Angèle Kremer Marietti
(Groupe d’Études et de Recherches Épistémologiques,
Paris)
Auguste Comte et la sémiotique
1. Le concept de système de signes
Pour avoir suivi la courbe du savoir scientifique se définissant dans
les sciences positives de son époque, Auguste Comte a été sensible
au fait que l'objet de ce savoir évoluait du monde à l'homme.
Cette observation n'aboutissait pas simplement à la création
de la sociologie. Elle entraînait avec elle une conséquence qui
n'a pas été appréciée à sa valeur. En effet,
la hiérarchie des sciences se trouvait désormais inversée
et, non pas seulement soumise à la suprématie mathématique,
mais fondamentalement régie pas l'ascendant sociologique touchant même
l'empire mathématique avec ses signes. Le surplomb. de la science humaine — que
certains pourront comparer au surplomb de la pensée spéculative
hégélienne sur la mathématique — met en relief le
concept de système de signes. Pris dans son extension la plus large,
il comprend en fait une totalité de systèmes de signes. Là-dessus
est fondée la validité d'une zoosémiotique comme base
d'une anthroposémiotique, base elle-même d'une logique des signes.
La méthode positive en général s'appuie nécessairement
sur l'analyse mathématique. Elle est indissociable de la notion de fonction,
qui peut se définir comme une quantité dépendant d'une
autre quantité indépendante, et qui est la variable. Certes,
chaque science distincte procède à l'étude directe du
réel, mais, elle raisonne, autant que possible, sur la base de l'analyse
mathématique qui met au centre l'équation; soit une "relation
d'égalité entre deux fonctions abstraites des grandeurs considérées" (CPP,
I, 138).* C'est pourquoi Comte propose, dans le 4è Leçon du Cours
de philosophie positive, le tableau des éléments fondamentaux
de toutes les combinaisons possibles ne concernant que les fonctions d'une
seule variable x, indépendante, et y, quantité corelative en
dépendant. Il énonce les différents modes simples de dépendance,
exprimés par dix formules élémentaires où chaque
fonction est de pair avec son inverse. Ainsi, les lois des phénomènes
suivent-elles ces fonctions com posées des seuls éléments
analytiques, au nombre sans cesse croissant avec les difficultés dues à la
complexité grandissante des observables. Un codage exprime donc abstraitement
les données concrètes du problème: plus grand est le nombre
des éléments analytiques disponibles, mieux se fait le passage à l'abstrait.
L'équation illustre la relation du concret à l'abstrait, qui,
pour Comte, résume l'opération de la science positive. Comte
juge difficile mais en principe possible l'établissement des équations
des phénomènes complexes comme ceux de la biologie et de la sociologie.
La classification des sciences comprend, entre autres, les possibilités,
qu'a le savant, de traduire abstraitement le concret, à travers les
différents domaines des phénomènes scientifiques. C'est
dire que cette classification est "subjective" au sens taxonomique de Bacon,
Cournot ou d'Adrien Naville, tandis que celle de Spencer est "objective" puisqu'elle
suppose, empiriquement, que la connaissance n'est déterminée
que par l'objet (cf. Kremer-Marietti 1982:29 sq.).
Pour Comte, le 'général abstrait', propre aux mathématiques,
relève déjà du 'général humain', propre à la
sociologie: la sociologie étant un concept résumant l'évolution
de l'histoire des sciences à travers les étapes de l'histoire
des sociétés. D'ailleurs, la loi des trois états met en évidence
l'importance du sujet connaissant dans l'entreprise de la connaissance. Mais
Comte affirme aussi l'importance relative de l'objet lorsqu'il insiste sur
la nature même des phénomènes, de plus en plus "particuliers" quand
on s'oriente des mathématiques vers la sociologie, puisque le
fait mathématique concerne le fait astronomique, qui, lui, concerne
le fait physique, qui, à son tour, concerne le fait chimique, qui concerne
le fait biologique, mais ce dernier concerne aussi le social.
2. Une épistémologie historique et sémiotique
Aussi le point de vue sous lequel Comte aborde le savoir scientifique est-il,
dès le principe, historique car il le considère comme une suite,
et même comme une série d'événements. Ceux-ci sont
liés à l'état des sociétés et des mentalités.
Toutefois, pour Comte ce savoir est aussi d'ordre sémiotique, car "les
théories scientifiques (sont) autant de grands faits logiques" (CPP,
I, 27). Notons tout de suite le sens de ce terme de logique: il n'existe pas
pour Comte de "logique" à part, mais l'histoire des sciences et des
sociétés comporte une logique inhérente. C'est la source
des multiples "logiques" opérant sur différents systèmes
de signes, que sont, par exemple, les sciences positives, ou encore les sociétés,
soit considérées dans leur continuité séparée,
soit considérées, abstraitement, dans un moment déterminé.
Aussi, les premiers "faits" pour Comte, en matière de savoir, ce sont
les "sciences positives" elles-mêmes, constituées dans une chronologie
positive.
