Angèle Kremer Marietti
(Groupe d’Études et de Recherches Épistémologiques,
Paris)
Fichte et la Révolution Française
(Article révisé dont la première version parut
dans Images
Des-Dires ou Représentation et Révolution , sous la
direction de François Soulages, Éditions Argraphie, « Collection
Les traces de l’image, Paris, 1990.)
Johann Gotlieb FICHTE (1762-1814) est né un 19 mai à Rammenau,
village de Saxe situé entre Dresde et Bautzen, d'une famille
pauvre: son père était ouvrier bonnetier et sa mère
fille d'un fabricant de rubans mais elle avait dû rompre avec sa famille
du fait de sa mésalliance. Il étudia au Collège de Pforta,
et commença des études de théologie afin de devenir
pasteur, grâce à la protection d'une famille noble des environs
de son village. Mais il perdit la foi dans le dogme luthérien et se
trouva bientôt sans ressources, obligé de donner des leçons
pour survivre. En 1790, il découvre la philosophie kantienne qui le
fait rompre avec sa croyance au déterminisme universel. Il rencontre
Kant en 1791, écrit en août 1791 la Critique de toute révélation qui
paraît en 1793 chez l'éditeur de Kant, sans nom d'auteur par
un oubli de l'éditeur. Le public croit à un nouveau livre de
Kant et accueille l'ouvrage avec enthousiasme. Le démenti qui suit
rapidement ne lui enlève pas ce premier coup d'envoi vers la
renommée. La même année
Fichte publie un pamphlet sans nom d'auteur, mais cette fois volontairement,
intitulé Demande en restitution de la liberté, qui le
fait passer pour un révolutionnaire et un jacobin. Fichte avait mis
en chantier les Considérations destinées a rectifier le jugement
du public sur la Révolution française, ouvrage inachevé qui
parut en deux livraisons de la fin 1793 et du début 1794. Cette fois,
Fichte acquiert la réputation d'un ennemi de la pensée contre-révolutionnaire
qui sévissait en Allemagne.
Fichte ne prit fait et cause pour la Révolution française qu’en
1792. Il plaça son éloge de la Révolution sous l'égide
de la révolution copernicienne commencée par Kant avec la publication
en 1781 de la Critique de la raison pure. Sa « Contribution
pour rectifier les jugements du public sur la Révolution française » (comme
l'indique le titre allemand: Beitrag zur Berechtigung der Urteile des Publikums über
die französische Revolution) est un écrit polémique
dirigé contre les Recherches sur la Révolution française que
venait de publier, début 1793,1e secrétaire de la Chancellerie
de Hanovre, Rehberg. Ce dernier s'inspirait de l'écrit de l'Anglais
Burke, Réflexions sur la Révolution française (1790),
qui condamnait l'œuvre de la Révolution comme purement abstraite;
les théoriciens révolutionnaires y étaient critiqués
et taxés d'esprits métaphysiques. En outre, Rehberg pouvait s'inspirer également
d'un ouvrage qu'il connaissait, L'art politique d'après ses premiers
principes (1761) : pour Achenwall, en effet, les théories politiques
et philosophiques pouvaient être vraies dans l'abstrait mais fausses
dans le concret. Dénonçant à la fois l'utopie et la fiction,
Achenwall faisait de l'une et l'autre l'apanage de toute théorie politique.
Il rapprochait curieusement les vérités politiques des vérités
mathématiques dans le sens où Leibniz (Cf. Mathematische Schriften,
Gerhardt, IV, p.92) avait affirmé des vérités mathématiques
qu'elles sont souvent idéales en même temps qu'utiles. En effet,
pour Achenwall, les États et leurs gouvernements pratiquent, certes,
une politique concrète déterminée à côté de
laquelle peut exister une politique théorique, douée d'une valeur
arbitraire et néanmoins utile. Aussi c'est en se référant à l'Histoire
comprise comme une réalité vivante, qu'Achenwall prétendait
découvrir en elle une mine d'enseignements sur les principes réels
de l'action politique, ou, plus exactement, la source par excellence des principes
des actions politiques singulières; défiant la théorie
pure. Achenwall traite donc l'Histoire comme une ouverture sur la connaissance
de la praxis, tout en s'en prenant aux preuves dites "à la française" :
qui plaisent et aveuglent tout à la fois.
1. Rapports entre la théorie et la pratique
Comme on pouvait le voir aussi bien avec Rehberg qu’avec Burke et Achenwall,
se trouvait posé le problème des rapports entre la théorie
et la pratique. Problème que Kant traite dans son article intitulé Sur
l' expression courante: il se peut que ce soit juste en théorie, mais
en pratique cela ne vaut rien – publié en septembre 1793 – et
dans lequel il sépare les deux aspects du problème de l'action
: du point de vue de la morale et du point du droit politique; il y ajoute,
d'ailleurs, le point de vue du droit des gens ou des nations.
Fichte se trouve donc lui-même confronté, dans ses Considérations, à ce
problème des rapports de la théorie et de la pratique, et sa
réponse était surtout dirigée vers la position de Rehberg.
Que faisait donc Rehberg ? Son examen des principes de la Révolution
l'avais mis sur une piste: il croyait avoir découvert que les principes
inspirés du Contrat social procédaient en fait d'une confusion
qui consistait à assimiler la volonté générale
et la souveraineté populaire, et cette assimilation erronée avait été l'origine
de la Révolution qui pour lui était négatrice de toute
autorité, son symbole étant d'après Rehberg "Ni Dieu ni
Roi" ! Ainsi, l'égalité des droits représentait-elle
aux yeux de Rehberg un danger permanent, en particulier, pour l'Assemblée
Nationale ; de même, la liberté de croyance était
pour lui une utopie, et la liberté de la presse la source de la corruption
du peuple. C'est enfin le fondement même de l'État que Rehberg
soupçonnait détruit par la Révolution. D'après
Rehberg, le peuple ne pouvait donc ni changer sa Constitution ni même
transformer son .gouvernement. En suivant ce qui était 1'apparence formelle
d'une argumentation kantienne, Rehberg affirmait que seule pouvait être
prouvée la forme de la propriété, sinon sa matière;
et le principe de la propriété civile ne pouvait de même
se justifier a priori, requérant ni plus ni moins que l'ordre établi.
