DOGMA

Angèle Kremer Marietti

(Groupe d’Études et de Recherches Épistémologiques, Paris)

 

Auguste Comte et la sémiotique



1. Le concept de système de signes

Pour avoir suivi la courbe du savoir scientifique se définissant dans les sciences positives de son époque, Auguste Comte a été sensible au fait que l'objet de ce savoir évoluait du monde à l'homme. Cette observation n'aboutissait pas simplement à la création de la sociologie. Elle entraînait avec elle une conséquence qui n'a pas été appréciée à sa valeur. En effet, la hiérarchie des sciences se trouvait désormais inversée et, non pas seulement soumise à la suprématie mathématique, mais fondamentalement régie pas l'ascendant sociologique touchant même l'empire mathématique avec ses signes. Le surplomb. de la science humaine — que certains pourront comparer au surplomb de la pensée spéculative hégélienne sur la mathématique — met en relief le concept de système de signes. Pris dans son extension la plus large, il comprend en fait une totalité de systèmes de signes. Là-dessus est fondée la validité d'une zoosémiotique comme base d'une anthroposémiotique, base elle-même d'une logique des signes.

La méthode positive en général s'appuie nécessairement sur l'analyse mathématique. Elle est indissociable de la notion de fonction, qui peut se définir comme une quantité dépendant d'une autre quantité indépendante, et qui est la variable. Certes, chaque science distincte procède à l'étude directe du réel, mais, elle raisonne, autant que possible, sur la base de l'analyse mathématique qui met au centre l'équation; soit une "relation d'égalité entre deux fonctions abstraites des grandeurs considérées" (CPP, I, 138).* C'est pourquoi Comte propose, dans le 4è Leçon du Cours de philosophie positive, le tableau des éléments fondamentaux de toutes les combinaisons possibles ne concernant que les fonctions d'une seule variable x, indépendante, et y, quantité corelative en dépendant. Il énonce les différents modes simples de dépendance, exprimés par dix formules élémentaires où chaque fonction est de pair avec son inverse. Ainsi, les lois des phénomènes suivent-elles ces fonctions com posées des seuls éléments analytiques, au nombre sans cesse croissant avec les difficultés dues à la complexité grandissante des observables. Un codage exprime donc abstraitement les données concrètes du problème: plus grand est le nombre des éléments analytiques disponibles, mieux se fait le passage à l'abstrait. L'équation illustre la relation du concret à l'abstrait, qui, pour Comte, résume l'opération de la science positive. Comte juge difficile mais en principe possible l'établissement des équations des phénomènes complexes comme ceux de la biologie et de la sociologie. La classification des sciences comprend, entre autres, les possibilités, qu'a le savant, de traduire abstraitement le concret, à travers les différents domaines des phénomènes scientifiques. C'est dire que cette classification est "subjective" au sens taxonomique de Bacon, Cournot ou d'Adrien Naville, tandis que celle de Spencer est "objective" puisqu'elle suppose, empiriquement, que la connaissance n'est déterminée que par l'objet (cf. Kremer-Marietti 1982:29 sq.).
Pour Comte, le 'général abstrait', propre aux mathématiques, relève déjà du 'général humain', propre à la sociologie: la sociologie étant un concept résumant l'évolution de l'histoire des sciences à travers les étapes de l'histoire des sociétés. D'ailleurs, la loi des trois états met en évidence l'importance du sujet connaissant dans l'entreprise de la connaissance. Mais Comte affirme aussi l'importance relative de l'objet lorsqu'il insiste sur la nature même des phénomènes, de plus en plus "particuliers" quand on s'oriente des mathématiques vers la sociologie, puisque le fait mathématique concerne le fait astronomique, qui, lui, concerne le fait physique, qui, à son tour, concerne le fait chimique, qui concerne le fait biologique, mais ce dernier concerne aussi le social.



2. Une épistémologie historique et sémiotique

Aussi le point de vue sous lequel Comte aborde le savoir scientifique est-il, dès le principe, historique car il le considère comme une suite, et même comme une série d'événements. Ceux-ci sont liés à l'état des sociétés et des mentalités. Toutefois, pour Comte ce savoir est aussi d'ordre sémiotique, car "les théories scientifiques (sont) autant de grands faits logiques" (CPP, I, 27). Notons tout de suite le sens de ce terme de logique: il n'existe pas pour Comte de "logique" à part, mais l'histoire des sciences et des sociétés comporte une logique inhérente. C'est la source des multiples "logiques" opérant sur différents systèmes de signes, que sont, par exemple, les sciences positives, ou encore les sociétés, soit considérées dans leur continuité séparée, soit considérées, abstraitement, dans un moment déterminé. Aussi, les premiers "faits" pour Comte, en matière de savoir, ce sont les "sciences positives" elles-mêmes, constituées dans une chronologie positive.