Les sciences constituées comportent des théories. La hiérarchie
est un savoirs de l'objet science (de la science comme objet) dans lequel le
sujet n'est impliqué qu'en tant que producteur dont les fondements s'objectivent
dans la réalisation de l'objet science. Le modèle de l'abstraction
scientifique — dans la mesure où celle-ci est l'opération
même de la science — est alors le modèle d'abstraction représenté par
l'analyse mathématique. Sur cette base, Comte étudie les possibilités
du passage du concret à l'abstrait offert par le calcul. Lorsque les équations
entre les quantités sont impossibles, le chercheur traite des équations
correspondantes aux équations impossibles, et ce avec un jeu de quantités
auxiliaires reliées aux quantités primitives; ces "auxiliaires" ne
sont autres que les différentielles. L'analyse transcendante exposée
par Comte est, en fait, l'analyse infinitésimale de Leibniz. Je n’ai
pas retrouvé la théorie de l'homogénéité que,
dans la 5è Leçon, Comte dit avoir construite en 1818; mais il évoque
un "principe d'homogénéité" sur lequel repose la considération
de la relation du concret à l'abstrait. Il l'énonce ainsi: "L'exactitude
de toute relation entre des grandeurs concrètes quelconques est indépendante
de la valeur des unités auxquelles on les rapporte pour les exprimer
en nombres" (CPP, I, 181). Sous ce rapport, l'analyse transcendante permet
la plus grande généralité. Par dessus tout, Comte apprécie
la méthode des variations faisant entrer dans le domaine du calcul l'établissement
des équations différentielles. La règle générale
de la logique spéculative propre à l'esprit positif de la science
est qu'une proposition doit pouvoir être réductible à l’énonciation
d'un fait, particulier ou général, faute de quoi elle est inintelligible.
L'expérimentation et l'analyse mathématique permettent la découverte
des "lois effectives", ou "relations constantes de succession et de similitude" (CPP,
II, 338). L'analyse et l'expérience ne doivent pas se subalterniser
l'une l'autre. En mathématiques, c'est, souligne Comte, l'impossibilité de
la mesure immédiate qui a déterminé la recherche indirecte.
De toute façon, les grandeurs mesurables directement ne le sont qu'avec
des grandeurs "purement artificielles, créées expressément
par nous pour composer une détermination directe" (CPP, I, 100).
C'est ainsi que la langue généralisable des mathématiques
est avant tout un système de relations étant donné que
l'analyse mathématique est "la véritable base rationnelle du
système entier de nos connaissances positives" (CPP, I, 119). Le succès
de ce modèle ne tient pas tant au caractère "simple et concis" des
signes utilisés, mais au fait que ces signes expriment des idées
simples (CPP, I, 120).
3. Les mathématiques conçues comme systèmes de signes
Dans l'approche comtienne des mathématiques — même
si Comte méconnaît les travaux de ses contemporains Hamilton (1805-1865)
et Grassmann (1809-1877) — ce qui importe aux yeux de Comte, c'est essentiellement
le fait qu'elles constituent un système et même plusieurs systèmes
de signes. Cela demeure actuel quels que soient les progrès de la science
mathématique. Il est vrai que d'un point de vue sémiotique l'approche
comtienne des mathématiques se trouve valorisée. Il est significatif
que très tôt, dès 1819, Auguste Comte (il avait 21 ans)
a abordé la philosophie des mathématiques du point de vue des
rapports entre la "langue ordinaire", la "langue arithmétique", et la "langue
algébrique", en traitant tout particulièrement "des effets généraux
des signes pour la combinaison des idées".
Les Essais sur quelques points de la philosophie des mathématiques (1819)
(EJ, 491 sq.) comparent les trois "langues" dans lesquelles "les hommes" pensent
les idées de relation quantitative. Ressort, tout d'abord, la pauvreté de
la "langue ordinaire" relativement aux idées de quantité, avec
un lexique tel que 'nombre', 'différence', 'produit', 'plus', 'moins';
et 'très', 'beaucoup', 'peu'.
Les périphrases de la 'langue ordinaire", en outre, embarrassent l'esprit,
au contraire l'emploi des signes arithmétiques apporte clarté et
simplicité "dans le discours et dans les raisonnements" (EJ, 497). La
comparaison avec la langue algébrique avantage même celle-ci par
rapport à la langue arithmétique, aussi la langue algébrique
est-elle "meilleure": elle évite les périphrases comme . la langue
arithmétique, et plus encore qu'elle; de plus, elle ne s'en tient pas à une
valeur particulière comme la langue arithmétique, et sa solution
générale peut être "transportée à tous les états
possibles des données" (EJ,498). Le principe jouant en faveur de la
langue algébrique par rapport à la langue arithmétique
s'énonce comme suit: "II est plus facile de raisonner d'une manière
générale en se servant de signes généraux qu'en
se servant de signes particuliers" (EJ, 499). Ce principe s'avère prouvé "dès
que la chaîne des déductions se complique un peu davantage" (EJ,
500) et que par la "langue des lettres" l'algèbre peut représenter
par une seule lettre p une expression aussi longue que a/b + d – e +
f g h/m + k-l. Dans une perspective sémiotique relevons surtout que,
dans ses recommandations aux élèves, Comte jugeait utile de "leur
faire voir que toutes les transformations qu'ils effectuent sur les équations
pour dégager l'inconnue, ne sont autre chose que de véritables
transformations de grammaire, absolument analogues aux arrangements de mots
que l'on fait en latin et dans d'autres langues et qui ont également
pour but de rendre les phrases plus claires, etc., etc." (EJ, 503). Ainsi,
pour Comte il s'agit effectivement de traduction et de règles de grammaire à suivre.
