Angèle Kremer Marietti 

AUGUSTE COMTE ET LA PHILOSOPHIE DU LANGAGE

 

Publié par le Ministère de la Culture de Tunisie, par l’Académie Tunisienne des Sciences, des
Lettres et des Arts, dans les Actes du Colloque de Carthage (27-30 Avril 1999) :
Auguste Comte et le positivism, deux siècles après, « Beït Al-Hikma »  Carthage :
Tunis, Orbis, Avril 2000.

                                                                 

La philosophie du langage élaborée par Auguste Comte combine quatre théories différentes : les théories du langage, du signe et de l’art, en même temps qu’une théorie de l’affectivité. Ainsi, Comte affirme le rôle précis et essentiellement diversificateur et  central du signe, se manifestant au cœur du langage en général et de l’ «art » qui l’inspire et dont il procède,  étant donné qu’à la base l’affectivité anime de son effet, pour ainsi dire centrifuge, cette diversification fondamentale qui ira se différenciant. L’originalité de Comte est donc de concevoir le langage comme un élément interne ou externe du comportement humain global, se développant par le moyen d’un système de signes, à partir  du noyau de l’affectivité. Avec cette dernière, Auguste Comte affirme le fond biologique du signe et de ses diverses manifestations dans toutes les formes que prennent l’art et le langage. 

C’est sur la base de la théorie plus large de la Statique sociale que Comte développe une théorie véritablement dynamique du langage dans le tome II du Système de politique positive, sur le fond de la Religion de l’Humanité instaurant l’unité humaine. Il aborde donc la théorie du langage après la théorie de la propriété, dont le rôle est de régir l’activité sociale, et après la théorie de la famille, dont le rôle est de régir l’affectivité. Les cercles successifs de l’approche comtienne dégagent, comme justement placée au centre de la Statique sociale, la « théorie positive du langage humain », qui est ensuite elle-même suivie des « variations normales de l’ordre humain » [1] que Comte expose dans les deux derniers chapitres de sa Statique, dont l’un est consacré à la théorie positive de l’organisme social et, l’autre, à la théorie positive des limites générales de l’ordre humain.

Successivement,  en allant,  d’une part, de l’unité humaine à l’activité sociale et à l’affectivité, et de celle-ci au langage ;   en allant, d’autre part, du langage à l’organisme social et à l’existence sociale, et de celle-ci à l’ordre humain, Auguste Comte cerne l’étendue de la statique sociale, en même temps qu’il affirme à la fois l’ancrage biologique et le débouché sociologique du phénomène humain dont le centre est focalisé dans l’activité du langage. C’est à partir du langage que sont appréhendés les fondements de la scientificité, ainsi que l’élément poétique et esthétique de l’expression et de la communication humaines. Surtout, pour Auguste Comte, la trace de l’élément affectif et esthétique du langage ne se perd jamais tout à fait.

Nous distinguons les trois principaux aspects de la philosophie du langage de Comte, que nous aborderons dans un ordre progressif :  1° les facultés d’expression, 2° la genèse et le développement du langage, 3° la réaction du langage sur les sentiments et la pensée.

 

I. LES FACULTÉS D'EXPRESSION

Les facultés d'expression sont pour Comte déterminées par l'émotion ; ainsi qu'il      l'écrit,   «  nous n'exprimons qu'après avoir éprouvé » [2] ; en quoi il suit de près Hobbes [3], et  avant lui  Démocrite,  Épicure et Lucrèce. Aussi le langage humain trouve-t-il son origine dans certains sons de caractère purement émotionnel. Comte précise qu’il en est ainsi même si ce que nous exprimons est le plus intellectuellement élaboré : il est nécessaire chaque fois qu’il y ait ou qu’il y ait eu un moteur affectif. 

C'est pourquoi Comte insère le langage dans l'esthétique, qu’il comprend comme la faculté d'être ému et de l'exprimer par la mimique et la musique, sur la base des sens de la vue et de l'ouïe. Relevant d'une conscience non spatiale sans qu'elle soit directement temporelle, cette « musique » dépend de l'ouïe, tandis que le  spatial dépend surtout de la vue.   À partir de quoi Comte reconstitue une genèse de l'expression :  la parole ayant le chant pour origine  et  l'écriture étant précédée du dessin[4].

L’affectivité en général, qu’elle soit passive ou active  -  en particulier dans son mode strictement  intentionnel - , est à l'origine du signe, élément fondamental de l'expression pour Comte. C’est pourquoi Comte rattache ouvertement le langage à une théorie du signe se développant comme largement informée par  les théories qu’il connaissait : tout d’abord par celle d’Aristote, dans la Poétique [5] duquel il a trouvé les bases de sa sémiologie naturelle [6], puis également par les théories de  Hobbes [7] et d'Adam Smith [8]. D’autre part, une théorie qu’il ne connaissait certes pas,  la théorie sémiotique de Peirce [9], permet de mieux comprendre la théorie de Comte, ainsi que l’a explicité le linguiste Alain Rey [10]. Il nous a, en effet, paru que ce que Comte présente comme « sentiments » d’une première ‘logique’ pourrait s’identifier fonctionnellement aux « qualisigns » de Peirce ; ensuite, les « images » de sa seconde logique s’identifieraient de même aux « iconic sinsigns » de Peirce ; enfin, les « signes » de la troisième logique de Comte se retrouveraient analogiquement dans les « iconic legisigns » peirciens [11]. J'ai présenté cet aspect de la philosophie du langage de  Comte dans  la partie de ma thèse  publiée sous le titre Entre le signe et l'histoire : L'Anthropologie positiviste d'Auguste Comte [12].  J'ai ensuite consacré à cette théorie du signe différents  articles sémiotiques [13] : je traitais alors la philosophie du langage d’Auguste Comte surtout sous l’angle d’une anthropologie du signe. Dans la présente étude, j’envisage plus nettement de montrer comment le langage a, chez Comte, un rôle dynamique en rapport avec l’activité mentale et le comportement humain en général.

