffit au chercheur d'être apte à repérer les indices et les signes selon une grammaire de base, telle qu’elle est est habituellement convenue dans chaque discipline ou du moins dans une équipe de recherche déterminée. En grand nombre se comptent les indices qui dépendent de la formation et de la culture de chaque individu. Quant aux signes — qu'on les conçoive binaires ave avec Saussure ou ternaires avec Peirce —, ils relèvent obligatoirement aussi d'une formation disciplinaire et d'une culture particulière. C'est ainsi que se trouve justifié le fait que, là où quiconque croit discerner dans le champ de sa perception l’expression d'une signification, il use, à propos et activement, comme d'un outil, d'un type d'expression sémiotique susceptible de signifier la ou les relations attendues. Il a déjà effectivement commencé à distinguer cette expression avec l'intention de lui reconnaître un sens déterminé. La signification ainsi impliquée par le chercheur est relative à la signification jugée afférente à l'objet interrogé. Autrement dit, tout objet, soit quelque item interrogé et examiné, entre ainsi nécessairement dans le statut particulier de l’expressiion, le figuré ne serait-il qu‘une étape en vue du littéral.

L'expression existante et retrouvée, ou inférée et créée, impose donc sa possibilité, compte tenu de son adaptation éventuelle à notre propre fonction de signification, elle-même alimentée par les conventions de la formation spécifique exigée et de la culture scientifique supposée, ainsi que par les aptitudes personnelles des individus particuliers. Le problème des rapports entre expression et signification, jamais abordé à propos du langage scientifique, peut mettre en lumière dans la perpective de l'expression la finalité de notre opération : que celle-ci soit simple manifestation d'indices ou la signification partielle ou la signification partielle ou totale des indices considérés. L'intention de signification qui est la nôtre dans le langage scientifique se trouve placée a priori du côté de l'âgent ou du sujet qui émet le discours scientifique et, a posteriori, du côté de celui qui le reçoit : mieux encore, disons que ce discours naît dans la perspective de l'Autre, au sein d'une communauté scientifique avertie de sa réciprocité fondamentale.

C'est pourquoi il peut être utile à la réflexion d'aujourd’hui relative à l'expression et à la signification dans le langage scientifique, de revenir, pour les conséquences qu'elle peut avoir sur notre propre conception des procédés de raisonnement, sur ce que l'on a cru pouvoir reconnaître des procédés de raisonnement propres à Hobbes <25>.Dans le chapitre VI de la première partie du Léviathan, Hobbes se réfère à l’imagination du mouvement volontaire, qui précède ce dernier et sans lequel celui-ci ne saurait être réalisable <26>. Il explicite ensuite sa position en soulignant que les mouvements volontaires ne peuvent se produire qu'une fois effectuée la pensée motrice initiale, à qui est ainsi attribué le rôle d'anticiper leur existence. Qu'il s'agisse d'imagination ou de pensée, Hobbes évoque un état d'intuition sensible préexistant chez l'individu à ses propres mouvements volontaires, y compris aux mouvements qui consistent pratiquement à parler, donc à émettre des sons qui aient valeur de mots. Le problème des universaux étant alors celui de comprendre comment ces « mots » peuvent convoyer des raisons et surtout comment faire pour accomplir la vérification des définitions demandée par Hobbes comme seule base acceptable de la science. Ajoutons qu'aux chapitres XXXIV et XXXV de la troisième partie du même ouvrage <27>, Hobbes cherche à établir la signification des paroles de l'Ecriture en évitant d'assimiler au mot «Esprit » toute idée d'inspiration ou d'infusion. Manifestement, dans quelque domaine que ce soit, Hobbes traite donc des notions sur une double base :
1 / sur la base évidente de l'existence des « noms » (d'où l'idée de faire de lui un «nominaliste ») ;
2 / sur la base de l'estimation attentive de la définition exacte de ces noms : cette estimation le renvoie nécessairement à une intuition de la sensibilité (d'où l'idée de faire de Hobbes aussi un « intuitionniste »).
Or, ces noms ou ces « mots » sont pour Hobbes autant d'expressions dont il demande à vérifier l'exactitude en matière autant de dénotation que de signification.
Et si Hobbes peut dénoncer l'illusion propre à un usage abusif des mots, c'est parce qu'il va au-delà de la simple dénotation pour s'assurer de leur signification. Ce qui veut bien dire que, pour Hobbes, les mots par eux-mêmes ne suffisent pas à constituer toute la puissance noétique de l'humain. On voit qu'il faut admettre sous-jacent un certain « intuitionnisme », sensible ou sensoriel, en tout cas nécessaire à la pratique du prétendu « nominalisme » hobbesien. Or, si l'intuition intellectuelle n'est pas plus autorisée par Hobbes que par Kant, du moins chez tous deux la sensibilité est-elle absolument indispensable au fondement du processus cognitif. En fait, le pouvoir de vérification mobilisé en vue déjuger de l'exactitude des « mots » ne peut lui-même s'appuyer sur la seule référence à d'autres mots : ce serait, tôt ou tard, se laisser à manifester un cercle vicieux. Il faut donc admettre un libre pouvoir de juger agissant directement au départ et sur une base sensible, autrement dit un pouvoir qui soit orienté vers le bon usage des mots sans avoir pour seuls et uniques critères les mots eux-mêmes. C'est à travers le « calcul », c'est-à-dire à travers la computatio, que peut se faire la vérification. Mais cette dernière et le calcul qui la détermine ne peuvent s'exercer sans la faculté d'analyse, d'examen, d'imagination et de comparaison, mais encore sans une quelconque communication entre les humains, que le langage aide ainsi à faire se manifester en permettant aux pensées de prendre corps non seulement dans les mots mais encore et surtout dans les phrases <28>.