Tout problème, écrit-il, doit d'abord être traduit en langage
algébrique. Ensuite vient un "travail de grammaire" ayant pour objet
les "premières phrases", ou "équations primitives", afin de les
rendre "assez simples et assez claires pour qu'on y puisse saisir tout de suite
les lois suivant lesquelles les inconnues dérivent des données" (EJ,
504). Et, de nouveau, s'impose un travail de traduction en langage ordinaire.
Entre les deux traductions, se tient la résolution des équations "qui
est purement grammaticale". Très judicieusement, Comte fait remarquer
que, concernant la première traduction, on ne connaît guère
de règles: cette partie faible de la science est néanmoins la
plus importante et la plus difficile à gérer. L'acte scientifique
essentiel consiste à exprimer par des équations les relations établies
par l'énoncé d'une question.
4. L’importance de l’équation dans l’épistémologie
comtienne
La même année, d'autres travaux, Essais sur la philosophie
des mathématiques, ont occupé Auguste Comte (EJ, 507 sq.).
Ils confirment le lecteur du Cours de philosophie positive en ce qui
concerne l'importance et le rôle de l'équation dans l'épistémologie
comtienne. Car, écrit Comte, "une équation, en mathématiques,
n'est autre chose qu'une comparaison" (EJ, 509). Et "toutes les comparaisons
imaginables", portant sur des quantités abstraites, ne peuvent jamais
faire autre chose que de "comparer une quantité à une autre,
sous le rapport unique de quantité" (ibid.). Forme la plus simple de
la comparaison mathématique, l'équation est la plus essentielle
car les autres formes peuvent s'y réduire: ainsi en est-il de la proportion.
C'est déjà la méthode et son histoire qui importe plus à Comte
que l'histoire même d'une science; du moins, "l'histoire d'une science
(...) doit être considérée essentiellement comme ayant
pour objet beaucoup plus la méthode que le matériel de la science,
c'est-à-dire que les applications de la méthode" (EJ, 513). Hélas,
les histoires scientifiques du temps de Comte portaient davantage sur le "matériel" que
sur la méthode! Dans les mêmes essais, Comte traite encore de
la comparaison entre les "trois langages" (ibid.). Il les désigne comme étant "la
langue maternelle ou vulgaire, la langue arithmétique et la langue algébrique" (ibid.),
sans compter "le langage primitif des calculs ou celui des doigts et enfin
celui des cailloux" (ibid.).
Soulignant l'avantage de la langue algébrique, Comte écrit — ce
qui semble un "progrès" par rapport aux essais précédents — que "le
calcul de Leibniz et de Lagrange" facilite la première traduction en
langage algébrique: le calcul "empoigne" la question presque immédiatement.
Pourquoi? "Parce que (...) la notation de Leibniz ou Lagrange permet de raisonner
sur les fonctions encore entièrement inconnues presque aussi facilement
que dans l'algèbre ordinaire on raisonne sur des quantités immédiates,
ou sur des fonctions dont la forme est connue" (EJ, 515). Considérant
le calcul infinitésimal comme un perfectionnement de l'algèbre,
et se plaçant au point de vue général, Comte invoque donc
la "langue algébrique" pour désigner les différents systèmes
de notation, et montre encore la supériorité du langage algébrique,
d'abord sur le langage ordinaire, ensuite sur le langage arithmétique.
Le principe est
le même que précédemment: "II est plus facile de faire
des raisonnements généraux avec des signes généraux
qu'avec des signes particuliers" (EJ, 519). Telle est la différence
essentielle entre l'arithmétique et l'algèbre.
D'où vient pour Comte cette supériorité des signes généraux?