Rehberg, en effet, faisait de l'État le propriétaire du sol,
et c’est finalement de l'État que les particuliers tenaient réellement
leur propriété. Quant à l'égalité, Rehberg
ne faisait rien d'autre que de reprendre à son compte la thèse
augustinienne de l'égalité des hommes uniquement devant Dieu.
De plus, pour Rehberg, l'État n'ayant aucunement une origine rationnelle,
mais bien plutôt une origine historique et empirique, il ne pouvait être
fondé sur les droits universels de l'homme. C'est ainsi que l'argumentation
de Rehberg l'entraînait jusqu'à avancer que la foule des ignorants
ne pouvait décider de ce qu'elle ne connaissait pas. Il voyait aussi
dans la destruction des privilèges de l'Eglise la conséquence
de la séparation du politique et du religieux instituée par la
nouvelle Constitution, séparation qui était elle-même,
d’après lui, une conséquence de la prépondérance
exercée par l'Eglise et la papauté sur l'État, alors que
le luthérien qu'il était aurait préféré une
sage alliance entre le trône et l'autel. Enfin, 1'expropriation des nobles
et des ecclésiastiques était pour Rehberg une véritable
spoliation allant à 1'encontre de toute justice et même de toute
loi. Telle était donc la position radicale de Rehberg.
Rehberg soulignait donc ce qui avait été souligné par
Achenwall, à savoir que les vérités politiques peuvent être
aussi fausses que les vérités mathématiques, quand il
s'agit de les appliquer. Croire le contraire ce serait disait-il, du platonisme.
Il y avait pour Rehberg autant de différence entre la droite mathématique
et la ligne droite dans la réalité qu'entre un principe politique
théorique et son application. Non seulement la théorie était
impuissante mais elle était encore dangereuse. Cependant, Rousseau lui-même,
ajoutait-il, n'avait pas du tout confondu volonté générale
et volonté populaire, comme l'avaient cru les Révolutionnaires.
Mais ce qui avait pourtant échappé à Rousseau, d'après
Rehberg, c'était 1'importance réelle de la volonté populaire
en butte aux passions, mais pourtant réelle, tandis que la volonté générale
n'était qu'une conception abstraite et inutilisable politiquement. Les
Révolutionnaires auraient pris le parti de la théorie abstraite
contre la praxis réelle : ils avaient alors déchaîné les
passions au lieu de libérer la raison, comme ils le croyaient. Les questions
ouvertes ainsi par Rehberg étaient les suivantes : Comment la nation
pourrait-elle vouloir ? Comment les non-propriétaires pourraient-ils
décider à propos des propriétaires ? Comment la paresse
pourrait-elle juger le travail ? Comment les voleurs pourraient-ils juger ceux
qu'ils ont volés ? Bref, le cœur des questions soulevées
par Rehberg se résumait à celle-ci : Comment la théorie
peut-elle se continuer en praxis ? Cette question avait une double importance
philosophique et politique. Car, à travers elle, Rehberg prétendait
ruiner la signification de la Révolution.
Pour combattre tous ces arguments, Fichte ne put se dispenser de recourir à une
violente argumentation qu'on ne peut comprendre, d'ailleurs, sans la référence
au texte exact de Rehberg auquel il s'opposait ponctuellement. Le style polémique
des Considérations de Fichte fut critiqué par un certain F. von
Gentz dans le «Journal Littéraire Universel d’Iéna » à la
date du 7 mars 1794. Le ton employé relevait-il encore de la philosophie
ou bien s'agissait-il tout simplement de politique ? Cette dernière
question émanant du critique Gentz tendait à minimiser
la portée et le sérieux de la démonstration de Fichte.
2. Rousseau, Kant, Fichte et la Révolution française
On connaît l'attention avec laquelle Kant lut Rousseau. Bien qu'il
n'y ait chez Rousseau de droit naturel et de morale originaire que sous la
forme sensible de la pitié et de l'amour de soi, Kant invoquait, au
contraire, la rationalité de la loi morale. Aussi, après Kant,
les défenseurs du droit naturel définirent-ils le droit naturel à partir
de la notion de la loi morale kantienne. La doctrine du droit naturel se trouvait
donc réaménagée en doctrine classique grâce à la
perspective kantienne. Fichte ne fit pas sienne cette évolution de la
doctrine du droit naturel et, après le moment des Considérations qui
fait reposer le droit sur la moralité, en vint dans le Fondement
du droit naturel à séparer droit et moralité, c'est-à-dire
la loi morale kantienne et le droit naturel. C’est pourquoi 1'Introduction
des Considérations adopte les notions kantiennes de loi morale et de
liberté humaine que Fichte oppose au pragmatisme historique de Burke
et de Rehberg. L'apport kantien était ce sur quoi s'appuyait Fichte
tout en se référant amplement à Rousseau.
En ce qui concerne Kant dans l'article sur la théorie et la praxis,
il reprend, quant à lui, dans son argumentation l'essentiel des développements
de la Critique de la raison pure, dans l’Introduction de 1'Analytique
des principes : soit que la théorie concerne des objets représentés
seulement par concept, soit qu'elle concerne des objets de l'intuition, le
cas n'est pas le même ; si les objets pensés ne sont pas donnés
et ne sont que des idées vides, alors l'expression courante sur la théorie
et la pratique, critiquée par Kant, est justifiée. Mais s'il
s'agit d'une théorie fondée sur le concept de devoir, étant
donné la possibilité du devoir affirmée dans les deux
premiers chapitres et dans l'Examen critique de la Critique de la raison
pratique, et, par conséquent, s'il s'agit d'un objet moral, la maxime
qui affirme que ce qui est vrai en théorie est faux en pratique est
donc fausse, et elle représente même un grand danger pour l'humanité,
c’est-à-dire la mort de la moralité. Kant explique que
c’est un acte de la faculté de juger qui permet de déterminer
le rapport de la théorie et de la praxis, et qui constitue même
la médiation entre la pensée et l'action. Le praticien proprement
dit étant celui qui décide si le cas tombe sous la règle.
Et, en effet, continue Kant, s'il existe effectivement des théoriciens
incapables de passer à la pratique, c'est parce que le jugement pratique
leur fait défaut et qu'ils ne peuvent mettre en œuvre la fin qu'ils
disent poursuivre. Ou bien encore le passage de la théorie à la
pratique est impossible parce que la théorie est incomplète :
Kant recommande alors d'ajouter aux principes généraux de nouvelles
règles.