Et si, comme Comte le suggère énergiquement, l’affectivité est le point de départ du comportement humain, nous devons néanmoins constater avec lui que, si elle est supposée s'exercer et se manifester à l'origine du signe, elle diminue progressivement jusqu’à finir par s'effacer sous l’effet de la destination pratique de l'expression. En effet, Comte remarque qu’une destination intentionnelle accélère et différencie la manifestation expressive ; mais le ressort affectif demeure virtuellement présent, serait-ce en pointillés, même s’il n’apparaît pas toujours distinctement. Et c’est là que l’originalité de Comte s’impose sur ses prédécesseurs (et même sur ses successeurs) car il étudie et compare autant que possible les manifestations humaines et animales. En effet, chez les animaux inférieurs, l'expression provient fondamentalement des actes qui sont les témoins involontaires des impulsions [14] : ce qui  d’ailleurs peut être aussi le cas humain.  Ensuite, parce que la transmission des sentiments et des pensées est fondée sur le commun dénominateur de la base animale,  et même à un niveau supérieur - lui-même décelable chez les animaux -,  l’expression devient de plus en plus intentionnelle en même temps qu’elle devient plus claire et plus  directe. Par un procédé de métaphorisation, l’expression use alors de l'imitation des signes naturels liés à l'accomplissement des fonctions vitales [15]. Les relations se réalisant deviennent finalement plus complexes au point d’exiger un langage artificiel : « dont les premiers éléments résultent, selon Comte,  de la décomposition des cris ou des gestes spontanés » [16]. Cris et gestes spontanés sont ainsi les premières manifestations de l’expression animale et humaine, tandis que les premiers éléments ou constituants matériels du ‘langage artificiel’ - qu’on appelle aussi la ‘langue naturelle’ ; Comte semble y inclure également la langue des signes algébriques ou mathématiques -  peuvent déjà au minimum être assimilés aux éléments que nos linguistes actuels nomment ‘morphèmes’[17] et ‘phonèmes’[18].

 Sur cette base, Comte envisage une sociologie du langage qui  serait orientée vers la réception autant du spontané que de l'universel dans le cadre de ce qu’il appelle « l'esthétique », concept caractérisant le besoin de communiquer  (ou  encore,  selon  l'expression de Comte, regroupant les « besoins communs de manifestation »[19].  Cependant, compris dans cette perspective, l’ «art » n'est qu'un moyen et non pas une fin, tandis que l'art que nous connaissons dans nos sociétés est un développement dérivé de cet ‘art originaire’ qui présida au commencement du langage comme aux formes artistiques ultérieures[20]. Quoi qu'il en soit, l'« art » compris en tant que système d'expression n'est pas destiné par Comte à diriger  la vie humaine, puisque, par principe,  l'expression est toujours subordonnée à la conception, comme Comte le précise :

"Nos facultés de représentation et d'expression sont nécessairement subordonnées à nos fonctions de conception et de combinaison."[21]

Par ailleurs, en le prenant dans  toute l’extension de son concept, Comte reconnaît que l'art jouit d'un développement propre [22] et simultané, en usant des moyens d'expression dans lesquels il se différencie, puisque il est aussi une réalité dont la nature est allée se développant dans l'histoire et dans les sociétés humaines. Dans ce développement, trois grandes révolutions  de l'art, compris dans toute son extension, se distinguent comme ayant été propres à la fondation du langage[23]. Tout d’abord,  à considérer le domaine de l'ouïe, nous avons : 1) le passage à la prédominance de la musique primitive sur la mimique primitive ; 2) le passage à la prédominance de la « poésie » sur la « musique » ; 3) enfin, le passage à la prédominance de la prose sur la « poésie »[24].  À considérer le domaine de  la vue, Comte nous permet de dégager la progression suivante : 1° de la mimique primitive on est passé à la prédominance de la sculpture ; 2) de celle-ci on est passé à  la prédominance  de la peinture ; 3 de cette dernière,  on passa enfin à la prédominance de l'écriture, contemporaine de la prose [25]. Comte présuppose reconstitué de la sorte le réseau des apparitions des expressions se poursuivant à travers les deux  canaux  esthétiques de l’ouïe et de la vue.  

L'art originaire constitue les conditions de possibilité du langage humain, puisque, à l'origine, il a  été la condition de possibilité du langage grâce au signe, qui est ainsi reconnu comme l'élément commun du concept développé de l'art et du langage dans l'expression et la communication. Par conséquent, la hiérarchie esthétique est ordonnée selon le principe de généralité décroissante, et, en particulier, selon ce que signifie le concept de hiérarchie au sein de la théorie générale des classifications, sur laquelle Auguste Comte s’appuie toujours, comme il le rappelle explicitement[26]. Comte  situe cette hiérarchie des arts comme posée en intermédiaire encyclopédique entre la hiérarchie théorique et la hiérarchie pratique[27] :

"La série esthétique qui, dans son terme supérieur, se liait directement à la série théorique, viendra ainsi, par son extrémité inférieure, se rattacher  immédiatement à la série pratique,  conformément à la vraie position  intellectuelle de l'art, entre la science et l'industrie."[28]

C'est pourquoi l'éducation universelle, qui demeure le souci majeur d'Auguste    Comte, est envisagée par lui comme «  d'abord affective, puis esthétique, ensuite théorique, et finalement pratique. » [29] Or, cette éducation se fonde sur la distinction  progressive de trois logiques ou langages, c’est-à-dire des « institutions de signes » [30] ou « systèmes de signes » [31], ou encore des systèmes d'expression [32], et qui sont : la  logique des sentiments, la logique des images et la logique des signes. Propre au fétichisme, la « logique des sentiments » comporte une rhétorique originelle parce qu'elle combine les idées d'après la connexité des sentiments [33]. Du point de vue de la pensée, la logique des sentiments permet « les premières hypothèses capables de lier et diriger nos observations, alors dépourvues de tout guide rationnel » [34]. Cette logique la plus ancienne est ensuite compensée par une « logique des images », venant du polythéisme, et pour l'existence de laquelle nous sommes redevables, comme l’écrit Comte, à   « l'essor universel de notre imagination » [35]. Allant du dedans au dehors, la logique des images élabore, à son tour,  le processus de la pensée en ébauchant la méthode objective qui privilégie l'induction [36]. Une troisième logique, née du monothéisme, est la « logique des signes » et concerne ce que Comte appelle les « signes » (alphabétiques, arithmétiques, algébriques,etc .) : elle  vient aider les deux premières logiques en favorisant les méditations générales [37] et en complétant logiquement la « méthode objective » : elle permet les premières formes de la déduction [38]. Auguste Comte nous permet de voir comment sur cette base s’édifie le sens commun. Nous avons alors la possibilité de  coordonner les idées et les « signes » sans passer nécessairement par le moyen des « images » et des « sentiments ». Combinées entre elles, les  trois  logiques  ou  systèmes  d'expression  constituent  pour  Comte  toute  la « logique humaine » [39], dont les signes peuvent d’ailleurs se mêler à loisir aux sentiments et aux  images. En effet, Comte recommande de procéder de telle sorte qu’à un « signe » corresponde une  « image » et qu’à une « image » corresponde un « sentiment ». Cette logique globale représente pour Comte  l'office intérieur directement propre au langage [40]. En fait, c’est elle qui permet la communication mutuelle des sentiments et des pensées [41], et qui lie indissolublement le langage à la pensée. C'est dans cette communication  que consiste la destination sociale du langage, tandis que  l' « art »  constitue son origine surtout par la mimique et la musique primitives.  