Elle vient de la supériorité qui tient à "l'analogie des
signes avec les idées qu'ils sont destinés à représenter" (EJ,
520). C'est en quoi Auguste Comte se démarque nettement de Condillac,
qu'il cite dans les différents essais mathématiques de 1819,
et qu'il critique dans le Cours de. philosophie positive, 3è Leçon:
l'influence réelle des signes a été exagérée
par Condillac. Dans le premier semestre de 1830 — durant lequel a été écrit
le 1er tome du Cours — Comte, qui reconnaît l'influence "très
réelle" des signes, insiste davantage sur les "conceptions analytiques" ,
qui "ont été formées sans que les signes algébriques
fussent d'aucun secours essentiel, autrement que pour les exploiter après
que l'esprit les avait obtenues" (CPP, I, 121). Serait-ce donc un recul par
rapport à 1819 ? Il nous semble que les signes jouent bien un rôle
dans l'analyse mathématique envisagée en 1830, mais lié aux
conceptions qu'ils représentent; et déjà en 1819, Comte
insistait sur "l'analogie des signes avec les idées qu'ils sont destinés à représenter" (EJ,
520). Bref, les signes représentent les idées, mais celles-ci
sont premières; et pour les exploiter, on doit user de signes qui leur
permettent d'œuvrer. C'est la simplicité des idées — représentées
par des signes — qui fait la supériorité de la "science
du calcul".
Malgré le rejet des thèses de Condillac, et si l'on se souvient
de l'analogie explicitée en 1819, le texte de 1830 — tout en montrant
les conceptions analytiques indépendantes, dans leur genèse,
des signes algébriques — implique que ces mêmes signes permettent
d'exploiter les conceptions qui priment sur les moyens employés pour
leur donner corps. Comte restitue une démarche originale de l'esprit
créateur sur ses productions: il y a, en 1830, "langage scientifique" — donc
formé de signes — mais ce ne sont pas les signes seulement qui
font le langage, ce sont les idées par rapport auxquelles les signes
sont des "artifices" <1>
Car, ne l'oublions pas, c'est dans la même Leçon, la troisième,
que Comte dégage le caractère de l'analyse mathématique
comme étant "la véritable base rationnelle du système
entier de nos connaissances positives" (CPP, I, 119). Le système entier
des connaissances positives n'est autre qu'un lien global de coordination à l'endroit
de ces autres ensembles de coordination que sont les sciences positives en
elles-mêmes. La science mathématique est définie par rapport
au but de cette science: "déterminer les grandeurs les unes par les
autres, d'après les relations précises qui existent entre elles" (CPP,
I, 106). C'est en quoi elle est le modèle des autres sciences, et Comte
désigne par l'appellation de "mathématique concrète" une
science qui découvrirait les équations de tous les phénomènes
naturels étudiés par les autres sciences. Mais ce qui est valable
pour l'astronomie, l'acoustique, l'optique, ne l'est plus pour d'autres sciences
comme la biologie ou la sociologie; aussi Comte restreint-il cette désignation
aux sciences de la géométrie et de la mécanique. La mathématique
abstraite se compose essentiellement du calcul, terme pris dans sa plus grande
extension, comme le souligne Comte. Selon M. Serres (1975: 75) un tel calcul
a pour point de départ la "connaissance de relations précises,
c'est-à-dire d'équations, entre les diverses grandeurs que l'on
considère simultanément". C'est en vertu de sa classification,
dont il applique le principe général, que Comte met à la
base de la mathématique et des autres sciences positives l'analyse mathématique,
car ses idées sont "à la fois plus abstraites, plus générales
et plus simples que les idées géométriques ou mécaniques" (Serres
1975:76). C'est pourquoi ces dernières sont fondées sur les premières. "Très
réelle" est l'influence des signes, mais ce qui passe avant les signes,
c'est le système de signes qu'est l'analyse mathématique, et
qui a son origine pragmatique dans les équations. La systémique
régit la sémiotique
5. L’option sémiotique dans la systémique
Au commencement et à la fin des travaux mathématiques se trouvent
les équations. Seules les fonctions abstraites entrent dans ce que Comte
reconnaît pour une véritable équation. D'où cette
définition de l'équation: "une relation d'égalité entre
deux fonctions abstraites des grandeurs considérées" (CPP, I,
138; PP, 85). Les "vraies" équations analytiques sont abstraites; et
si le nombre de leurs fonctions est infini, il est possible, néanmoins,
de ne considérer que les fonctions élémentaires qui, elles,
sont en petit nombre. Les "éléments" invoqués par Comte
sont donc les fonctions: "somme", "différence", "produit", "quotient", "puissance", "racine", "exponentielle", "logarithmique", "circulaire
directe", et "circulaire inverse". Tels sont les différents modes simples
de dépendance abstraite, concevables entre x et y. Ce
sont les éléments composant directement les fonctions abstraites.
Rien d'a priori en cela, car le tableau de Comte s'appuie uniquement
sur l'état de la science de son époque. Les calculs algébrique
et arithmétique se complètent dans la solution d'une question
de calcul: le premier transforme les équations en mettant en évidence
le mode de formation des quantités inconnues par les quantités
connues, le second évalue les formules obtenues. Alors que le premier
considère les quantités quant à leurs relations, le second
les envisage quant à leurs valeurs. Alors que l'algèbre a pour
objet la résolution des équations, l'arithmétique a pour
objet l'évaluation des fonctions; ainsi la première est le calcul
des fonctions et la seconde le calcul des valeurs. Selon la remarque de Michel
Serres (1975:91), au lieu d'arithmétiser l'analyse — qui est la
tendance de l'évolution des mathématiques du XVIIè au
XIXè s. — Comte algébrise l'arithmétique. Pour Comte,
effectivement, ce qui est essentiel, c'est le calcul des fonctions, en quoi
se résume la véritable science.