Pour Fichte Kant est donc devenu un oracle : la lecture des deux premières
Critiques, mais aussi surtout de la troisième, va le convaincre de la
possibilité de concilier nature et liberté et, en l'occurrence,
de concilier la liberté d'action et l'ordre des choses. Problème
dont Fichte a mesuré toute la difficulté, puisqu'en 1793, à l'occasion
du compte-rendu qu'il donne du livre de Creuzer, Considérations sceptiques
sur la thèse de la liberté, il montre qu'il reste encore
difficile de penser la possibilité d'un statut phénoménal
de la liberté. Mais, dans les Considérations, Fichte rattache,
dès le début et sans aucune hésitation, la Révolution
française à la révolution copernicienne fondatrice de
la liberté humaine: en effet, le point de vue pris du soleil permet
de considérer le cours régulier des planètes, tandis qu'un
point de vue pris n'importe comment bouleverse le cours des choses. Donc, c'est
bien de Kant que Fichte retient la possibilité rationnelle de l'action.
Et, pour que la liberté ait un sens, Fichte devait donc défendre
l'action révolutionnaire en montrant qu'elle allait dans le sens de
la raison. Ainsi l'action jouait donc par rapport à la théorie
le même rôle que l'intuition sensible par rapport au concept défini
par Kant. Bref, l'humanité était libre. Et Fichte devait donc
s'engager sans réserve.
3. Évolutions de Fichte devant la Révolution
À ce point précis décidant de l'engagement révolutionnaire
de Fichte, il faut néanmoins savoir qu'il n'en sera pas toujours ainsi
de la position de Fichte. En effet, l'option fichtéenne en faveur de
la Révolution se trouvera dépassée en 1812-1813 dans la Doctrine
du droit et dans la Politique de Fichte ; dans le dernier ouvrage,
il développera une critique de la fondation contractualiste de l'autorité politique.
Rousseau que Fichte associe toujours à la théorie de .la Révolution
est salué en 1793 et rejeté en 1813, parce que la Révolution
est saluée par Fichte en 1793 et rejetée par lui en 1813. Que
s'est-il passé entre temps ? Le fait est que dès l'époque
où Fichte se rend à Berlin, en juillet 1799, il comprend tout à coup
la Révolution comme négative. Et, adoptant le contre pied de
ses positions de 1793, Fichte conclut que la Révolution a échoué,
puisqu'elle a abouti au règne de « l'homme sans nom »,
c'est-à-dire Napoléon 1er. Peut-on cependant voir persister chez
Fichte une fidélité aux principes révolutionnaires, selon
la thèse de Xavier Léon, de Victor Basch et de Martial Guéroult
? Ou bien doit-on se résigner avec Alexis Philonenko et Alain Renaut à l'abandon
par Fichte des principes révolutionnaires, abandon qui serait perçu
même dès 1806-1807 dans les Dialogues patriotiques, dans
le Discours à la nation allemande, et dans 1’Écrit
sur Machiavel ? Il semble que la seconde thèse soit la plus pertinente :
il y a bien une rupture chez Fichte, car, surtout dans la Politique de
1813, Fichte renonce explicitement aux principes qui ont animé la Révolution.
La philosophie de l'histoire de Fichte a, en effet, évolué, avec
une incidence décisive à la fois sur son évolution politique
et sur son évolution spéculative. Aussi les Considérations de
1793 ne constitueront-elles qu'une étape de l'évolution globale
de Fichte. La distance que Fichte prend ainsi, en 1799, à l’égard
de la conclusion, pour ainsi dire, de la Révolution dans l'Empire, et
la date probable de son adhésion à l'œuvre de la Révolution,
fin 1792, peuvent faire comprendre que l'intérêt de Fichte pour
la Révolution demeure étroitement et précisément
lié à la république. Fichte prend fait et cause uniquement
pour la Révolution républicaine. La liberté est bien avec
le droit l’intérêt constant de Fichte.
Ce qui vient d'être vu n'enlève rien au sérieux ni à l'importance
du problème philosophique dans lequel se résume l'engagement
de Fichte. Le problème du passage de la théorie à la pratique
est une autre forme du problème de la liberté humaine. L'idée
de révolution implique la possibilité du passage de la pensée à l'action,
de la théorie à la pratique ; elle confirme enfin phénoménalement
la liberté humaine, fondamentalement métaphysique. C’est
en quoi elle mobilise Fichte sur l’inspiration de Rousseau et sur les
conséquences pratiques de sa pensée dans la Révolution
jusqu'en 1799. En 1796-1797, l'auteur des Considérations prétend
leur donner une suite avec le Fondement du droit naturel. Fichte avait
même affirmé dans une lettre d'avril 1795 qu'il était l'auteur
du « premier système de la liberté », et,
de même que la France avait délivré l'humanité de
ses chaînes, il était lui-même en train de doter l'humanité de
l'analogue philosophique de la Révolution. De même, les Principes de
1794 allaient aussi dans le même sens révolutionnaire en tant
que Fichte leur donnait le rôle de fondation philosophique du système
de la liberté, celui-ci devant s'accomplir dans le Fondement du droit
naturel de 1796-1797. Aussi c'est dans le concept de droit que Fichte
verra réalisé le foyer de l'ensemble de sa philosophie. La sympathie
de Fichte à l'égard de la Révolution avait survécu
même à la Terreur, alors qu'il y était cependant explicitement
opposé dans les Considérations . Une lettre à Jung du 10
mai 1799, datée d'ailleurs du 21 floréal an VII selon le calendrier
révolutionnaire, atteste que Fichte est encore fidèle à la
Révolution : « face au massacre de Rastadt, on ne peut malgré tout
que continuer à s'engager dans le camp de la Révolution ».
Je rappelle que le Congrès de Rastadt réuni après la signature
du traité de Campoformio consacrait la cession à la France de
la rive gauche du Rhin : pour discuter du transfert de souveraineté,
les représentants de la France et des princes allemands s'étaient
rencontrés durant une période allant du 9 décembre 1797
au 23 avril 1799, d'ailleurs sans aucun résultat. La deuxième
coalition se noua pendant ces négociations et deux des plénipotentiaires
français furent assassinés par des hussards autrichiens, le 28
avril 1799, alors qu'ils revenaient en Alsace. Jusqu'au 22 mai 1799 Fichte écrit
encore qu'il souhaite la victoire de la France.