Il suffit qu'il y ait chez le chercheur l'intention d'interpréter un «quelque chose » pour qu'il ait implicitement le repère d'une « expression réelle » ou figurée, caractéristique de la chose référée (dénotation) et de son sens (signification), et qui soit traduisible dans une « expression formelle » ou littérale, que celle-ci soit d'ailleurs proprement linguistique et/ou scientifique. Chez celui qui la discerne et en use, l'expression employée est nécessairement douée d'une intention évidente et logiquement nécessaire de signification. En l'occurrence, Husserl avait raison, dans la première des Recherches logiques <29>, de supposer cette intention de signification chez l'interprète. Ce que signifie une expression est par là même indiqué comme «existant certainement»: d'où, cette fois, d'après nous, une autre illusion qui est proprement l'illusion du littéral, à moins qu'il ne nous faille conclure à l'absurdité d'une telle expression. Tout comme nous dirions d'un effet de langage, tel qu'abracadabra, qu'il est dénué de sens, même si tout d'abord nous nous étions spontanément apprêtés à le saisir comme s'il était une expression « de » quelque chose, donc littérale, tout en devant, par la suite, constater et reconnaître assez vite qu'en fait il ne signifie rien pour nous, ni au propre ni au figuré. Husserl avait raison : la signification n'est pas la pure et simple extension de l'indication, ni, d'ailleurs, de la dénotation. Si l'indication réside dans une unité de motivation et de jugement, elle est cependant non évidente et anté-logique.

Plus qu'un acte d'indiquer auquel suffirait un pur réflexe animal, l'expression signifiante comporte un acte de signifier qui commande le sens et le tissu des propositions permettant de communiquer une signification ou un contenu de pensée. La précédente affirmation se confirme pour la description, l'analyse, la comparaison, l'exposé d'une situation, l'enchaînement de tous les tenants et aboutissants propres au langage scientifique. Toutefois, l'expression scientifique et mathématique va elle-même bien au-delà de la description ou d'un acte de signifier suffisant à l'intelligibilité de l'expression linguistique courante, car elle est davantage qu'un « mot » dont le sens peut être multiple : elle est proprement un « terme », le terme privilégié d'un concept, délibérément choisi et admis par une communauté scientifique déterminée <30>. En ses strictes conditions, le terme scientifique requiert pour lui-même pas moins d'un déploiement, procédant d'une complexion de significations, puisqu'une complexion de systèmes de relation règne dans les différents systèmes scientifiques.


Conclusion
Il y aurait donc lieu de supposer une théorie des signes opérant à la base u pnncipe de la philosophie de l'esprit dans son travail de cognition. En tout cas, à la base de ce qu'on pourrait appeler une philosophie cognitive, nous repérons une volonté d'interprétation qui transforme ce qui n'était que « peu probable » ou « probable » en l'expression de ce qui peut se confirmer comme devant être pris pour « certain ».

Effectivement, celui qui veut interpréter doit se rattacher à une intention de signification. Parmi les activités expressives, le travail scientifique, qui relève bien évidemment de la fonction de signification, pourrait ne pas sembler à certains ressortir directement du domaine de l'expression dans le sens où ils risquent de l'interpréter et de le comprendre. Rappelons une vérité universelle en la matière : l'observation et l'expérimentation scientifiques ne sont possibles que sur la base d'un maximum de données convenues par le monde scientifique, issues qu'elles sont elles-mêmes de l'observation et de l'expérimentation propres à une tradition de recherche dûment confirmée. Dans ce domaine, la loi, le théorème, la formule, le fait observé et expérimenté, « tout » peut jouer le rôle de l'expression d'une signification, qu'il faudra, à la limite, « créer » et « inventer ». On ne peut oublier que le domaine scientifique tout entier relève globalement de l'action humaine qui modifie le monde.