Cette option fondamentale de Comte est sémiotique, elle lui donne l'équation
même du travail scientifique en général: la traduction
du monde concret en un système abstrait. C'est la distinction concret/abstrait
qu'il faut retenir comme le moteur de l'activité scientifique, que Comte
conçoit comme sémiotique malgré sa méfiance à l'endroit
des signes en tant qu'individuels. La loi abstraite repose donc sur un fond
pragmatique originaire, mais elle est le seul schéma explicatif du monde,
en tant qu'elle est non concrète et non empirique puisqu'elle a pour
modèle la langue algébrique. La "généralité" est à ce
prix: sémiotique dans une systémique.
Pour Comte, du point de vue statique — c'est-à-dire en dehors
de la conception de la génération d'une théorie — la
science constitue un système composé d'éléments
et de lois, qui ne sont que des relations entretenues par les éléments
les uns avec les autres. Ainsi, les signes n'ont d'intérêt que
compris dans une logique propre ou dans un système qui les organise.
C'est pourquoi, lorsque Comte évoque les nombres imaginaires, il les
assimile à des faits analytiques et refuse ce qu'il nomme la confusion
entre l'idée de fonction et l'idée de valeur, c'est-à-dire
entre le point de vue algébrique et le point de vue arithmétique.
Ce qui prouve du reste qu'il est bien au courant de la mutation que subit la
mathématique contemporaine, mais il préfère minimiser
la théorie des nombres au bénéfice des tables numériques.
Cette option est peut-être une "erreur de pronostic" (Serres 1975:11)
quant au développement ultérieur des mathématiques; or,
elle n'en est pas moins systématiquement reliée à une
conception comtienne que nous disons sémiotique. Il est évident
que le langage scientifique et, par excellence, le langage analytique relèvent
de la "logique des signes". Cette sémiotique obéit à la
systémique de la classification donnant le pas au plus abstrait sur
le moins abstrait. En effet, la classification
comtienne des sciences peut se lire également comme une classification
des langues scientifiques selon la nature de leurs signes: la mathématique
est une langue de signes abstraits et généraux auxquels, pour œuvrer,
s'adjoignent des signes concrets en rapport avec la mesure des grandeurs. L'astronomie,
la physique, la chimie, et la biologie, ainsi placées dans leur ordre
de décroissance relativement à l'abstrait, sont des langues de
signes abstraits et généraux auxquels s'adjoignent des signes
en majorité concrets. (Telle une autre source du "général",
certains signes collectifs peuvent s'y ajouter cependant.) La sociologie enfin
est une langue de signes abstraits, concrets et surtout collectifs: la généralité y
dépend davantage du collectif que de l'abstrait proprement dit. Cette échelle
encyclopédique n'est pas sans être confirmée par la division
des signes en trois classes, opérée par Charles Sanders Peirce
(1966:241), explicitant les différences entre signes des Possibles ou
signes abstraits, signes des Evénements ou signes concrets, et signes
des Collections ou signes collectifs (cf. Kremer-Marietti 1983). Or, cette "logique
des signes" pensée par Comte dépend étroitement de la
loi des trois états.
6. L'anthroposémiotique de Comte
Le projet sémiotique prend sa forme définitive avec la conception
des trois "logiques" : la "logique des sentiments", la "logique des images",
et la "logique des signes", qui toutes ensemble constituent la "logique positive".
Simple complément des effets théoriques liés à la
classification, il s'agit ici des effets théoriques liés à la
loi des trois états. En effet, le premier état, qui est théologique,
s'articule en trois sous-états: fétichisme, polythéisme
et monothéisme. A chacun de ces sous-états correspond un type
de "logique", dans le sens de "système de pensée": la logique
des sentiments est propre au fétichisme, la logique des images relève
du polythéisme, et la logique des signes dépend du monothéisme.
La théorie du langage de laquelle relève cette conception des
trois logiques est explicitée dans le tome II du Système de
politique positive, car la "logique" est ici "l'office intérieur
propre au langage" (SPP, II, 241), qu'il s'agisse de la "partie esthétique
du langage humain" (SPP, II, 257) ou de ses "signes artificiels" (ibid.). Il
n'est pas de progrès quelconque qui ne se traduise par l'acquisition
de termes nouveaux. C'est indiquer le rapport étroit entre l'essor du
langage et celui de la société (SPP, II, 259). La théorie
comtienne du langage et du signe, naturel ou artificiel, couronne la statique
sociale exposée dans le Système de politique positive,
car le langage appréhende scientificité et poéticité,
médiatisant famille et société, et reliant imagination
et entendement au sentiment. D'où le rôle de la théorie
du langage de relier les théories de la propriété et de
la famille aux théories de l'organisme social et de l'existence sociale.