Donc, né en tant qu' « art », le langage favorise la pensée et il a pour fin sociale la communication. L'influence directe des formes du langage sur les formes de la  pensée, ou même, plus précisément, la concomitance des formes du langage et des formes de la pensée que les premières autorisent,  est donc nettement soulignée par Comte, puisque, jusque et y compris dans la méthode positive, c'est par le moyen des « images » que le langage permet l'induction, tandis qu'avec les « signes » il ouvre à la pratique de la déduction : induction et déduction étant les deux opérations fondamentales du raisonnement logique. On juge l’importance de ces observations si l’on sait, en outre, que Comte présente la géométrie analytique comme une heureuse combinaison des « images » et des « signes ». 

 

II. GENÈSE ET DÉVELOPPEMENT DU LANGAGE

Pour Auguste Comte, la nature du langage humain est sans conteste  « profondément sociale » [42]. D'une  part, en effet, comparant le langage à la religion (de l’Humanité) par le fait que l'une et l'autre ont un pouvoir régulateur [43],  Comte montre ensuite que :   « inspiré[s] par le coeur et construit[s] par l'esprit » [44], langage et religion conviennent autant à l'existence individuelle qu'à l'existence collective. D'autre part, comparant  le langage en tant qu'institution à la propriété, il voit qu'il accomplit pour la vie spirituelle de l'humanité ce que la propriété accomplit pour sa vie matérielle [45].   Ayant ainsi directement facilité l'acquisition des connaissances et indirectement régi le développement esthétique, le langage a le pouvoir de capitaliser ces deux  sortes de richesse, un véritable double trésor qu'il retransmet à tout’coopérateur [46], c'est-à-dire à tout utilisateur de la langue.  Il existe, de plus, pour Comte, un avantage important du langage sur la religion et sur la propriété dans le fait qu’il est directement relatif à la vie sociale : c’est pourquoi il appartient sans conteste à l'ordre positif qui est par excellence favorable à l'activité collective.

Comme nous l’avons souligné, la théorie comtienne du langage permet de distinguer nettement dans le langage un aspect biologique et un aspect sociologique : ces deux aspects correspondent aux deux facteurs essentiels de son développement. Le premier aspect peut être étudié dans les signes qui composent tout langage. Ce que Comte appelle la « vraie définition générale des signes » [47] fait de tout signe le résultat d’une « liaison habituelle, d’ailleurs volontaire ou involontaire, entre un mouvement et une sensation » [48]. Ainsi, Comte part du point de vue biologique en associant dans le signe deux éléments,  le mouvement et la sensation, liés volontairement ou involontairement. Les deux constituants biologiques du signe fonctionnent dans une relation d'étroite connexité, puisque  chaque mouvement reproduit objectivement la sensation correspondante [49]. De même, le retour cérébral de celle-ci représente subjectivement  le mouvement d'où elle émana la première [50].  Que l’on considère les deux appareils, moteur et sensitif, soit chez le même individu soit chez deux individus  différents, dans les deux cas le cerveau joue le rôle de traduire au dehors ses diverses impressions intérieures par la relation mutuelle des deux appareils nerveux qui lui sont extérieurs [51]. Telles sont donc les bases biologiques du fonctionnement de la communication.   

Pour Comte, l'office universel du langage obéit au précepte de la philosophie positive subordonnant le subjectif à l'objectif. Les signes volontaires ne sont autres que des institutions sociales et ils s'appliquent ensuite, chez l'individu,  au perfectionnement de son existence individuelle. Auguste Comte constate que le langage progresse à mesure que la société se complique et s'étend [52], étant surtout lié à la  « socialité supérieure »  de l'humanité.  Dans ces relations  constantes, un phénomène devient le signe de l'autre. En particulier, dans la succession temporelle, ce qui précède régulièrement devient le signe de ce qui suit, comme ce qui suit régulièrement devient le signe de ce qui précède. Si l'on retient comme Comte l'usage courant du langage, on retiendra comme il le fait  la définition du terme 'signe' comme étant la liaison constante entre une influence objective et  une impression subjective [53]. Dans cette liaison constante, c'est le mouvement qui est objectif et l'impression qui est subjective.

Auguste Comte a consacré au langage tout le chapitre IV du tome II du Système de politique positive, mais c'est au dernier chapitre (chapitre III) du tome I qu'il en a avancé la théorie biologique, avec l'observation de l'emploi fondamental,  par l'organe cérébral, d' une simple imitation  des signes naturels qu'indique l'accomplissement ordinaire de chaque fonction [54].  C'est à ces signes naturels que se  joint  ensuite  un   langage plus ou moins artificiel, dont les premiers éléments résultent de la décomposition des cris ou des gestes spontanés [55].  partir de ces premiers éléments, les notions et les rapports se développent et finissent ensuite de consolider ce qui   s'impose finalement comme étant  « l'institution   du langage » [56]. Mais l'organe cérébral du langage ne change pas  avec les moyens employés, car tous les mouvements volontaires  peuvent servir au langage [57]. Ainsi, l'organe du langage fait partie des deux organes spéculatifs fondamentaux : l'un étant l'organe de la conception dont l'organisation se complique avec  l'évolution de la société (par exemple dans la famille [58]  et   l'autre   l'organe  de l'expression ; cette dernière  restera,  d'après  Comte, « toujours simple même dans notre espèce » [59]. Comte rejoignait la position de Gall selon qui le langage jouissait d’un organe spécial  « non seulement dans notre espèce, mais aussi chez tous les animaux supérieurs » [60]. 