Quelle est la raison pour laquelle Fichte va abandonner la défense de
principes dont il est fier ? En été 1799, la rupture s'imposera
par le rôle que l'Allemagne régénérée semble
devoir jouer désormais en Europe. Le texte explicatif donné par
Fichte se trouve être celui de la Destination de l'homme, en 1800,
qui nous apprend que la Révolution française est allée
aussi loin qu'elle pouvait le faire, jusqu'à l'épuisement de
toutes ses possibilités, à tel point que la norme violée
par une force irréversible ne pouvait à nouveau être violée
par cette force désormais épuisée. Là-dessus s'étend
pour confirmation l'ombre néfaste de l'Empereur.
Le fait que la Révolution se fût présentée comme
l'application de principes rationnels avait obtenu la sympathie de Kant et
même en 1789 le consensus favorable de l'opinion allemande à l'endroit
de la Révolution française. L'ouvrage de Rehberg rompait le consensus
et s'alignait dans une suite de réactions défavorables à la
Révolution: il y avait eu dans ce sens un article de Moser en juin 1790,
ainsi qu'une lettre de Jacobi datée du 5 mai 1790 adressée à La
Harpe et défiant la raison de jamais être ni législatrice
ni exécutrice mais purement judiciaire et applicative. Jacobi critique
les principes mêmes de la Déclaration des droits de l'homme.
Les conclusions de Jacobi se rapprochaient de celles de Burke, selon qui la
raison est purement instrumentale, et la science politique purement empirique,
et certainement pas a priori . L'opinion allemande s'opposait à la
Révolution française depuis 1790. L'ouvrage de Rehberg, paru à Hanovre
début 1793, confirmait cette opinion en s'en prenant précisément à une
politique qui se prévaudrait d'un fondement rationnel au mépris
de la pratique politique en tant que telle. La double argumentation de Kant
et de Fichte en 1793 se situait politiquement à contre-courant dans
cette évolution des États allemands vers une contre-révolution.
De son côté, c'est en 1795 dans le Projet de paix perpétuelle que
Kant répondra directement à Rehberg.
Rappelons quelques faits historiques. La propagation des idées subversives
dans l'empire autrichien avait été freinée par les concessions
faites envers les grands propriétaires. Léopold avait même
rétabli l'ancienne Constitution; le régime traditionnel des ordres
fut préservé ainsi que la prépondérance de la noblesse,
car l'Empereur, pour faire face à la Révolution française,
avait besoin de soldats. Malgré un mouvement de jacobins hongrois en
1795, les champions des Lumières étaient hostiles à la
Révolution française, et l'exécution de Marie-Antoinette
renforça l'hostilité envers la France. En Prusse avait régné une
certaine ambiguïté jusqu'au moment où l'agitation paysanne
dans les petites principautés suggéra une contre-révolution.
L'Autriche et la Prusse se réconcilièrent et rêvèrent
de se partager la France. Les petits États allemands s'alignèrent
sur l'Autriche et la Prusse face à la Révolution française.
Mais l'occupation de la rive gauche du Rhin faisait de la France une puissance
allemande. De plus, les idées révolutionnaires gagnaient du terrain
dans l'Allemagne du Sud. Dès 1794, le front commun germanique volait
en éclats. Les négociations entamées à Rastadt
aboutirent en 1803 à un remodelage des principautés allemandes
et à la fin du Saint Empire Romain Germanique en 1806. Fichte, qui avait
tenté d'enthousiasmer ses étudiants d’Iéna dès
1794 en faveur de la Révolution, avait dû quitter 1’université en
1795. C'est la défaite de la Prusse, en 1806, qui lui inspira le Discours à la
nation allemande.
4. Droit politique et morale : problème de méthode
Kant, dans l'article sur la théorie et la pratique, séparait
la morale et le droit politique. Kant expliquait cette séparation par
la considération du même homme de bien compris d'abord comme homme
privé et néanmoins pratique, ensuite comme homme politique, et
enfin comme homme ou citoyen du monde. Du premier point de vue, il s'agit avant
tout « de ne pas agir à l’encontre de mon devoir; c'est
seulement ensuite qu'il m'est permis de m'inquiéter de mon bonheur ».
La liberté de l'homme, l'égalité du sujet et l'indépendance
du citoyen feront ensuite les principes a priori de toute constitution
civile. Kant présentait ensuite un contrat originaire ou simple Idée
de la raison qui rendait possible la légitimité de toute loi
par 1'assentiment de tout un peuple. Quant à lui, Fichte va d'abord
fonder le droit sur la morale et réduire le juridique à l'éthique,
en faisant de la loi de la liberté, c'est-à-dire la loi morale,
la loi originelle de l'humanité. L'obligation juridique repose alors
pour Fichte sur l'obligation morale et le sujet juridique se confond avec le
sujet moral. Ce n'est qu'ensuite en 1794 dans les Principes de la Doctrine
de la Science et en 1796 dans le Fondement du droit naturel qu'il
autonomisera le droit par rapport à la morale, contrairement à la
tradition des juristes kantiens qui supposait un état de nature violent
qui devait entraîner la nécessité de l'autorité politique,
tel Hufeland en 1795 avec son Essai sur le principe de droit naturel.
Cette contrainte étatique qu'il voulait supprimer dès 1793 entraînait
Fichte sur la voie d'un rousseauisme faisant de l'homme un être raisonnable,
ni bon ni mauvais, et perfectible : idées admises également par
Kant. Et Fichte excluait donc à la fois une idée de l'homme ennemi
de l'homme qui était celle des juristes kantiens, sinon celle de Kant,
et le recours à la Providence qui sera celui de Kant dans le Projet
de paix perpétuelle, alors que Kant avait déjà, en
1784, eut recours au « dessein de la nature » dans son
opuscule intitulé Idée d'une histoire universelle du point
de vue cosmopolitique, en évitant de toute façon l'appel à la
bonne volonté dans la Constitution de la république et en cherchant
surtout à limiter les penchants égoïstes par un jeu d'intérêts.