La théorie sémiologique de Comte doit explicitement à Hobbes
le double repérage du signe, terme à polysémie large,
qui est "comme résulté d'une certaine liaison habituelle, d'ailleurs
volontaire ou involontaire, entre un mouvement et une sensation" (SPP, II,
220). L'unité biface du signe présente le lieu d'un circuit réversible:
la sensation (ou encore un ensemble d’ "images intérieures") peut être
aussi le signe indiciel du mouvement (ou encore un ensemble d’ "images
extérieures"). Mais, inversement, le mouvement peut être le signe
de la sensation. Cette origine somatique fait du signe une liaison entre la
sensation et le mouvement, qui a son assise cérébrale: "C'est
ainsi que le cerveau traduit au dehors ses diverses impressions intérieures
par la relation mutuelle des deux appareils nerveux qui lui sont extérieurs.
La communication suit d'ailleurs la même marche essentielle, soit que
l'appareil moteur et l'appareil sensitif appartiennent à un même
individu ou à deux distincts" (SPP, II, 221). Or, à la base de
cette connexion sensation/mouvement, se trouve la distinction fondamentale
introduite par l'anatomiste et physiologiste Xavier Bichat (1771-1802). Cette
distinction concerne une double opération observée dans la vie
animale autant que dans la vie organique. D'une part, l'action des corps extérieurs
qui affectent les sens; d'autre part, l'action du cerveau où naît
la volition à la suite de la sensation; c'est ce qui se passe dans la
vie animale. Le même schéma se retrouve dans la vie organique
avec le double mouvement d'assimilation, d'une part, et d'exhalaison ou de
sécrétion, d'autre part (Bichat 1973:13-14). Dans l'un et l'autre
cas, il s'agit d'un schéma cybernétique auquel est réductible
le couple sensibilité/contractilité, ou connaissance/action:
un
noyau dont dépend la vie de nutrition, d'abord, et la vie de relation,
ensuite. Un attribut passif et un attribut actif permettent, chez Comte, de
concevoir l'animalité fondamentale, avec un troisième attribut
qui est désigné comme "vitalité intermédiaire" caractérisant
la spontanéité animale: "Affectée par les sensations,
elle inspire les mouvements" (SPP, I, 600). Ainsi, les deux versants de l'arc
réflexe sont reliés par cette "vitalité intermédiaire",
et c'est dans cette dernière qu'il faut reconnaître la racine
zoologique du signe, défini comme la liaison entre deux attributs connexes.
Or, ce schéma cybernétique fondamental s'impose autant dans la
fonction de l'art que dans celle du langage. Elle préside au schéma
d'activité. Constant dans la perspective comtienne, ce schéma
est distribué entre "théorique" et "pratique": "La première
(l'activité théorique) se borne à manifester l'état
intérieur de l'être animé; tandis que, dans la seconde
(l'activité pratique), il modifie le monde extérieur" (SPP, III,
54). D'où, comme il apparaît, l'extension de ce schéma
cybernétique fondamental dans le domaine politique avec la distinction
spirituel/temporel. Une homologie traverse toute la systématique comtienne,
elle en est la règle fondamentale (cf. Kremer-Marietti 1980). En effet,
toutes les symétries antithétiques obéissent à cette
règle dedans/dehors, subjectif/objectif, mais encore concret/abstrait.
Car la régularité du logos n'est finalement que la régularité linguistique
ou logique, calquée sur une homologie naturelle, propre à la
zoosémiotique fondamentale.
7. Une théorie générale du langage
Les signes-liaisons, qu'ainsi Comte conçoit, constituent le langage
tout entier. Il se produit une action de systématisation solidaire de
l'homme au monde, qui est le fait du langage. Avec Comte nous ne sommes pas devant le "système
de signes" du langage de la linguistique, nous sommes dans ce système
dès que nous parlons. A la distinction saussurienne audition/phonation,
correspond la distinction comtienne sensation/mouvement. La différenciation
saussurienne entre concept et image acoustique — et qui est couramment
connue comme étant identique à celle entre signifié et
signifiant — se retrouve dans celle de Comte entre "images intérieures" et "images
extérieures", et qu'il invoque à propos de l'art, origine et
fin du langage (SPP, II, 246 sq.). Une explicitation des trois logiques est
alors donnée dans leur genèse, afin de les faire collaborer effectivement
dans leur aboutissement qui est ce que Comte appelle la "logique positive".