Les sciences constituées comportent des théories. La hiérarchie est un savoirs de l'objet science (de la science comme objet) dans lequel le sujet n'est impliqué qu'en tant que producteur dont les fondements s'objectivent dans la réalisation de l'objet science. Le modèle de l'abstraction scientifique — dans la mesure où celle-ci est l'opération même de la science — est alors le modèle d'abstraction représenté par l'analyse mathématique. Sur cette base, Comte étudie les possibilités du passage du concret à l'abstrait offert par le calcul. Lorsque les équations entre les quantités sont impossibles, le chercheur traite des équations correspondantes aux équations impossibles, et ce avec un jeu de quantités auxiliaires reliées aux quantités primitives; ces "auxiliaires" ne sont autres que les différentielles. L'analyse transcendante exposée par Comte est, en fait, l'analyse infinitésimale de Leibniz. Je n’ai pas retrouvé la théorie de l'homogénéité que, dans la 5è Leçon, Comte dit avoir construite en 1818; mais il évoque un "principe d'homogénéité" sur lequel repose la considération de la relation du concret à l'abstrait. Il l'énonce ainsi: "L'exactitude de toute relation entre des grandeurs concrètes quelconques est indépendante de la valeur des unités auxquelles on les rapporte pour les exprimer en nombres" (CPP, I, 181). Sous ce rapport, l'analyse transcendante permet la plus grande généralité. Par dessus tout, Comte apprécie la méthode des variations faisant entrer dans le domaine du calcul l'établissement des équations différentielles. La règle générale de la logique spéculative propre à l'esprit positif de la science est qu'une proposition doit pouvoir être réductible à l’énonciation d'un fait, particulier ou général, faute de quoi elle est inintelligible. L'expérimentation et l'analyse mathématique permettent la découverte des "lois effectives", ou "relations constantes de succession et de similitude" (CPP, II, 338). L'analyse et l'expérience ne doivent pas se subalterniser l'une l'autre. En mathématiques, c'est, souligne Comte, l'impossibilité de la mesure immédiate qui a déterminé la recherche indirecte. De toute façon, les grandeurs mesurables directement ne le sont qu'avec des grandeurs "purement artificielles, créées expressément par nous pour composer une détermination directe" (CPP, I, 100).

C'est ainsi que la langue généralisable des mathématiques est avant tout un système de relations étant donné que l'analyse mathématique est "la véritable base rationnelle du système entier de nos connaissances positives" (CPP, I, 119). Le succès de ce modèle ne tient pas tant au caractère "simple et concis" des signes utilisés, mais au fait que ces signes expriment des idées simples (CPP, I, 120).


3. Les mathématiques conçues comme systèmes de signes

Dans l'approche comtienne des mathématiques — même si Comte méconnaît les travaux de ses contemporains Hamilton (1805-1865) et Grassmann (1809-1877) — ce qui importe aux yeux de Comte, c'est essentiellement le fait qu'elles constituent un système et même plusieurs systèmes de signes. Cela demeure actuel quels que soient les progrès de la science mathématique. Il est vrai que d'un point de vue sémiotique l'approche comtienne des mathématiques se trouve valorisée. Il est significatif que très tôt, dès 1819, Auguste Comte (il avait 21 ans) a abordé la philosophie des mathématiques du point de vue des rapports entre la "langue ordinaire", la "langue arithmétique", et la "langue algébrique", en traitant tout particulièrement "des effets généraux des signes pour la combinaison des idées".

Les Essais sur quelques points de la philosophie des mathématiques (1819) (EJ, 491 sq.) comparent les trois "langues" dans lesquelles "les hommes" pensent les idées de relation quantitative. Ressort, tout d'abord, la pauvreté de la "langue ordinaire" relativement aux idées de quantité, avec un lexique tel que 'nombre', 'différence', 'produit', 'plus', 'moins'; et 'très', 'beaucoup', 'peu'.