Partant ainsi de la comparaison zoologique [61], Comte fait remarquer (précisément dans le chapitre consacré au langage du tome II du Système)  que c'est grâce aux observations  qui  ont  été  faites  sur  les  animaux  qu'ont  pu  être  écartées  ce qu’il appelle les     vaines spéculations   des métaphysiciens sur le langage humain [62] : en effet, tantôt ceux-ci ne considéraient le langage que dans son dernier accomplissement sans en  percevoir la genèse et les différentes phases ; tantôt il rattachait  directement le langage à une source surnaturelle. Avec la théorie positive de Comte, il est clair que, chez les animaux supérieurs, les sons  vocaux  sont  la principale base de l'institution des signes [63]. Comte remarque même que l'imperfection de l'expression vocale entraîne une inaptitude radicale au langage artificiel des signes[64]. C'est ce qu’il peut expliquer biologiquement :                                                            

"L'organe intérieur qui préside à l'institution des signes volontaires doit, en effet, être assisté de moyens suffisants d'exécution extérieure pour comporter une efficacité décisive." [65]

C'est ainsi que, fondée biologiquement, l’expression   est liée aux fonctions affectives et actives ; néanmoins, elle   constitue toujours une fonction intellectuelle [66]. En effet, selon Comte, la partie affective du cerveau commande directement la réaction musculaire, qu'elle soit vocale ou mimique, tandis que sa partie spéculative est plutôt inerte [67]. En effet, l'organe cérébral peut toujours apprendre et inventer des signes nouveaux ; mais ceux-ci ne peuvent constituer un langage que dans la mesure où la fonction de l'expression est subordonnée aux autres fonctions intellectuelles. Ces dernières sont au nombre de quatre : ce sont, d'une part, les deux formes  de  la conception passive ou « contemplation » (que Comte précise comme étant la conception concrète/synthétique et la conception  abstraite/analytique) et, d'autre part, les deux formes de la conception active ou « méditation » (c'est-à-dire l'induction, qui permet la généralisation, et la déduction, qui permet la     systématisation). Même subordonnées aux fonctions conceptuelles, les fonctions expressives ont une  « existence distincte, qui exige un organe propre » [68]. Outre l'activité de cet organe spécial auquel Comte attribue l'initiative des signes [69], le langage exige donc simultanément  l'activité des autres fonctions intellectuelles. Du point de vue des localisations cérébrales qui intéressaient Comte sur les traces de Gall [70], l'organe de l'expression, c'est-à-dire le cinquième organe intellectuel [71], est d'après lui situé à chacune des extrémités latérales de la région spéculative, c'est-à-dire dans un lieu équidistant de l'oeil et de l'oreille.

Les  « signes qui composent un langage quelconque » [72]  résultent de la liaison habituelle  entre un mouvement et une sensation, liaison dans laquelle « le cerveau traduit au dehors  ses diverses impressions intérieures par la relation mutuelle des deux appareils  nerveux qui lui sont extérieurs » [73]. Cette connexité dans la fonction fait que  « tantôt chaque mouvement reproduit objectivement la sensation correspondante, et tantôt le retour cérébral de celle-ci représente subjectivement le mouvement d'où elle émana d'abord » [74]. C'est de cette manière que le langage rattache l'homme au monde : et cela, qu'il s'agisse du premier langage d'action [75] ou qu’il s’agisse d'un langage plus élaboré en relations artificielles [76]. Le premier langage involontaire est la base du langage volontaire qui, s'il est artificiel, obéit cependant toujours à la liaison ordinaire du signe qui se fait entre le mouvement et la sensation :  que ce soit d’ailleurs dans un sens ou dans l'autre. À ce propos, Comte rappelle que l’efficacité des « signes » a été judicieusement comparée par Hobbes « à l’influence générale des relations constantes qui se manifestent entre deux phénomènes quelconques, simultanés ou consécutifs » [77].

Comte analyse les  différentes démarches de l'esprit entre la conception et             l'expression  dont la marche naturelle est, explique-t-il , d'abord contemplative,     puis méditative, et enfin communicative  [78]. En effet, ce que Comte appelle les idées ou images, il les attribue à la contemplation, tandis qu’il attribue les pensées  à la méditation [79]. Toutefois, ces facultés humaines fondamentales ne sont pas pour lui le privilège de l'humanité. Mobilisant les fonctions intellectuelles,  l'organe spécial du langage a cependant l'initiative des signes.

Quant à la théorie proprement sociologique du langage, qui est liée à la théorie biologique  qu'elle  englobe, elle s'affirme si on comprend que   l'intention affective qui [a] d'abord inspiré le signe s'efface graduellement sous  [l'] inspiration pratique [80]. En effet, l'inspiration pratique rend l'expression  « plus rapide et  moins prononcée ».  L’expression avait été abusivement interprétée comme dépendant d'une  convention   arbitraire :   on   peut   enfin selon Comte   en   expliquer   maintenant   « l'universalité spontanée ». Si bien que ce que Comte appelle « l'institution  du langage » [81] se modèle purement et simplement sur les formes de notre existence pratique  et sociale ; aussi la distinction entre les aptitudes individuelles et les effets de la vie sociale a-t-elle l’avantage de permettre de reconnaître les capacités propres aux animaux :

"Cette grande institution est donc spontanément conforme à la transformation nécessaire de notre existence pratique, dont elle annonce le caractère altruiste pendant la plus forte  prépondérance du   régime égoïste." [82]

"Néanmoins, on a beaucoup exagéré l'infériorité mentale des animaux, faute de distinguer assez entre les aptitudes individuelles et les résultats sociaux. Par exemple, l'institution du langage, d'abord  naturel, puis artificiel, qui a tant influé sur notre essor intellectuel, doit être surtout rapportée à la société, comme l'indique leur marche simultanée." [83]

Ce qui veut dire que, si les signes volontaires acquièrent,    «  naturellement » , une « fixité convenable »,  c'est parce que, comme l'explique Comte, leur   « origine élémentaire »  est reconnaissable dans les signes involontaires qui ont été, selon Comte, décomposés  et  simplifiés  tout en restant intelligibles.   Telle est la transition entre la théorie biologique et la théorie sociologique du langage. Le langage volontaire est d’ailleurs une réalité, même chez les animaux supérieurs : c'est ce qu'avait déjà observé le naturaliste Georges Leroy [84]. Mais,  si les signes volontaires ont pu se développer, c'est uniquement parce qu'ils dépendent fondamentalement de la vie en société :