Dans celle-ci "chaque mot rappelle autant que possible une image, et chaque
image un sentiment" — d'où, notons-le, momentanément l'équivalence
du "mot" et du "signe". En effet, il faut comprendre qu'entre les émotions
(subjectives) et les signes (objectifs) s'interposent les images, qui sont
subjectives quant à leur siège et objectives quant à leur
source. D'où alors, par le triple effet des émotions, des images
et des "signes", tout le logos esthétique et scientifique peut se trouver
récapitulé par un schéma relationnel et dynamique (voir
FIGURE), auquel il faudrait donner, à l'occasion, une interprétation
cybernétique:
FIGURE
←
Émotions <———> Images <———> Signes
→
Alors que la logique des sentiments est "l'art de faciliter la combinaison
des notions d'après la connexité des émotions correspondantes" (SPP,
II, 239) — parce que les organes affectifs sont plus énergiques
que les organes spéculatifs —, la logique des images, qui
devra collaborer avec la première, est plus facultative puisqu'une notion
se lie plus facilement à une image qu'à un sentiment. Enfin,
la logique des signes lie les signes à nos pensées d'une
manière moins spontanée et moins intime que les deux premières.
Toutefois, les signes artificiels sont en liaison directe avec les notions;
ainsi en est-il des signes mathématiques parmi lesquels sont privilégiés
par Comte les signes algébriques. En regard à nos sentiments
que nous ne pouvons reproduire à volonté pour combiner nos idées,
nos images ont une certaine faculté de reproduction et nous pouvons
les lier volontairement à des notions. Mais les "signes" rendent plus
facile la déduction, aussi l'emploi des "signes" s'est-il étendu à des
sujets quelconques. La liaison des signes aux idées ne requiert pas
le secours d'images ou de sentiments: elle peut être directe.
Comte voit, dans l'usage exclusif des signes (sans les images ni les sentiments),
le monde intérieur relié artificiellement au monde extérieur;
c'est pourquoi il recommande l'usage conjugué des trois "logiques".
Si, pour ne pas s'embarrasser de la terminologie comtienne, on mettait sur
le statut de "signes" aussi bien les sentiments que les images et les signes
(artificiels) de Comte, on verrait, là encore, une possibilité de
comparaison avec la théorie de Peirce et ses dix principales classes
de signes, surtout avec les trois premières, les qualisigns,
les iconic sinsigns et les indexical sinsigns. La logique des
sentiments peut s'assimiler à la logique des qualisigns; la logique
des images relèverait de la classe des sinsigns; enfin, la logique
comtienne des signes rejoindrait, en fait, plusieurs classes de sinsigns et
de legisigns. La première logique, qui est celle du fétichisme,
dispose d'apparences qualitatives, puisque l'objet unique est doué d'une
métaphore et d'un fétiche (CPP, V, 81). La logique des images
du polythéisme joue sur les similitudes des événements
et ouvrent sur la fiction. La logique des signes du monothéisme recherche
les signes généraux et abstraits. Mais la trace de l'origine
affective et esthétique du langage ne se perd jamais: si le langage
est né de l'art, c'est que primitivement l'art est un langage. Mimique
et musique ont collaboré à cette naissance, chacune engendrant
des arts spécifiques. En tant que reliée à une musique
primitive, postérieure à une mimique primitive, l'expression
vocale permet de produire des signes exprimant des émotions et des pensées
(la raison en est, pour Comte, que l'appareil de l'expression vocale dépend
intimement du cerveau). De plus l'expression vocale offre une possibilité nouvelle
très enrichissante, celle du monologue, ce que le langage gestuel permet
difficilement. Le berceau du langage se trouve repéré dans ces
signes, que suppose Comte, et qui sont "également susceptibles de se
lier aux deux sortes d'images" (intérieures et extérieures) (SPP,
II, 247).
Le positivisme de la Synthèse subjective (1856) débouchera
sur une définition plénière de la "logique", ou du logos,
comme "le concours normal des sentiments, des images et des signes, pour nous
inspirer les conceptions qui conviennent à nos besoins, moraux, intellectuels,
et physiques" (SS, 27). Visant, dans cet accomplissement, à combiner élaboration
et communication, Auguste Comte composera son dernier ouvrage suivant une démarche
qui met, finalement, en œuvre la double capacité phonique et graphique
du signe — dans une algèbre universelle.
Notes
* Article paru in RSSI : Recherches Sémiotiques /
Semiotic Inquiry. N° 1-2, Vol. 8. Association Canadienne de Sémiotique,
Ottawa, 1988.
Les sigles CPP (Cours de Philosophie positive), EJ (Écrits
de jeunesse), SPP (Système de politique positive),
PP (Philosophie première), SS (Synthèse subjective)
renvoient aux éditions utilisées, telles qu'indiquées
dans la bibliographie.
1 Par ailleurs, Comte parlera, comme nous le verrons, des "signes artificiels",
tout comme il appelle "artifice philosophique" l'hypothèse de l'immobilité des
parties de l'univers (CPP, I, 448). Ici Comte affirme que les inventions mathématiques
ne sont pas dues à un "artifice quelconque du langage scientifique" (CPP,
I, 121) mais aux seules idées.