Les périphrases de la 'langue ordinaire", en outre, embarrassent l'esprit, au contraire l'emploi des signes arithmétiques apporte clarté et simplicité "dans le discours et dans les raisonnements" (EJ, 497). La comparaison avec la langue algébrique avantage même celle-ci par rapport à la langue arithmétique, aussi la langue algébrique est-elle "meilleure": elle évite les périphrases comme . la langue arithmétique, et plus encore qu'elle; de plus, elle ne s'en tient pas à une valeur particulière comme la langue arithmétique, et sa solution générale peut être "transportée à tous les états possibles des données" (EJ,498). Le principe jouant en faveur de la langue algébrique par rapport à la langue arithmétique s'énonce comme suit: "II est plus facile de raisonner d'une manière générale en se servant de signes généraux qu'en se servant de signes particuliers" (EJ, 499). Ce principe s'avère prouvé "dès que la chaîne des déductions se complique un peu davantage" (EJ, 500) et que par la "langue des lettres" l'algèbre peut représenter par une seule lettre p une expression aussi longue que a/b + d – e + f g h/m + k-l. Dans une perspective sémiotique relevons surtout que, dans ses recommandations aux élèves, Comte jugeait utile de "leur faire voir que toutes les transformations qu'ils effectuent sur les équations pour dégager l'inconnue, ne sont autre chose que de véritables transformations de grammaire, absolument analogues aux arrangements de mots que l'on fait en latin et dans d'autres langues et qui ont également pour but de rendre les phrases plus claires, etc., etc." (EJ, 503). Ainsi, pour Comte il s'agit effectivement de traduction et de règles de grammaire à suivre. Tout problème, écrit-il, doit d'abord être traduit en langage algébrique. Ensuite vient un "travail de grammaire" ayant pour objet les "premières phrases", ou "équations primitives", afin de les rendre "assez simples et assez claires pour qu'on y puisse saisir tout de suite les lois suivant lesquelles les inconnues dérivent des données" (EJ, 504). Et, de nouveau, s'impose un travail de traduction en langage ordinaire. Entre les deux traductions, se tient la résolution des équations "qui est purement grammaticale". Très judicieusement, Comte fait remarquer que, concernant la première traduction, on ne connaît guère de règles: cette partie faible de la science est néanmoins la plus importante et la plus difficile à gérer. L'acte scientifique essentiel consiste à exprimer par des équations les relations établies par l'énoncé d'une question.



4. L’importance de l’équation dans l’épistémologie comtienne

La même année, d'autres travaux, Essais sur la philosophie des mathématiques, ont occupé Auguste Comte (EJ, 507 sq.). Ils confirment le lecteur du Cours de philosophie positive en ce qui concerne l'importance et le rôle de l'équation dans l'épistémologie comtienne. Car, écrit Comte, "une équation, en mathématiques, n'est autre chose qu'une comparaison" (EJ, 509). Et "toutes les comparaisons imaginables", portant sur des quantités abstraites, ne peuvent jamais faire autre chose que de "comparer une quantité à une autre, sous le rapport unique de quantité" (ibid.). Forme la plus simple de la comparaison mathématique, l'équation est la plus essentielle car les autres formes peuvent s'y réduire: ainsi en est-il de la proportion. C'est déjà la méthode et son histoire qui importe plus à Comte que l'histoire même d'une science; du moins, "l'histoire d'une science (...) doit être considérée essentiellement comme ayant pour objet beaucoup plus la méthode que le matériel de la science, c'est-à-dire que les applications de la méthode" (EJ, 513). Hélas, les histoires scientifiques du temps de Comte portaient davantage sur le "matériel" que sur la méthode! Dans les mêmes essais, Comte traite encore de la comparaison entre les "trois langages" (ibid.). Il les désigne comme étant "la langue maternelle ou vulgaire, la langue arithmétique et la langue algébrique" (ibid.), sans compter "le langage primitif des calculs ou celui des doigts et enfin celui des cailloux" (ibid.).

Soulignant l'avantage de la langue algébrique, Comte écrit — ce qui semble un "progrès" par rapport aux essais précédents — que "le calcul de Leibniz et de Lagrange" facilite la première traduction en langage algébrique: le calcul "empoigne" la question presque immédiatement. Pourquoi? "Parce que (...) la notation de Leibniz ou Lagrange permet de raisonner sur les fonctions encore entièrement inconnues presque aussi facilement que dans l'algèbre ordinaire on raisonne sur des quantités immédiates, ou sur des fonctions dont la forme est connue" (EJ, 515). Considérant le calcul infinitésimal comme un perfectionnement de l'algèbre, et se plaçant au point de vue général, Comte invoque donc la "langue algébrique" pour désigner les différents systèmes de notation, et montre encore la supériorité du langage algébrique, d'abord sur le langage ordinaire, ensuite sur le langage arithmétique. Le principe est
le même que précédemment: "II est plus facile de faire des raisonnements généraux avec des signes généraux qu'avec des signes particuliers" (EJ, 519). Telle est la différence essentielle entre l'arithmétique et l'algèbre.