"Outre que ce langage  volontaire est réellement le seul qui doive  nous intéresser directement, il comporte seul un progrès décisif, à mesure que la société se complique et s'étend. Il ne semble particulier à l'humanité que d'après notre socialité supérieure." [85]

Le langage volontaire  ne paraît immobile chez les animaux que faute d'un             examen assez approfondi [86] ; en fait, il est subordonné à la « socialité correspondante »  sans perdre ses   « limites naturelles ».  Or, la   plénitude  du développement social,  qui est réservée à l'humanité, semble démontrer pour Comte que    la vraie théorie générale du langage est essentiellement sociologique, quoique son origine soit  nécessairement biologique [87]. Pour Comte, il n'y a  aucun doute : les signes  artificiels proviennent de l'imitation volontaire  des signes naturels ; en quoi on peut vérifier la tendance générale  de la sociologie à absorber finalement la biologie [88]. Le développement   de la vie sociale entraîna le développement de l'esprit théorique et pratique [89], en diminuant  « la prépondérance initiale de l'affection » [90]. L'expression vocale du langage auditif l'emporta sur l'expression mimique du langage visuel [91]. D'où, l'importance de la parole relativement à la mimique ou à la gesticulation. À  la symbolique des gestes et des premiers cris ont succédé les arts de la  mimique et de la musique : c'est à partir de là que la communication est devenue une transmission intellectuelle, jusque dans le rapport de soi à soi que sont le monologue et la méditation.

III. RÉACTIONS DU LANGAGE SUR LES SENTIMENTS ET LES PENSÉES.

 Dans les tomes I, II et III du Cours de philosophie positive, Auguste Comte manifeste déjà un grand intérêt pour le langage : en particulier pour le langage scientifique et surtout pour l'usage des signes. Concernant le langage scientifique, Comte insiste surtout sur son épuration nécessaire,  sur l'emploi exagéré des métaphores [92], sur la nécessité d'un langage spécial pour la combinaison des idées scientifiques [93]. Comte s'attarde spécialement sur de nombreux termes utilisés par lui, souvent pour la première fois ou dans un sens particulier dont il veut s'expliquer  : il s'agit du  terme nouveau  de  biologie[94], mais également  des termes de    milieu[95],  de    fonction [96] ,   de  ‘phrénologie’ [97], d' instinct[98],   de physique sociale[99], et naturellement du néologisme qu’est le terme de sociologie[100], également  des termes de  passion[101] et de nécessaire[102]. Surtout dans le tome IV, en 1839,  Comte souligne l'utilité qu’il y aurait à mettre sur pied une « philosophie du langage » sur la base de laquelle il propose que soit entrepris un travail d'inspiration nouvelle, relatif à un dictionnaire d’un type nouveau, le « dictionnaire des équivoques » :

"Ce travail consisterait en une  opération inverse de celle qu'on exécute habituellement à l'égard  des synonymes proprement dits.  Au lieu de rapprocher ainsi les mots divers qui ont des acceptions identiques ou fort analogues,   je proposerais de composer une sorte de dictionnaire des équivoques,  où l'on comparerait, au contraire, les différentes acceptions fondamentales d'un terme

unique." [103]

L'intérêt  de cette étude des modifications des termes du langage serait, explique Comte,  « une source  importante de nouveaux documents historiques sur l'éducation progressive de la raison humaine » [104] ; l’étude serait accomplie dans l'esprit  de mieux faire comprendre la  « conception positive de la véritable marche  fondamentale de l'esprit humain et de la société » [105]. Comme on le voit, l’éducation, et l’histoire et la société qui la permettent, influencent nécessairement les doubles jeux du langage et de la pensée, dans une liaison indissoluble.   

Traitant ensuite, dans le Système de politique positive, de points de vue                           plus particuliers de la genèse et du développement du langage - en tant que            fonction biologique dans le tome I et de fonction sociologique dans le tome II -, Comte est amené à envisager l'extension philosophique du langage en examinant « l'ensemble des moyens propres à transmettre hors de nous nos diverses impressions intérieures »[106].  Or, ces moyens constituent un système dans lequel  « la partie la plus usuelle et la moins expressive » [107], c'est-à-dire  « la langue proprement dite »  est inséparable, nous dit Comte, de la partie qui est l'art.  C'est ainsi que la poésie, la musique, la peinture, la sculpture, et l'architecture forment « le complément nécessaire du langage envers nos plus profondes impressions »[108]. Contredisant ensuite Hobbes  sur un point précis, Comte nie que   « l'usage  personnel des signes pour seconder la pensée dût précéder et préparer leur emploi dans  les communications mutuelles » [109]. En quoi, Comte s'oppose également  à Destutt de Tracy et à Condillac, c'est-à-dire aux ‘idéologistes’ de l'époque qui attribuent aux signes un pouvoir  quasi illimité sur la pensée. En effet, selon Comte, la perfection relative de l'analyse mathématique ne  « tient pas, comme l'ont cru les métaphysiciens, et surtout Condillac, d'après un examen superficiel,  à la nature des signes éminemment concis et généraux qu'on emploie comme instruments de raisonnement »[110]. Cela n’empêche pas Comte de reconnaître à Hobbes le mérite d’avoir assimilé la relation des signes entre eux « à l’influence générale des relations constantes qui se manifestent entre deux phénomènes quelconques, simultanés ou consécutifs »[111]. Car c’est précisément ce que Comte traduit dans le sens qu’un phénomène peu devenir le signe de l’autre. De même,  que ce soit dans la simultanéité ou la concomitance, le rapprochement, que Comte juge nécessaire, a lieu entre deux phénomènes constamment associés l'un à l'autre. De ce point de vue, la fixité de l'ordre extérieur s’impose comme  le modèle de notre existence cérébrale.

L’essor du langage appartient inéluctablement à la société, et surtout dans la manière dont ses membres usent du langage soit du point de vue esthétique[112], soit du point de vue artificiel[113]. Si, comme l’écrit Comte, le « public humain »[114] est l’auteur du langage, il n’en reste pas moins pour Comte que les fonctions collectives s'accomplissent nécessairement par l'intermédiaire des organes individuels[115] : il veut dire que la forme collective de la société agit par le moyen des individus, et en l'occurrence par le moyen de leurs paroles. De toute manière, Comte reconnaît l'influence du langage autant sur la vie spéculative que sur la vie active et la  vie  affective, bref sur  notre « existence réelle », qu’elle soit individuelle et collective :  sur  « notre existence réelle, d'abord individuelle, puis collective »[116].