Notes
* Contribution au livre de Vincent de Coorebyter, Rhétoriques de la science, Paris, PUF, 1994, pp.133-148.
1. Cf. Léon Brunschvicg, L’expérience humaine et la causalité physique, p. 381. Cité par G. Bachelard, Les intuitions atomistiques, Paris, Boivin, 1933, p. 1, mais dans une tout autre intention que la mienne.
2. Cf. G. Bachelard, op. cit,, p.2.
3. Ibid.
4. Op. cit., p. 9
5. Cf. Lasswitz, Atomistik und Kritizismus, 1878.
6. Cf. Mabilleau, Histoire de la philosophie atomistique, p. 39, cité par G. Bachelard, op. cit., p. 43.
7. Expression de Léon Robin citée par G. Bachelard, op. cit., p. 42.
8. Expression de Léon Robin citée par G. Bachelard, op. cit., p. 43.
9. Cf. G. Bachelard, op. cit., p. 59.
10. Ibid.
11. Op. cit., p. 62.
12. Op. cit., p. 79
13. Op. cit., p. 81.
14. Cf. Vérité et poésie, in Goethe, Œuvres complètes, Paris, Hachette, 1903-1912, t. III. Les trois premières parties de cette œuvre furent écrites entre 1811 et 1814, la quatrième le fut entre 1817 et 1830.
15. Voir de A. Kremer Marietti, « Comte et le retour à une rhétorique originelle », in Romantisme. Revue du dix-neuvième siècle, Numéro spécial « Les Positivismes », 1978. Voir également, Entre le signe et l’histoire, Paris, Méridiens Klincksieck, 1982.
16. Pour les déductions des positions de Nietzsche, voir A. Kremer Marietti, Nietzsche et la rhétorique, Paris, PUF, 1992. Du même auteur, voir également l’introduction « Nietzsche sur la vérité et le langage » in Nietzsche, Le Livre du philosophe, Paris, Flammarion, 1991.
17. Voir de A. Kremer Marietti, Lacan ou la rhétorique de l’inconscient, Paris, Aubier, 1978. Voir aussi le numéro spécial consacré à Lacan, Revue internationale de philosophie, 1992/1, n° 180.
18. Cf. notre ouvrage Michel Foucault. Archéologie et généalogie, Paris, Le Livre de Poche, « Biblio Essais », 1985. Voir aussi le numéro spécial que nous avons consacré à Foucault, Revue internationale de philosophie, 1990/2, n° 173.
19. Cf. Claude Lévi-Strauss, Anthropologie structurale, Paris, Pion, 1958.
20. Cf. Language, Thought and Reality. Selected Writings of Benjamin Lee Whorf, edited by John B. Carroll, The Massachusetts Institute of Technology, 1956.
21. C'était le cas de Weil, l'un des rédacteurs de la Revue critique (1866) avec Pâris, Meyer, Bréal, Morel, Thurot, Reuss.
22. Cf. notre communication « Le structuralisme », in Doctrines et concepts. Cinquante ans de philosophie française, publié par André Robinet, Pans, Vrin, 1987.
23. Cf. John R. R. Christie, Introduction rhetoric and writing in early modern philosophy and science, in The Figural and the Litral. Problem o Language in the History of Scienceand Philosophy (1630-1800), edited by Andrew E. Beznjamin, Geofrey, N. antor, John R. R. Christie, Oxford, Manchester University Press, 1987. Voir p. 3.
24. Ibid.
25. Cf. George Maconald Ross, Hobbe’s two theories of meaning, op. cit., p. 31-57.
26. Thomas Hobbes, Léviathan, introd, trad. Et notes de F. Tricaud, Paris, Éditions Sirey, 1983,. Voir p. 46 : « Des commencements intérieurs (communément appelés passions) des mouvements volontaires ; et des façons de parler par lesquelles on les désigne ».
27 Op. cit., p. 418 sq; p. 433 sq.
28 Op. cit., p. 31 sq. Cf. George MacDonald Ross, op. cit., p. 39 : « We have to use whole sentences to communicate our thoughts to others. »
29. Cf. Edmund Husserl, Recherches logiques, traduit par Elie, Kelkel et Scherer, Paris, PUF, 1969. Voir vol. 2, 1" partie. Voir A. Kremer Marietti, Cours sur la première recherche logique de Husserl, Paris, L’Harmattan, 2004.
30. Cf. Paul Ghils, “Standardized terminologies and cultural diversity”. Journal for Général Philosophy of Sciences, vol. 23, n° 1, 1992, Dordrecht, Boston, London, Kluwer Academic Publishers.

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