D'où vient pour Comte cette supériorité des signes généraux? Elle vient de la supériorité qui tient à "l'analogie des signes avec les idées qu'ils sont destinés à représenter" (EJ, 520). C'est en quoi Auguste Comte se démarque nettement de Condillac, qu'il cite dans les différents essais mathématiques de 1819, et qu'il critique dans le Cours de. philosophie positive, 3è Leçon: l'influence réelle des signes a été exagérée par Condillac. Dans le premier semestre de 1830 — durant lequel a été écrit le 1er tome du Cours — Comte, qui reconnaît l'influence "très réelle" des signes, insiste davantage sur les "conceptions analytiques" , qui "ont été formées sans que les signes algébriques fussent d'aucun secours essentiel, autrement que pour les exploiter après que l'esprit les avait obtenues" (CPP, I, 121). Serait-ce donc un recul par rapport à 1819 ? Il nous semble que les signes jouent bien un rôle dans l'analyse mathématique envisagée en 1830, mais lié aux conceptions qu'ils représentent; et déjà en 1819, Comte insistait sur "l'analogie des signes avec les idées qu'ils sont destinés à représenter" (EJ, 520). Bref, les signes représentent les idées, mais celles-ci sont premières; et pour les exploiter, on doit user de signes qui leur permettent d'œuvrer. C'est la simplicité des idées — représentées par des signes — qui fait la supériorité de la "science du calcul".

Malgré le rejet des thèses de Condillac, et si l'on se souvient de l'analogie explicitée en 1819, le texte de 1830 — tout en montrant les conceptions analytiques indépendantes, dans leur genèse, des signes algébriques — implique que ces mêmes signes permettent d'exploiter les conceptions qui priment sur les moyens employés pour leur donner corps. Comte restitue une démarche originale de l'esprit créateur sur ses productions: il y a, en 1830, "langage scientifique" — donc formé de signes — mais ce ne sont pas les signes seulement qui font le langage, ce sont les idées par rapport auxquelles les signes sont des "artifices" <1>

Car, ne l'oublions pas, c'est dans la même Leçon, la troisième, que Comte dégage le caractère de l'analyse mathématique comme étant "la véritable base rationnelle du système entier de nos connaissances positives" (CPP, I, 119). Le système entier des connaissances positives n'est autre qu'un lien global de coordination à l'endroit de ces autres ensembles de coordination que sont les sciences positives en elles-mêmes. La science mathématique est définie par rapport au but de cette science: "déterminer les grandeurs les unes par les autres, d'après les relations précises qui existent entre elles" (CPP, I, 106). C'est en quoi elle est le modèle des autres sciences, et Comte désigne par l'appellation de "mathématique concrète" une science qui découvrirait les équations de tous les phénomènes naturels étudiés par les autres sciences. Mais ce qui est valable pour l'astronomie, l'acoustique, l'optique, ne l'est plus pour d'autres sciences comme la biologie ou la sociologie; aussi Comte restreint-il cette désignation aux sciences de la géométrie et de la mécanique. La mathématique abstraite se compose essentiellement du calcul, terme pris dans sa plus grande extension, comme le souligne Comte. Selon M. Serres (1975: 75) un tel calcul a pour point de départ la "connaissance de relations précises, c'est-à-dire d'équations, entre les diverses grandeurs que l'on considère simultanément". C'est en vertu de sa classification, dont il applique le principe général, que Comte met à la base de la mathématique et des autres sciences positives l'analyse mathématique, car ses idées sont "à la fois plus abstraites, plus générales et plus simples que les idées géométriques ou mécaniques" (Serres 1975:76). C'est pourquoi ces dernières sont fondées sur les premières. "Très réelle" est l'influence des signes, mais ce qui passe avant les signes, c'est le système de signes qu'est l'analyse mathématique, et qui a son origine pragmatique dans les équations. La systémique régit la sémiotique