En ce qui concerne l'influence affective du langage, il est clair que, si l'expression résulte du sentiment, réciproquement elle a le pouvoir de le développer en même temps que de le consolider[117]. C'est là une réaction normale qui concerne les affections aussi bien que les instincts sympathiques, certes après l'action que détermine l'expression.  Le langage est avec la pratique le plus puissant stimulant du sentiment : Auguste Comte fait remarquer que c'est là une aptitude que les religions mirent  toujours en pratique, en particulier au moyen de l'exercice de la prière[118]. Cette aptitude stimulante se vérifie à travers les trois moyens de la communication humaine que constituent les modes de l'expression mimique, orale et écrite. Ainsi, pour les évaluer et les comparer, l'expression orale accompagnée de l'expression mimique est plus efficace. Quant à l'expression écrite, elle entraîne, selon Comte, des efforts intérieurs qui  « deviennent une nouvelle source d'excitation affective, pourvu qu'ils n'absorbent pas l'intelligence »[119].

Quant à l'influence intellectuelle proprement dite, Comte y distingue deux sortes de pensées  : les unes sont esthétiques et les autres scientifiques [120]. Aux conceptions scientifiques Comte ajoute les conceptions techniques, qu'il distingue par ailleurs des scientifiques mais qu'il regroupe ici comme étant toutes les notions concernant le « monde extérieur », domaine sur lequel le langage exerce une influence cérébrale identique [121] :

«Car  l’influence cérébrale du langage doit être essentiellement identique envers toutes les notions qui concerne le monde extérieur, soit que leur destination demeure passive ou devienne active. » 

En ce qui concerne les pensées esthétiques, Comte y voit une transition, car l'influence du langage s'y situe entre l'efficacité morale et la réaction scientifique. Les constructions esthétiques, en fait, « ne sont destinées qu'à mieux retracer nos propres sentiments »[122] . Ce mieux retracer résume ici  le processus esthétique, consistant dans les actions d'imitation, d'idéalisation et d'expression[123]. Du point de vue de l’efficacité intellectuelle du langage, Comte souligne une aptitude  du langage consistant à  « seconder la combinaison spontanée des  images intérieures  qui constituent le vrai domaine de l'art » [124].  Cette combinaison  est possible au moyen des signes artificiels  propres à la langue courante, en tant qu’ils sont associés aux formes et aux sons qu'ils suscitent dans la conscience.  Les mots  sont en effet doués d'une aptitude à réveiller nos sentiments ainsi que les images qui  sont en analogie avec eux.  Après la combinaison des images intérieures, ‘embellies’  selon Comte, on communique énergiquement  les sentiments à l'extérieur en suivant  « un  système  équivalent d'images extérieures, fournies par les sons ou les formes » [125].  Alors, les signes utilisés sont, nous dit Comte,  comme les images auxquelles ils se combinent,  « objectifs dans leur source et subjectifs quant à leur siège » [126]. Sur ce schéma, on peut parfaitement comprendre comment peut procéder l'art du musicien ou du peintre.

Quant  à la communication, qui est la véritable destination du langage et, pour ainsi dire, sa raison extérieure, elle peut être théorique, dans le mode oral ou écrit. Comte pense que la communication écrite, préparée par la méditation,  convient mieux aux grandes conceptions. De plus, les théories scientifiques acquièrent leur perfection grâce à l'esprit esthétique : c'est là une idée qui apparaissait déjà dans le Cours de philosophie positive. Dans le Système,  Comte précise que la logique esthétique prépare à la logique scientifique. Déjà  avec la méditation scientifique, l'effet de l'art se fait sentir  : aussi bien dans la spéculation que dans la communication, mais surtout   dans  la  première   phase qui est spéculative car  [a]lors la nature, plus générale et moins déterminée, des conceptions théoriques  les rend mieux accessibles aux réactions poétiques, et même aux images musicales ou graphiques [127]. Le rôle de l’imagerie scientifique, qui n’apparaît pas encore à son époque, se trouve ici largement annoncé par Comte.

Comte revient à son idée fondamentale de  l’efficacité sociale qui agit au cœur même des fonctions intellectuelles. Car l’efficacité théorique du langage peut mieux se concevoir quand on a évalué la relation essentielle du langage à sa « destination sociale »[128]. C’est alors que se comprend mieux la part effective des « signes » dans l’élaboration conceptuelle propre au sens commun. Il faut pour cela surtout distinguer les deux phases de l’élaboration intellectuelle : une première phase durant laquelle « les conceptions ne sont pas encore communicables »[129] et une seconde phase durant laquelle elles le deviennent. La première phase relève plus directement de l’action des sentiments dirigeant inductivement et déductivement  les premières conceptions : les « signes » n’y ont qu’un rôle limité ou accessoire, mais ils peuvent « fixer davantage les éléments et les résultats de chaque spéculation abstraite, trop exposés à s’altérer ou s’effacer sans un tel secours » [130]. Comte fait très justement remarquer qu’au-delà du nombre trois, nous avons besoin des noms pour progresser dans la science du calcul :

« Déjà la numération abstraite nous deviendrait impossible au delà du nombre trois, comme chez les animaux, si l’institution des noms ne nous permettait pas de conserver  et de distinguer 0]les divers groupes d’unité. »[131]

Toutefois, dans cette phase préparatoire, et en dehors des éléments de calcul, les signes-mots ne sont là que pour jalonner la route de la pensée, et Hobbes est pris à témoin, lui pour qui ils ne sont alors, nous dit Comte, que « quelques notes propres à jalonner la route spontanée de l’esprit »[132]. C’est dans la seconde phase, celle directement orientée vers la communication, que les « signes » prennent toute leur importance. À nouveau, et très justement, Comte fait remarquer [133] que la finalité de la communication donne, même à nos pensées les plus personnelles, une élaboration plus objective que subjective, vérifiant leur réalité, leur précision et leur consistance. C’est là qu’on voit se renforcer l’efficacité logique dans la communication théorique, qu’elle soit orale ou écrite.