Pour revenir au texte de Fichte, on remarque que la Préface des Considérations destinées à rectifier
le jugement du public sur la Révolution française manifeste
cette confiance dans l'humanité comme uniquement fondée sur le
progrès des consciences. C'est pourquoi, comme l'écrit Fichte, « la
Révolution française intéresse [...] l'humanité tout
entière » (éd. Payot, p.79). L'Histoire récente
instruit, mais nous y apprenons ce que nous y avons mis nous-mêmes, en
même temps que nous y découvrons la confirmation de ce qui est
au fondement : les droits de l'homme et la dignité humaine. Il ne faut
pas laisser ces trésors à la connaissance de quelques-uns, mais
les divulguer afin que tous en bénéficient. Ainsi Fichte justifie-t-il
l'entreprise d'écrire un livre favorable à la Révolution
française, or il se trouve que celle-ci va dans le même sens que
la révolution copernicienne. Nous devons saisir l'occasion d'approfondir
nos raisons en sondant nos esprits et nos cœurs. D'ailleurs, alors que
Fichte va défendre les principes universels que dicte la raison, il
se vante dans la Préface de ne suivre qu'un cheminement populaire, et
d'éviter ainsi les rigueurs systématiques. Encore que la parole
reste impuissante devant ceux qui ne veulent pas 1'écouter, puisque
finalement, selon Fichte, « il n'y a que l'action qui serve » :
c'est-à-dire qu'il faut être juste sans recourir à la violence,
simplement en transformant la société de l'intérieur.
L' Introduction, ensuite, attaquera la question des principes. Fichte demande: « d'après
quels principes faut-il juger les révolutions ? » Et il entame
alors déjà le problème que doit poser le premier chapitre
: « Un peuple a-t-il en général le droit de changer
sa constitution politique ? » Rien ne sert de juger, écrit-il
en substance dans 1' Introduction, encore faut-il savoir à partir de
quel point de vue on se place : en somme, Fichte évoque un problème
de méthode dont ceux qui jugent ne se soucient guère. C'est pourquoi
il faut commencer par être conscient des principes à partir desquels
on juge les révolutions.
Le problème fondamental pour Fichte en 1793 est avant tout le problème
de la liberté. En effet, le problème est de savoir si un peuple
a le droit de changer de Constitution ou s'il a le droit de le faire d'une
certaine façon. Dans l'argumentation de Fichte, telle qu'elle apparait
dans l'Introduction de ses Considérations, on peut repérer comme
une ouverture, une écoute de la signification que le peuple est amené à donner
aux principaux événements de son histoire. Cette tradition doit-elle
avoir le pas sur la réflexion abstraite ? Et le peuple peut-il avoir
recours à une solution abstraite pour intervenir dans son histoire ?
Telle est, pour le fond, la question étudiée ; or, elle dépend
aussi de la considération des principes d'expérience s'opposant
aux solutions abstraites. Développant une rhétorique destinée à prouver
l'ineptie des principes d'expérience, Fichte interroge à la fois
son interlocuteur et son public pour leur demander quel sort il faut réserver
aux propositions admises sur le témoignage des sens ? Fichte analyse
ainsi les principes d'expérience en tant que certains comme Burke et
Rehberg pouvaient y voir l'essentiel de la politique. Il affirme que les principes
d'expérience ont une influence sur nos jugements, influence que nous
sommes incapables de mesurer. Et puisqu'il s'agit d'expérience, il y
aura également dans les principes d'expérience des traces différentes
d'événements différents dans la vie d'un même peuple
comme dans la vie des peuples différents. Même si ces principes
ne sont pas strictement empiriques et même s'ils relèvent aussi
de la vie de l'esprit, c'est-à-dire de la culture spirituelle d'un peuple,
ce que nous en retenons et ce que nous assimilons ce sont ceux que nous croyons être
des principes vrais et éternels. Du fait de leur autorité magistrale
et parentale, nos maîtres et nos pères nous ont fait ainsi admettre
des principes qui n'en sont pas véritablement. Rien d'étonnant à ce
qu'ensuite nous retrouvions partout ces principes auxquels nous croyons, car
l'expérience des sens vient s'ajouter à l'expérience de
la communication de la tradition au sein de la communauté. L'opinion
populaire ainsi patiemment constituée rencontre généralement
le respect, car on suppose qu'elle relève du sens commun; or, le sens
commun qui l'anime en l'occurrence n'a rien d'universel, et cette opinion est
seulement historique et géographique. Si nos principes ont cette origine
historique et empirique, la seule raison que nous ayons de les garder c'est
de les avoir déjà eus. Il ne s'agit donc là que d'opinion
et d'habitude, et nullement de sens commun proprement dit. La force de 1’habitude
nous ferait nier la conclusion découlant pourtant nécessairement
de prémisses que nous aurions précédemment acceptées.
Ainsi, les propositions admises ne sont que de simples principes d'expérience
qui entraînent des jugements d'expérience. Or, ce qu'il faut nous
demander, c'est comment changer l'état d'esprit, les jugements et les
principes d'expérience d'un peuple et de chacun des individus de ce
peuple ? Fichte estime que pour surmonter la force d'inertie il faut d'abord
savoir l'analyser. Nos jugements dépendent de notre entendement et de
notre sensibilité et celle-ci apporte avec elle également des
problèmes de jugement. Car tous les jugements de l'entendement ne sont
pas issus seulement de l'entendement, mais ils peuvent dépendre aussi
de la sensibilité. Si toutefois nous pouvions imaginer qu'il y eût
des principes universels, à ce moment-là nous aborderions un
nouveau système de principes : sortons alors de nos communautés
et de nos histoires locales. Abandonnons la prétendue « sagesse
historique », ferons-nous de notre inclination une loi universelle ?
Mais la légitimité naît-elle de la légitimation
ou de l'universalisation de nos inclinations ? Le droit n'est-il pas d'une
autre essence que l'intérêt ? Tel est donc le mouvement rhétorique
de Fichte qui imagine un instant que soit légitimée la tendance
de l'esclave. Cette idée du renversement du maître et de l'esclave
présageant la dialectique du maître et de 1'esclave de Hegel est,
en fait, issu du second discours de Rousseau. Notons, en passant, que, contrairement à ce
que l’on croit, c’est une idée commune même avant
Rousseau et Fichte. Mais il ne faudra s’adresser ni à l'oppresseur
ni à l'opprimé pour juger de la légitimité. Des « savants »,
dit Fichte, sont, d’ailleurs, déjà là.
Avec le droit, nous découvrons donc en effet un tout autre domaine,
puisqu'il ne s'agit plus de ce qui est mais de ce qui doit être. L' Introduction
aborde ainsi le problème du changement ou, comme l'écrit Fichte,
de ce « qui peut être autrement » (p.91).