5. L’option sémiotique dans la systémique

Au commencement et à la fin des travaux mathématiques se trouvent les équations. Seules les fonctions abstraites entrent dans ce que Comte reconnaît pour une véritable équation. D'où cette définition de l'équation: "une relation d'égalité entre deux fonctions abstraites des grandeurs considérées" (CPP, I, 138; PP, 85). Les "vraies" équations analytiques sont abstraites; et si le nombre de leurs fonctions est infini, il est possible, néanmoins, de ne considérer que les fonctions élémentaires qui, elles, sont en petit nombre. Les "éléments" invoqués par Comte sont donc les fonctions: "somme", "différence", "produit", "quotient", "puissance", "racine", "exponentielle", "logarithmique", "circulaire directe", et "circulaire inverse". Tels sont les différents modes simples de dépendance abstraite, concevables entre x et y. Ce sont les éléments composant directement les fonctions abstraites. Rien d'a priori en cela, car le tableau de Comte s'appuie uniquement sur l'état de la science de son époque. Les calculs algébrique et arithmétique se complètent dans la solution d'une question de calcul: le premier transforme les équations en mettant en évidence le mode de formation des quantités inconnues par les quantités connues, le second évalue les formules obtenues. Alors que le premier considère les quantités quant à leurs relations, le second les envisage quant à leurs valeurs. Alors que l'algèbre a pour objet la résolution des équations, l'arithmétique a pour objet l'évaluation des fonctions; ainsi la première est le calcul des fonctions et la seconde le calcul des valeurs. Selon la remarque de Michel Serres (1975:91), au lieu d'arithmétiser l'analyse — qui est la tendance de l'évolution des mathématiques du XVIIè au XIXè s. — Comte algébrise l'arithmétique. Pour Comte, effectivement, ce qui est essentiel, c'est le calcul des fonctions, en quoi se résume la véritable science.

Cette option fondamentale de Comte est sémiotique, elle lui donne l'équation même du travail scientifique en général: la traduction du monde concret en un système abstrait. C'est la distinction concret/abstrait qu'il faut retenir comme le moteur de l'activité scientifique, que Comte conçoit comme sémiotique malgré sa méfiance à l'endroit des signes en tant qu'individuels. La loi abstraite repose donc sur un fond pragmatique originaire, mais elle est le seul schéma explicatif du monde, en tant qu'elle est non concrète et non empirique puisqu'elle a pour modèle la langue algébrique. La "généralité" est à ce prix: sémiotique dans une systémique.

Pour Comte, du point de vue statique — c'est-à-dire en dehors de la conception de la génération d'une théorie — la science constitue un système composé d'éléments et de lois, qui ne sont que des relations entretenues par les éléments les uns avec les autres. Ainsi, les signes n'ont d'intérêt que compris dans une logique propre ou dans un système qui les organise. C'est pourquoi, lorsque Comte évoque les nombres imaginaires, il les assimile à des faits analytiques et refuse ce qu'il nomme la confusion entre l'idée de fonction et l'idée de valeur, c'est-à-dire entre le point de vue algébrique et le point de vue arithmétique. Ce qui prouve du reste qu'il est bien au courant de la mutation que subit la mathématique contemporaine, mais il préfère minimiser la théorie des nombres au bénéfice des tables numériques. Cette option est peut-être une "erreur de pronostic" (Serres 1975:11) quant au développement ultérieur des mathématiques; or, elle n'en est pas moins systématiquement reliée à une conception comtienne que nous disons sémiotique. Il est évident que le langage scientifique et, par excellence, le langage analytique relèvent de la "logique des signes". Cette sémiotique obéit à la systémique de la classification donnant le pas au plus abstrait sur le moins abstrait. En effet, la classification
comtienne des sciences peut se lire également comme une classification des langues scientifiques selon la nature de leurs signes: la mathématique est une langue de signes abstraits et généraux auxquels, pour œuvrer, s'adjoignent des signes concrets en rapport avec la mesure des grandeurs. L'astronomie, la physique, la chimie, et la biologie, ainsi placées dans leur ordre de décroissance relativement à l'abstrait, sont des langues de signes abstraits et généraux auxquels s'adjoignent des signes en majorité concrets. (Telle une autre source du "général", certains signes collectifs peuvent s'y ajouter cependant.) La sociologie enfin est une langue de signes abstraits, concrets et surtout collectifs: la généralité y dépend davantage du collectif que de l'abstrait proprement dit. Cette échelle encyclopédique n'est pas sans être confirmée par la division des signes en trois classes, opérée par Charles Sanders Peirce (1966:241), explicitant les différences entre signes des Possibles ou signes abstraits, signes des Evénements ou signes concrets, et signes des Collections ou signes collectifs (cf. Kremer-Marietti 1983). Or, cette "logique des signes" pensée par Comte dépend étroitement de la loi des trois états.