  

EN GUISE  DE CONCLUSION

Tandis que le langage est envisagé, dans le tome II du Système de politique positive, d’un point de vue abstrait, aspect sous lequel Comte a voulu fonder « la vraie théorie du langage », ensuite dans le tome III Comte va l’insérer dans le grand mouvement d’ensemble de l’évolution humaine et, enfin dans le tome IV, il le fera  mieux apparaître comme l’état définitif d’une grande institution[134]. Terminant le chapitre qu’il lui a consacré dans le tome II sur l’idée que le langage  est une institution essentiellement sociale, Auguste Comte conclut en affirmant que c’est dans le langage que le Grand-Être manifeste son existence, alors que c’est aussi par le langage « qu’il nous initie à la connaissance de l’ordre universel qui le domine »[135]. Grâce à la perception du langage comme élément essentiellement médiateur, Auguste Comte peut alors convertir sa philosophie du langage en une philosophie générale. En effet, il présente l’ordre universel comme imprégnant « la composition même de tous  nos signes, dont l’efficacité résulte toujours de leur fixité, impossible sans la permanence de l’économie naturelle »[136]. Ce qui veut dire que le « monde extérieur », sur lequel nous avons vu que le langage exerce une influence cérébrale, partage justement en tant qu’ « ordre universel » avec le même langage - et cela du point de vue de la médiation indispensable des signes avec le monde extérieur - un lieu commun  ontologique lié à « la permanence de l’économie naturelle ». Cette situation épistémologique provient du fait que tout signe est biface, se référant aussi bien au monde qu’à l’homme, puisque, d’une part, sa partie objective « indique l’ordre extérieur d’où il émane », et, d’autre part, « sa partie subjective suppose l’ordre intérieur qu’il doit consolider en le liant mieux au premier »[137]. Rejoignant encore Hobbes  à travers sa théorie des signes,  Comte  affirme donc, en ce qui concerne les signes, que « [l]a philosophie positive conçoit définitivement les relations volontaires qui les instituent comme une simple extension des relations involontaires qui dirigent le monde réel »[138]. C’est pourquoi nous trouvons chez Comte une épistémologie qui implique une cosmologie dans laquelle le monde et l’homme se trouvent impliqués dans le fondement même du langage humain. C’est ainsi que, pour Comte, la philosophie s’élève au point de vue universel.

D’abord on a vu une étude fondée sur l’examen biologique complété par l’examen sociologique. Ensuite on peut y voir aussi l’origine du ‘sens commun’  et la base de toute pensée scientifique ultérieure. 

               