Le devoir-être est un être-autre que l’être, y penser
est déjà le commencement d'une action libre. Or, ce problème
ne peut se résoudre « par l'histoire » mais par
la raison pure pratique, indépendamment de la nécessité naturelle.
Une rupture s'impose dans cette philosophie de la liberté qui est inaugurée
par la question de ce qui doit être. L'action en tant que telle est une
effectuation de la liberté. Le fait d'examiner ce qui doit être,
c'est-à-dire ce qui peut être autrement, comme le fait Fichte,
est déjà une manifestation de la liberté. La question
du droit (p.92) résume la question du devoir et du pouvoir . Il faut
pouvoir comparer la maxime de l'action à la règle, et connaître
la loi d'où procède la règle. Car pour juger il faut se
référer à une loi qui ne dépende d'aucun fait (qui
ne dépende pas du réel), puisque l'expérience historique
est changeante et contradictoire, mais il faut se référer à une
loi, et que nous devons prendre où donc ? sinon dans notre moi.
On voit le présupposé individualiste de cette démarche
de Fichte en application directe du kantisme : il faut que nous interrogions,
nous dit Fichte, la forme pure et originaire de notre moi. Cette loi qui est
en nous est contraire à la nature de l'expérience, et elle mérite
le titre de loi car elle est la forme originaire de la raison en soi. Elle
est encore désignée, nous dit Fichte, dans le langage ordinaire,
par les noms de 'conscience’, de ‘juge intérieur’,
de ‘reproches intérieurs’ ou de ‘satisfactions intérieures’.
Dans le domaine des États, ce que montrent les recherches a posteriori,
c’est-à-dire empiriques, écrit Fichte, c’est bien
que « le plus faible est mangé par le plus fort et mange à son
tour un plus faible que lui » (p.99). Donc, cette direction ne peut
absolument pas indiquer la voie de ce qui doit être fait. Il faut donc
entreprendre une recherche a priori. Notons qu'ainsi Fichte fait de
la Révolution française un commencement absolu, pour ainsi dire
nouménal. Il dit même qu’elle est le commencement de l’Histoire.
Et Fichte applique la philosophie kantienne de la connaissance à l'Histoire,
quand il interroge ses adversaires : « d'où tirez-vous donc
vos règles? » ; et qu'il leur fait la leçon : « L'expérience
en elle-même est une hotte remplie de caractères jetés
pêle-mêle; c'est l'esprit humain qui seul donne un sens à ce
chaos, qui en tire ici une Iliade, et là un drame historique » (p.101).
Rousseau fut celui qui réveilla l'esprit humain (p.103) : à la
même page, Fichte annonce l'influence que l'œuvre de l'humanité rendue
possible par Rousseau exercera sur le système du savoir humain et, ce
faisant, c'est son propre dessein philosophique qu'il annonce, c'est-à-dire
la Wissenschaftslehre, déjà la Doctrine de la science de
1794-1795. C'est donc dans l'esprit conjugué de Kant et de Rousseau
que Fichte peut écrire: « L'homme peut ce qu'il doit ;
et quand il dit : je ne puis, c'est qu'il ne veut pas ».
Mais il ira plus loin que Kant et il ne fera pas du pacte social un pacte sacré.
Après cette substantielle Introduction, suit un chapitre premier, un
peu moins étendu, sur la question du changement de Constitution et essentiellement
fondé sur le Contrat social, en particulier en référence à la
question de Rousseau : « Comment ce changement s'est-il fait?.Je
l'ignore. Qu'est-ce qui peut le rendre légitime? Je crois pouvoir résoudre
cette question ». À partir de quoi, Rousseau allait rechercher,
non pas le fait du contrat, selon la mauvaise interprétation de certains,
mais bien le droit. Pour Fichte, quand on en aura conscience, un véritable
droit l'emportera sur le droit du plus fort, qui n'est pas un droit authentique.
Fichte comme Rousseau s'inspire donc d'une métaphysique du droit. Alors
que la loi morale chez Kant contraint la sensibilité et surtout interdit
de faire quelque chose, chez Fichte elle donne des permissions et le sujet
peut ne pas faire ce qu'elle lui permet (le contrat peut être rompu) ;
elle est une contrainte non pas comme pour Kant une obligation : selon Fichte,
elle défend le droit inaliénable de l’individu. De là,
l'interprétation fichtéenne de la renonciation impliquée
dans le contrat, qui. représente plutôt comme une sorte de tractation,
sur laquelle pèse une menace d’individu à individu. Le
contrat d’association était pour Rousseau un engagement de faire
corps avec la communauté selon la clause dans laquelle chacun aliène
ses biens et sa liberté naturelle pour acquérir en échange
une liberté civile, entre autres, afin d'éviter que l'état
de nature ne se réintroduise au sein de la société. La
double concession que propose Fichte se base sur l’individu en tant que
c’est directement lui qui passe contrat. La volonté étrangère
risque de ruiner la volonté individuelle : ici, l'individualisme de
Fichte est frappant, tandis que chez Rousseau la volonté générale
naît de cette communauté reconnue par chacun. Cependant, il semble
qu’il y ait une difficulté, dans la mesure où la notion
fichtéenne de volonté générale est dérivée
de la forme abstraite de la volonté rationnelle de chacun. Si Fichte
confond, même pour un temps, loi morale et état de nature, rappelons
que chez Hobbes il y a assimilation de la loi morale et de la loi de nature,
ce qui n'est pas du tout la même chose. De plus, on ne sait pas ce que
signifie l'état de nature que Fichte identifie à la loi morale,
opposée à la loi positive. Fichte part de concepts qu'il réorganise
différemment. Il s'interroge sur l'origine de l'obligation des lois
civiles. Certes, l'inspirateur est encore Rousseau mais chez Fichte c'est l'individu
qui se donne des lois à lui-même, alors que, chez Rousseau, joue
le principe de la communauté selon un accord pris en commun et qui oblige
les contractants. On suit donc entre les lignes de Fichte le commentaire du
texte de Rousseau par Rehberg, tel qu’il est repris à travers
Rousseau revu par Fichte. Le commentaire de Fichte rejoint l’idée
d’un contrat du genre « je te nuis si tu me nuis »,
qui n'est pas du tout le contrat conçu par Rousseau. Alors que le contrat
de Rousseau se traite en commun à partir de chacun avec tous, sur un
mode sacré. Le problème revient à savoir s'il y a un droit
inaliénable : on sait que, pour Rousseau, l'homme ne doit pas renoncer à sa
dignité d'homme, et si on consacre sa personne et ses biens à la
constitution du corps politique, on doit aussi les retrouver transposés
dans la communauté. Surtout, il n'y a pas de spéculation comme
chez Rehberg, et peut-être aussi chez Fichte commentant. Rehberg. L'obligation
selon Fichte résulte de la volonté individuelle des contractants,
non de la volonté générale : on voit la même
chose chez Hobbes. Toutefois, comme chez Rousseau, il subsiste chez Fichte
la capacité de remodeler le contrat ; mais chez Fichte le contrat
est passé entre un individu et la société, et non pas
comme chez Rousseau entre les individus en accord entre eux dans une transmutation
des volontés individuelles en volonté générale.