6. L'anthroposémiotique de Comte

Le projet sémiotique prend sa forme définitive avec la conception des trois "logiques" : la "logique des sentiments", la "logique des images", et la "logique des signes", qui toutes ensemble constituent la "logique positive". Simple complément des effets théoriques liés à la classification, il s'agit ici des effets théoriques liés à la loi des trois états. En effet, le premier état, qui est théologique, s'articule en trois sous-états: fétichisme, polythéisme et monothéisme. A chacun de ces sous-états correspond un type de "logique", dans le sens de "système de pensée": la logique des sentiments est propre au fétichisme, la logique des images relève du polythéisme, et la logique des signes dépend du monothéisme. La théorie du langage de laquelle relève cette conception des trois logiques est explicitée dans le tome II du Système de politique positive, car la "logique" est ici "l'office intérieur propre au langage" (SPP, II, 241), qu'il s'agisse de la "partie esthétique du langage humain" (SPP, II, 257) ou de ses "signes artificiels" (ibid.). Il n'est pas de progrès quelconque qui ne se traduise par l'acquisition de termes nouveaux. C'est indiquer le rapport étroit entre l'essor du langage et celui de la société (SPP, II, 259). La théorie comtienne du langage et du signe, naturel ou artificiel, couronne la statique sociale exposée dans le Système de politique positive, car le langage appréhende scientificité et poéticité, médiatisant famille et société, et reliant imagination et entendement au sentiment. D'où le rôle de la théorie du langage de relier les théories de la propriété et de la famille aux théories de l'organisme social et de l'existence sociale.

La théorie sémiologique de Comte doit explicitement à Hobbes le double repérage du signe, terme à polysémie large, qui est "comme résulté d'une certaine liaison habituelle, d'ailleurs volontaire ou involontaire, entre un mouvement et une sensation" (SPP, II, 220). L'unité biface du signe présente le lieu d'un circuit réversible: la sensation (ou encore un ensemble d’ "images intérieures") peut être aussi le signe indiciel du mouvement (ou encore un ensemble d’ "images extérieures"). Mais, inversement, le mouvement peut être le signe de la sensation. Cette origine somatique fait du signe une liaison entre la sensation et le mouvement, qui a son assise cérébrale: "C'est ainsi que le cerveau traduit au dehors ses diverses impressions intérieures par la relation mutuelle des deux appareils nerveux qui lui sont extérieurs. La communication suit d'ailleurs la même marche essentielle, soit que l'appareil moteur et l'appareil sensitif appartiennent à un même individu ou à deux distincts" (SPP, II, 221). Or, à la base de cette connexion sensation/mouvement, se trouve la distinction fondamentale introduite par l'anatomiste et physiologiste Xavier Bichat (1771-1802). Cette distinction concerne une double opération observée dans la vie animale autant que dans la vie organique. D'une part, l'action des corps extérieurs qui affectent les sens; d'autre part, l'action du cerveau où naît la volition à la suite de la sensation; c'est ce qui se passe dans la vie animale. Le même schéma se retrouve dans la vie organique avec le double mouvement d'assimilation, d'une part, et d'exhalaison ou de sécrétion, d'autre part (Bichat 1973:13-14). Dans l'un et l'autre cas, il s'agit d'un schéma cybernétique auquel est réductible le couple sensibilité/contractilité, ou connaissance/action: un
noyau dont dépend la vie de nutrition, d'abord, et la vie de relation, ensuite. Un attribut passif et un attribut actif permettent, chez Comte, de concevoir l'animalité fondamentale, avec un troisième attribut qui est désigné comme "vitalité intermédiaire" caractérisant la spontanéité animale: "Affectée par les sensations, elle inspire les mouvements" (SPP, I, 600). Ainsi, les deux versants de l'arc réflexe sont reliés par cette "vitalité intermédiaire", et c'est dans cette dernière qu'il faut reconnaître la racine zoologique du signe, défini comme la liaison entre deux attributs connexes. Or, ce schéma cybernétique fondamental s'impose autant dans la fonction de l'art que dans celle du langage. Elle préside au schéma d'activité. Constant dans la perspective comtienne, ce schéma est distribué entre "théorique" et "pratique": "La première (l'activité théorique) se borne à manifester l'état intérieur de l'être animé; tandis que, dans la seconde (l'activité pratique), il modifie le monde extérieur" (SPP, III, 54). D'où, comme il apparaît, l'extension de ce schéma cybernétique fondamental dans le domaine politique avec la distinction spirituel/temporel. Une homologie traverse toute la systématique comtienne, elle en est la règle fondamentale (cf. Kremer-Marietti 1980). En effet, toutes les symétries antithétiques obéissent à cette règle dedans/dehors, subjectif/objectif, mais encore concret/abstrait. Car la régularité du logos n'est finalement que la régularité linguistique ou logique, calquée sur une homologie naturelle, propre à la zoosémiotique fondamentale.