NOTES

Système de politique positive  (sigle SPP), II,  Paris, Carilian-Goeury, Mai 1852, Tome deuxième  contenant la  Statique sociale ou le  Traité abstrait de l’ordre humain,  p . 216.
2   SPP, I,  op. cit., Juillet 1854, Tome premier contenant le « Discours préliminaire » et l’ « Introduction fondamentale » [Discours préliminaire : pp.1-399] cf.  p. 290.
3  Cf.  Thomas Hobbes,  Léviathan , intr., trad. et notes  de F. Tricaud, Paris,   Éditions Sirey, 1983.  Voir la Première partie, chapitre VI.
4 SPP, I, p. 290.
5  Cf. Aristote,  Poétique,  chapitre I.
6 Cf. Angèle Kremer Marietti, Entre le signe et l'histoire. L'Anthropologie positiviste d'Auguste Comte,, Paris , Klincksieck, 1982 ; voir « La sémiologie naturelle », pp. 214-224.
7 Cf. Thomas Hobbes,  Léviathan,    Troisième partie, chapitres XXXIV et XXXV.
8  Cf. Adam Smith,  Considerations concerning the first formation of  languages, in The Works of Adam Smith, , vol. V, Aalen Otto Zeler, 1963.
9 Cf. Charles Sanders Peirce,  Collected  Papers,  Vol. VIII.
10  Alain Rey rattache la théorie de Comte à la théorie des interprétants de Peirce. Cf.  l’article de Alain Rey, "La théorie positiviste des langages : Auguste Comte et la sémiotique ",  Semiotica,  IV,  1, 1971, pp. 52-74. Voir  également Angèle Kremer Marietti,  "Théorie du signe : Comte entre Saussure et Peirce", Krisis,, Houston,Vol. 1, Number 1,  Houston, 1983 ;  "Auguste Comte et la sémiotique",  RSSI,  Vol. 8, Nos 1 & 2, Ottawa, 1988, pp.. 131-144 .
11   Précisons qu’un qualisign   est de la nature d’une apparence ; un sinsign   est un objet individuel ou un événement ; un  legisign  est de la nature  d’un type général. D’autres vocables désignent encore les signes peirciens. 
12  Cf. Entre le signe et l'histoire. L'Anthropologie positiviste d'Auguste Comte , op. cit.., p.221.   L’autre partie de ma thèse, qui en était, en fait, à l’origine la première partie, a été publiée sous le titre  Le concept de science positive. Ses tenants et ses aboutissants dans les structures anthropologiques du positivisme,  Paris, Méridiens Klincksieck, 1983.
13  Cf. Angèle Kremer Marietti,  "Comte et le retour à une rhétorique originelle", in Romantisme, N° 21-22, 1978  ;  "Théorie du signe : Comte entre Saussure et Peirce", Krisis, Houston,, Vol. 1, Number 1,  Houston, 1983 ;  "Auguste Comte et la sémiotique",  RSSI,  Vol. 8, Nos 1 & 2, Ottawa, 1988, pp.. 131-144 ; "Peirce's  Epistemology as a Generalized Theory of Language", in Living Doubt. Essays  concerning  the epistemology of Charles Sanders Peirce,  Edited by Guy Debrock and  Menno Hulswit, Dordrecht, Kluwer Academic Publishers,  1994, pp. 109-120.
14 SPP, I,  [Introduction fondamentale,  pp.  401-736]  p. 721.
15  Ibid.
16 Ibid.
17 Cf. Les Notions philosophiques. Dictionnaire, volume en deux tomes , dirigé par Sylvain Auroux,   in  EncyclopédiquePhilosophique Universelle,  Paris, PUF,  1990, p. 1688 : «  En linguistique structurale,  le morphème est obtenu par une procédure de segmentation, dont il constitue la borne  inférieure et qui a la phrase pour point de départ. Il est ainsi le segment  linguistique  minimal de surface  auquel on puisse assigner un contenu sémantique. Composé de un ou de plusieurs phonèmes (définis, eux, sur la base d’une pure différence sémantique), il forme un  mot à lui seul (ou   ) , ou entre dans la formation d’un  mot (dé - chant- ons ), au titre de morphème  lexical (lexème  - dont l’inventaire est  ouvert) ou de morphème grammatical (dont l(‘inventaire est clos). »
18  Op. cit., pp. 1944-1945 . Le phonème peut être « une famille de sons phonétiquement apparentés » , ou bien  «  au plan syntagmatique la plus petite unité  susceptible de différencier  des significations intellectuelles « .  
19 SPP, I,  p. 290.
20 SPP, I, p. 290-291 ; SPP, II, p. 227.
21 SPP, I,  p. 277.
22 Cf. Entre le signe et l'histoire, op.cit.,    p. 228.
23 Nous rejoignons ici la position de Alain Rey, op . cit., p. 66.
24  SPP, II, p. 235.
25 Ibid.
26 L'utilisation du terme 'hiérarchie' est  justifiée par Comte dans le trente-sixième leçon, CPP, I, p. 594, note : "J'emploie à dessein  cette expression pour mieux marquer que je ne saurais concevoir  de classification vraiment philosophique  là on l'on ne serait point parvenu à saisir préalablement une considération prépondérante, commune  à tous les cas,  et graduellement décroissante de l'un à l'autre. Elle est, ce me  semble, la  condition fondamentale imposée par la théorie générale des classifications [...]."
27 SPP, I,  p. 291.
28  SPP, I, p. 292.
29  SPP, IV, p. 51.
30  SPP, I, p. 721.
31  SPP, II, pp. 226, 227, 230
32  SPP, II, p. 223.
33  SPP, II, p. 88.
34  Ibid.
35  SPP, II, p. 90.
36  SPP, II, p. 93.
37  SPP, II, p. 102.
38  SPP, II, p.  101.
39  SPP, II, p. 101 , p. 241.
40  SPP, II, p. 241.
41  SPP, II, p. 242.
42  SPP, II, p. 219.
43  SPP, II, p. 218.
44  Ibid.
45  SPP, II, p. 254.
46 Ibid.
47  SPP, II, p. 220.
48 Ibid
49  SPP, II, p. 221.
50 Ibid.
51 Ibid.
52  SPP, II, p. 223.
53  SPP, II,  p. 222.
54  SPP, I,  p. 721.
55 Ibid.
56  SPP, I, p. 635.
57  SPP, I, p. 721.
58  SPP, I, p. 716.
59 Ibid.
60 Ibid.
61  SPP, II, p. 225.  Mais aussi , et inversement,  op. cit., p. 224 : "la connaissance positive de l'homme fournit   l'unique moyen de pénétrer finalement la vraie nature des divers animaux".
62  Ibid.
63  SPP, I, p. 721.
64  SPP, I, p. 636.
65 Ibid.
66  SPP, I, p. 722.
67  SPP, I, Discours préliminaire, p. 290.
68  SPP, I, p. 715.
69  SPP, I, p. 723.
70 SPP, I, p. 716 : « Il faut donc adopter irrévocablement l’opinion de Gall sur la nécessité d’un organe spécial pour le langage, non-seulement dans notre espèce, mais aussi chez tous les animaux supérieurs . » 
71 Ibid.72  SPP, II, p. 220.
73  SPP, II, p. 221.
74  Ibid.
75  SPP, II, p. 222.
76  SPP, II, p. 221.
77  Ibid.
78  SPP, I, p. 718.
79  SPP, I, p. 719.
80  SPP, I, Discours préliminaire, p. 291.
81  SPP, II, p. 219.
82 Ibid.
83  SPP, I, p. 635.
84  Cf. Georges Leroy,   Lettres sur les animaux, (1762-1781),  Paris, Poulet-Malassis, 1862.
85  SPP, II, p. 223.
86  SPP, II, p. 224.
87 Ibid.
88  SPP, II, p.  225.
89  SPP, II, p. 231.
90 Ibid.
91  SPP, II,  p. 230.
92 Cours de philosophie positive (sigle CPP),    Paris,  Hermann,  1975 .   CPP, I,  op. cit., p. 503.
93  CPP, I, p. 546, note.
94  CPP,   I,    trente-sixième leçon,  p. 602.
95  CPP,  I, p.  682.
96  CPP, I, p. 683.
97  CPP, I,  quarante-cinquième leçon, p.  865.
98  CPP, I, p. 859-860.
99  CPP, II, quarante-sixième leçon, p. 15.
100  CPP, II,  op. cit.,   p. 88,  note.
101  CPP, I, quarante-cinquième leçon, p. 856, note.
102 CPP, II,  p. 161 : Comte met en avant le principe des conditions d’existence en lieu et place du dogme des causes finales : «C’est en vertu  de ce principe  vraiment fondamental que, rapprochant directement l’une de l’autre les deux acceptions philosophiques du mot nécessaire, la nouvelle philosophie politique tendra spontanément, en ce qui concerne au moins toutes les dispositions sociales d’une haute importance, à représenter sans cesse comme inévitable ce qui se manifeste d’abord comme indispensable, et réciproquement. »  ; cf. p. 161-162, note. Voir aussi SPP, II, p. 259 : « Dans mon ouvrage fondamental, j’en ai signalé l’exemple le plus décisif, envers les deux sens du mot nécessaire , dont la philosophie positive a seule expliqué l’intime connexité. »
103   CPP, II, quarante-neuvième leçon, p. 161-162,  note.
104  CPP, II, p. 162, note.1
105 Ibid.
106  SPP, II, p. 237.
107  Ibid.
108 Ibid.
109 Ibid.
110  CPP,  op. cit. ,  I,   p. 76-77.
111  SPP, II,  p. 221.
112  SPP, II, p. 257.
113  Ibid.
114  SPP, II, p. 259.
115 SPP, II, p. 238.
116 SPP, II, p. 237.
117 SPP, II, p. 242.
118 SPP, II, p. 243.
119 Ibid.
120 SPP, II, p. 245
121  SPP, II, p. 246.
122  Ibid.
123 SPP, I, pp. 288-289.
124 SPP, II, p. 246.
125 SPP, II, p. 247.
126  Ibid. 
127  SPP, II, p. 252.
128 SPP, II, p. 248.
129  Ibid.
130 SPP, II, p. 249.
131 Ibid.
132 Ibid.
133 SPP,  II, p. 250.
134  SPP, II, p. 253.
135  SPP, II, p. 255.
136 Ibid.
137Ibid.
138 Ibid.