Ainsi, au lieu de déboucher sur une réalité politique,
l'association politique conçue par Fichte débouche sur l'éthique.
Il existe une loi morale qui assigne à l’humanité une destination
pour ainsi dire métaphysique et, de plus, la destination de cette loi
morale empêche une constitution politique immuable. On peut dire qu'il
y a chez Fichte une réalité humaine compatible avec la loi morale
qui est comme chez Kant liberté. Sans doute un progrès dans la
constitution est-il possible. Si la jouissance seule ne peut être un
mobile de changement, elle peut néanmoins comporter une valeur si elle
s'avère un moyen efficace pour renouveler les forces mobilisées
en vue de la culture. Cette dernière est l'exercice de toutes les facultés
et elle est aussi histoire en tant que culture orientée vers la liberté.
Dans le premier chapitre, pour Fichte « Une chose est maintenant établie:
si la culture de la liberté peut être l'unique but final de la
constitution politique, toutes les constitutions politiques qui ont pour fin
dernière le but précisément opposé à celui-là, à savoir
l'esclavage de tous et la liberté d'un seul, la culture de tous en vue
des fins de ce seul individu, et 1'étouffement de toutes les espèces
de culture qui peuvent conduire à la liberté d'un plus grand
nombre, toutes ces constitutions ne sont pas seulement susceptibles de changement,
mais elles doivent aussi être réellement changées » (p.124).
Telle est la pensée profonde de ce premier chapitre. Le privilège
de l'humanité directement lié à sa liberté, celui « de
se perfectionner à l'infini » (p.126), semble avoir été oublié sous
le joug des despotes.
Nous verrons le second chapitre plus tard. Le chapitre III revient sur le droit
de changer la constitution politique : ce droit peut-il être aliéné par
un contrat de tous contre tous ? Fichte souligne, je cite, qu' « un
tel contrat est en opposition avec la condition formelle de tout contrat » (p.132),
car il n'y aurait qu'une seule personne morale, le peuple, alors qu'il en faut
deux pour un contrat. Réfutant l'argumentation de Rehberg sur la propriété distinguée
en formelle et matérielle, Fichte affirme un droit d'appropriation sur
la matière brute, et un droit de propriété sur la matière
modifiée. Il explique : « le premier signifie la possibilité morale;
le second, la réalité morale et physique" (p.140). En tout cas,
continue-t-il, « ce n'est pas l'État, mais la nature raisonnable
de l'homme en soi qui est la source du droit de propriété » (p.143).
De toute manière, dans le rapport à l'État, l'ancienne
union peut donner place à une nouvelle union. Et « la révolution
entière » est légitimement accomplie lorsque tous se
sont tournés vers une nouvelle union.
Les trois derniers chapitres traitent des classes privilégiées,
de la noblesse et de l'Église, par rapport au droit de révolution.
Fichte traite ces questions également du point de vue du contrat: « le
libre-arbitre des deux parties est le fondement des droits et de l'obligation » (p.167).
Un contrat ne peut porter que sur des choses qui dépendent de notre
volonté qui est changeante et non sur celles dans lesquelles notre volonté doit être
irrévocablement déterminée par la loi morale. La question
est de savoir si un homme a le droit de s'obliger d'avance à ne jamais
changer sa volonté sur un certain objet ( p.167). Et Fichte déclare
qu’aucun homme n'a le doit de faire une telle promesse. Si le citoyen
non privilégié s'aperçoit qu'il est lésé par
le contrat conclu avec le privilégié, a-t-il le droit de résilier
ce contrat préjudiciable (p.168) ? Il n'existe que deux classes
de droits primitifs de l'humanité : Droits de la spiritualité immuable et Droits
de la sensibilité changeante. D'une part, j'ai le droit de faire
mon devoir et d’obéir à la loi morale, et il n'en résulte
pas de droits aliénables; d'autre part, les modifications sensibles
ne se rapportent pas aux formes immuables du moi pur. Les seuls droits qui
puissent être aliénés concernent ceux que nous avons sur
l'usage de nos facultés corporelles, sur nos actions extérieures
(p.176). Bien que nos actions puissent s'appliquer aux personnes, nous n'exerçons
sur celles-ci ni un droit naturel ni un droit acquis. Les droits acquis sur
des personnes le sont par contrat. Sur les choses, il s'agit du droit de propriété.
Même une entière aliénation de la propriété n'est
pas possible : ce serait le cas de celui qui se dépouillerait totalement
de la libre disposition de ses forces. En ce qui concerne la noblesse, est-elle
issue de la féodalité, ou bien la féodalité est-elle
issue de la noblesse ? (p.197) En tout cas, écrit Fichte, « nous
n'honorons jamais personne par autorité légale » (p.211).
Ni la constitution politique ni la décision du monarque ne peuvent commander
le respect. La noblesse est, selon une expression empruntée à Aristote,
un bien de hasard (p.215), elle n'est pas une propriété. Cependant,
Fichte ne traite ni de la division sociale ni du pouvoir et, de ce fait, coupe
le domaine juridique et théorique du domaine pratique (p.228). Enfin,
pour ce qui est de l'Église, qu'il considère également
du point de vue du contrat, Fichte évoque le contrat ecclésiastique
dont il formule comme suit le principe: « Nous croirons tous unanimement
la même chose, et nous confesserons les uns aux autres notre croyance » (p.231).