7. Une théorie générale du langage

Les signes-liaisons, qu'ainsi Comte conçoit, constituent le langage tout entier. Il se produit une action de systématisation solidaire de l'homme au monde, qui est le fait du langage. Avec Comte nous ne sommes pas devant le "système de signes" du langage de la linguistique, nous sommes dans ce système dès que nous parlons. A la distinction saussurienne audition/phonation, correspond la distinction comtienne sensation/mouvement. La différenciation saussurienne entre concept et image acoustique — et qui est couramment connue comme étant identique à celle entre signifié et signifiant — se retrouve dans celle de Comte entre "images intérieures" et "images extérieures", et qu'il invoque à propos de l'art, origine et fin du langage (SPP, II, 246 sq.). Une explicitation des trois logiques est alors donnée dans leur genèse, afin de les faire collaborer effectivement dans leur aboutissement qui est ce que Comte appelle la "logique positive". Dans celle-ci "chaque mot rappelle autant que possible une image, et chaque image un sentiment" — d'où, notons-le, momentanément l'équivalence du "mot" et du "signe". En effet, il faut comprendre qu'entre les émotions (subjectives) et les signes (objectifs) s'interposent les images, qui sont subjectives quant à leur siège et objectives quant à leur source. D'où alors, par le triple effet des émotions, des images et des "signes", tout le logos esthétique et scientifique peut se trouver récapitulé par un schéma relationnel et dynamique (voir FIGURE), auquel il faudrait donner, à l'occasion, une interprétation cybernétique:



FIGURE



Émotions <———> Images <———> Signes




Alors que la logique des sentiments est "l'art de faciliter la combinaison des notions d'après la connexité des émotions correspondantes" (SPP, II, 239) — parce que les organes affectifs sont plus énergiques que les organes spéculatifs —, la logique des images, qui devra collaborer avec la première, est plus facultative puisqu'une notion se lie plus facilement à une image qu'à un sentiment. Enfin, la logique des signes lie les signes à nos pensées d'une manière moins spontanée et moins intime que les deux premières. Toutefois, les signes artificiels sont en liaison directe avec les notions; ainsi en est-il des signes mathématiques parmi lesquels sont privilégiés par Comte les signes algébriques. En regard à nos sentiments que nous ne pouvons reproduire à volonté pour combiner nos idées, nos images ont une certaine faculté de reproduction et nous pouvons les lier volontairement à des notions. Mais les "signes" rendent plus facile la déduction, aussi l'emploi des "signes" s'est-il étendu à des sujets quelconques. La liaison des signes aux idées ne requiert pas le secours d'images ou de sentiments: elle peut être directe.

Comte voit, dans l'usage exclusif des signes (sans les images ni les sentiments), le monde intérieur relié artificiellement au monde extérieur; c'est pourquoi il recommande l'usage conjugué des trois "logiques". Si, pour ne pas s'embarrasser de la terminologie comtienne, on mettait sur le statut de "signes" aussi bien les sentiments que les images et les signes (artificiels) de Comte, on verrait, là encore, une possibilité de comparaison avec la théorie de Peirce et ses dix principales classes de signes, surtout avec les trois premières, les qualisigns, les iconic sinsigns et les indexical sinsigns. La logique des sentiments peut s'assimiler à la logique des qualisigns; la logique des images relèverait de la classe des sinsigns; enfin, la logique comtienne des signes rejoindrait, en fait, plusieurs classes de sinsigns et de legisigns. La première logique, qui est celle du fétichisme, dispose d'apparences qualitatives, puisque l'objet unique est doué d'une métaphore et d'un fétiche (CPP, V, 81). La logique des images du polythéisme joue sur les similitudes des événements et ouvrent sur la fiction. La logique des signes du monothéisme recherche les signes généraux et abstraits. Mais la trace de l'origine affective et esthétique du langage ne se perd jamais: si le langage est né de l'art, c'est que primitivement l'art est un langage. Mimique et musique ont collaboré à cette naissance, chacune engendrant des arts spécifiques. En tant que reliée à une musique primitive, postérieure à une mimique primitive, l'expression vocale permet de produire des signes exprimant des émotions et des pensées (la raison en est, pour Comte, que l'appareil de l'expression vocale dépend intimement du cerveau). De plus l'expression vocale offre une possibilité nouvelle très enrichissante, celle du monologue, ce que le langage gestuel permet difficilement. Le berceau du langage se trouve repéré dans ces signes, que suppose Comte, et qui sont "également susceptibles de se lier aux deux sortes d'images" (intérieures et extérieures) (SPP, II, 247).

Le positivisme de la Synthèse subjective (1856) débouchera sur une définition plénière de la "logique", ou du logos, comme "le concours normal des sentiments, des images et des signes, pour nous inspirer les conceptions qui conviennent à nos besoins, moraux, intellectuels, et physiques" (SS, 27). Visant, dans cet accomplissement, à combiner élaboration et communication, Auguste Comte composera son dernier ouvrage suivant une démarche qui met, finalement, en œuvre la double capacité phonique et graphique du signe — dans une algèbre universelle.

Notes

* Article paru in RSSI : Recherches Sémiotiques / Semiotic Inquiry. N° 1-2, Vol. 8. Association Canadienne de Sémiotique, Ottawa, 1988.
Les sigles CPP (Cours de Philosophie positive), EJ (Écrits de jeunesse), SPP (Système de politique positive), PP (Philosophie première), SS (Synthèse subjective) renvoient aux éditions utilisées, telles qu'indiquées dans la bibliographie.
1 Par ailleurs, Comte parlera, comme nous le verrons, des "signes artificiels", tout comme il appelle "artifice philosophique" l'hypothèse de l'immobilité des parties de l'univers (CPP, I, 448). Ici Comte affirme que les inventions mathématiques ne sont pas dues à un "artifice quelconque du langage scientifique" (CPP, I, 121) mais aux seules idées.

Bibliographie


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Résumé

Si le principe général de l’épistémologie comtienne est la nécessité du passage du concret à l’abstrait, représenté par l’analyse mathématique, il n’en demeure pas moins qu’en définitive le « général abstrait » des mathématiques relève du « général abstrait de la sociologie ». Du fait de l’inversion de la hiérarchie, la science sociale comporte théoriquement la totalité des systèmes de signes que sont les langages scientifiques. Conçues comme systèmes de signes, les mathématiques – et surtout l’analyse infinitésimale – détiennent leur force de l’emploi de signes généraux représentant des idées générales. Privilégiant le calcul des fonctions sur le calcul des valeurs, Comte y voit le modèle de la pensée scientifique. Du point de vue des signes des langages scientifiques, la classification comtienne des sciences s'ordonne aux trois classes de signes de Peirce: signes abstraits, signes concrets et signes collectifs.
Les systèmes de signes scientifiques peuvent ainsi se ramener à leur origine dans la "logique des signes" du monothéisme. La vision complète de la "logique positive" comprend, en outre, les deux autres logiques primitives que sont la "logique des images" du polythéisme et la "logique des sentiments" du fétichisme. Comte reconstitue la racine zoologique du signe sur la base des deux versants de l'arc réflexe et de son complément dans un troisième qui est la "vitalité intermédiaire". Se trouve établie par Comte une anthroposémiotique qui a sa source dans une zoosémiotique.
La sémiotique comtienne révèle ainsi une homologie qui traverse toute la systématique sur la base de ce schéma cybernétique fondamental fondé sur la relation intérieur/extérieur, ou dedans/dehors (input / output), que l'on retrouve dans les perspectives politiques: spirituel/temporel, comme dans les considérations méthodologiques: subjectif/objectif, ou épistémologiques: concret/abstrait. Le "signe" est alors supposé placé dans un troisième liant les deux éléments. A partir de là, Comte récapitule le logos, esthétique et scientifique.

Abstract

Although the obligatory passage from the concrete to the abstract as represented by mathematical analysis constitutes the general principle of Comtist epistemology, the "abstract general" of mathematics nonetheless is subordinate to the "abstract general" of sociology. As a resuit of this inversion of hierarchy, social science theoretically encompasses, insomuch as they are sign Systems, ail scientific languages. Conceived as a sign system, mathematics — and especially infinitésimal analysis — owes its force to the use of general signs representing general ideas. In that the calculation of functions takes precedence over the calculation of values, Comte considers this to be the model of scientific thought.
In terms of the signs of scientific language, Comte classifies the sciences according to the three categories of signs established by Pierce: abstract signs, concrete signs, and collective signs.
Systems of scientific signs may thus be linked to their origin in the "logic of signs" of the monotheistic stage of man. The total vision of "positive logic" also includes the two other primitive logics, i. e., the "logic of images" of the polytheistic stage and the "logic of emotion" of fetishism. Comte reconstitutes the zoological roots of the sign based on the two sides of the reflex arc and a complementary third side constituting the "intermediary vitality", thus establishing an anthroposemiotics which has its roots in zoosemiotics.

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