Mais cette formule de contrat contient une contradiction pour ceux qui croient
que l'Église n'a pas pour principe un contrat mais la suprématie
de son chef. Aussi Fichte développera-t-il sa thèse principale
en affirmant que l'Église n'a pas le droit d'imposer à quiconque
sa règle de foi par la contrainte physique, quant à l'oppression
morale on ne peut lui opposer d'après Fichte que la surdité ou
l'indifférence et 1'éloignement. Il en résulte que tout
homme est libre de refuser obéissance à l'Église. L'État
ne peut empiéter sur le domaine de l'Église, mais l'Église
peut empiéter sur le domaine de l'État quand elle porte atteinte
aux droits de l'homme et du citoyen.
5. Conclusion
Revenons au chapitre II qui s'annonçait comme le plan de l'ensemble,
mais qui est en fait le recueil des principes méthodologiques sur lesquels
s'appuie cet Essai. Fichte y écrivait que « celui qui dérive
ses propositions des principes primitifs de la raison, au moyen d'une déduction
rigoureuse, est déjà assuré de la vérité et
de la fausseté de toutes les objections qu'on peut leur adresser » (p.128).
Sur de tels principes repose le droit inaliénable, imprescriptible
pour un peuple de changer sa Constitution. Nous retiendrons la formule et les
démonstrations que Fichte en a données. Les réfutations
doivent suivre les mêmes principes primitifs de la raison. Dire que le
peuple a aliéné ses droits comme la preuve que le droit du peuple à disposer
de lui-même est aliénable n'a aucune valeur logique et repose
sur un pur malentendu. Que l'aliénation ait pu avoir lieu n'implique
nullement que le droit du peuple ne soit pas inaliénable. Il faut distinguer
avec Fichte la nécessité naturelle et la loi de moralité :
ainsi, cela a pu arriver, mais cela ne doit pas arriver, c'est moralement impossible.
Ce n'est pas parce qu'une chose arrive qu'elle est juste. Mais ce qui est certain – et
même Rehberg l'admet – c'est qu'une telle aliénation ne
peut avoir eu lieu par contrat (p.130). Quelles sont les possibilités
d'aliénation du droit ? Il peut être aliéné à des
membres de l'État, à quelqu'un en dehors de l'État; ou
bien par le contrat de tous avec tous, par celui des classes populaires avec
les classes privilégiées, ou avec des corporations, ou avec un
privilégié, le souverain; et cela en tout ou en partie. Fichte
a défendu la Révolution en s'appuyant sur la bonne volonté des
hommes. A-t-il eu raison ? Il aurait mieux réussi en se référant
comme Kant soit au dessein de la nature, soit à la Providence. Car,
si les hommes sont égoïstes, comme le remarque Kant, il ne s'ensuit
pas que l'absolutisme soit une fatalité. Cette dernière alternative
permet de laisser le conflit des intérêts se résorber dans
le progrès du droit. Mais Kant lui-même, s'il légitime
ainsi les acquis de la Révolution, n'explique guère son processus.
En séparant le droit politique et la morale, Kant, pour répondre à Rehberg,
n'était pas dans la nécessité d'autonomiser le droit par
rapport à l'histoire, comme Fichte dut le faire. Car Fichte ne considérait
pas le progrès en tant qu'historique; il ne voulait pas faire de l'histoire
le sujet en lieu et place du sujet contractant. Et cette autonomie du droit
se maintiendra chez Fichte au-delà de 1793. Il sera, de ce fait, opposé à la
philosophie de l'histoire de Kant qui ne fait pas du progrès l'œuvre
de la liberté humaine. L'opuscule kantien de 1784 manifestait la confiance
dans la sagesse du créateur présidant au jeu historique de 1'insociable
sociabilité. Dans son élogieux compte-rendu du Traité de
paix perpétuel, Fichte émet une critique sur le processus
de l'instauration de la paix perpétuelle : non, 1'égoïsme
ne se dépasse pas lui-même. Certes, le refus de Fichte rejoint
historiquement toutefois aussi la défense de la Révolution, dans
la mesure où les contre-révolutionnaires étaient du côté de
1'historicisme. Mais son argumentation philosophique s'inspire autant du respect
de la liberté humaine que du respect du droit en tant que tel. Or 1'historicisme
confond le droit avec le fait. Grâce aux Considérations Fichte
a assis l'autonomie du droit dont la question, de son point de vue, « ne
ressortit nullement au tribunal de l'histoire » (p.93), contrairement à ce
qu'affirmera plus tard Hegel ! Ce qui était au début une défense
de la thématique rousseauiste se confirme comme une défense de
la fondation contractualiste du droit à partir de Rousseau et au-delà de
Rousseau. Ce faisant, Fichte se révélait à sa manière
plus kantien que Kant ! Fichte renouvellera sans se lasser sa démonstration
de la continuité de la théorie dans la pratique ou si l'on préfère
le passage de la théorie à la pratique sans solution de continuité.
Ne se perdront de vue ni les résultats ni même le processus de
la Révolution comme phénoménalisation de la liberté .
Références :
Johann Gottlieb Fichte, Beitrag zur Berechtigung der Urteile des Publikums über
die Franzôsische Révolution (1793) Sämtliche Werke,
Dntte Abteilung, Populärphilosophischen Schriften, Erster Band, Berlin
1845, Verlag von Veit und Comp.
J.G. Fichte, Considérations destinées à rectifier
les jugements du public sur la Révolution française, Traduction
de J. Barni (Paris, Chamerot, 1859). Précédé de : « Révolution
et Transparence sociale » par Marc Richir, Paris, Payot, 1974.
X.Léon, Fichte et son temps, Paris, Colin, 1954, 2° éd.
M. Guéroult, « Fichte et la Révolution française », Revue
philosophique de la France et de l'Etranger, Paris, 1939.
A. Philonenko, Théorie et pratique dans la pensée morale
et politique de Kant, Paris, Vrin, 1975,
A. Kremer-Marietti, « Droit naturel et état de nature chez Rousseau »,
in Jean-Jacques Rousseau et la crise contemporaine de la conscience,
Paris, Beauchesne, 1980.
A. Renaut, Le système du droit. Philosophie et droit dans la pensée
de Fichte, Paris P U F 1986.
J. Tulard, J.F. Fayard, A. Pierro, Histoire et dictionnaire de la Révolution
française 1789-1799, Paris, Collection Bouquins, Robert Laffont,
1987.