Bibliographie
BICHAT, XAVIER (1973) Recherches physiologiques sur la vie et la mort.
Verviers: Marabout.
COMTE, AUGUSTE (1970) Ecrits de jeunesse [1816-1828]. Suivis par Mémoire
sur
la cosmogonie de Laplace [1835]. Textes établis et présentés
par Paulo E. de Berrêdo Carneiro et Pierre Arnaud. Paris, La Haye: Mouton.
— (1892-1894) Cours de philosophie positive [1830-1842]. 5è édition
identique à la première. Paris: Au Siège de la Société Positiviste.
Tomes I-IV.
— (1975) Cours de philosophie positive en deux tomes. Paris: Hermann.
Tome premier: Philosophie première, présentation et Notes par Michel
Serres, François Dagognet, et Allal Sinaceur. Introduction aux Leçons
1 à 34 par Michel Serres.
— (1890-1895) Système de politique positive [1851-1854].
Edition conforme à la première. Paris: Carilian-Goeury et Vve Dalmont.
Tomes I-IV.
— (1856) Synthèse subjective ou système universel des
conceptions propres à l'état normal de l'humanité. Edition
originale. Paris. Tome premier: Traité de philosophie mathématique.
KREMER-MARIETTI, ANGÈLE (1980) Le projet anthropologique d'Auguste
Comte. Paris: S.E.D.E.S.
— (1982) Entre le signe et l'histoire: L'Anthropologie positiviste d'Auguste
Comte. Paris: Klincksieck.
— (1983) "Théorie du signe: Comte entre Saussure et Peirce." Krisis
1(1): 19-26.
PEIRCE, CHARLES SANDERS (1936-1959) Collected Papers. Ed. Charles Hartshorne,
Paul Weiss et Arthur Burks, vols. I-VIII. Cambridge, Mass.: Harvard University
Press. Vol. VIII, 1966.
SERRES, MICHEL (1975) "Introduction," in Philosophie positive, Auguste
Comte. Paris: Hermann, 1-19.
Résumé
Si le principe général de l’épistémologie
comtienne est la nécessité du passage du concret à l’abstrait,
représenté par l’analyse mathématique, il n’en
demeure pas moins qu’en définitive le « général
abstrait » des mathématiques relève du « général
abstrait de la sociologie ». Du fait de l’inversion de la hiérarchie,
la science sociale comporte théoriquement la totalité des systèmes
de signes que sont les langages scientifiques. Conçues comme systèmes
de signes, les mathématiques – et surtout l’analyse infinitésimale – détiennent
leur force de l’emploi de signes généraux représentant
des idées générales. Privilégiant le calcul des
fonctions sur le calcul des valeurs, Comte y voit le modèle de la pensée
scientifique. Du point de vue des signes des langages scientifiques, la classification
comtienne des sciences s'ordonne aux trois classes de signes de Peirce: signes
abstraits, signes concrets et signes collectifs.
Les systèmes de signes scientifiques peuvent ainsi se ramener à leur
origine dans la "logique des signes" du monothéisme. La vision complète
de la "logique positive" comprend, en outre, les deux autres logiques primitives
que sont la "logique des images" du polythéisme et la "logique des sentiments" du
fétichisme. Comte reconstitue la racine zoologique du signe sur la base
des deux versants de l'arc réflexe et de son complément dans
un troisième qui est la "vitalité intermédiaire". Se trouve établie
par Comte une anthroposémiotique qui a sa source dans une zoosémiotique.
La sémiotique comtienne révèle ainsi une homologie qui
traverse toute la systématique sur la base de ce schéma cybernétique
fondamental fondé sur la relation intérieur/extérieur,
ou dedans/dehors (input / output), que l'on retrouve dans les perspectives
politiques: spirituel/temporel, comme dans les considérations méthodologiques:
subjectif/objectif, ou épistémologiques: concret/abstrait. Le "signe" est
alors supposé placé dans un troisième liant les deux éléments.
A partir de là, Comte récapitule le logos, esthétique
et scientifique.
Abstract
Although the obligatory passage from the concrete to the abstract as represented
by mathematical analysis constitutes the general principle of Comtist epistemology,
the "abstract general" of mathematics nonetheless is subordinate to the "abstract
general" of sociology. As a resuit of this inversion of hierarchy, social science
theoretically encompasses, insomuch as they are sign Systems, ail scientific
languages. Conceived as a sign system, mathematics — and especially infinitésimal
analysis — owes its force to the use of general signs representing general
ideas. In that the calculation of functions takes precedence over the calculation
of values, Comte considers this to be the model of scientific thought.
In terms of the signs of scientific language, Comte classifies the sciences
according to the three categories of signs established by Pierce: abstract
signs, concrete signs, and collective signs.
Systems of scientific signs may thus be linked to their origin in the "logic
of signs" of the monotheistic stage of man. The total vision of "positive logic" also
includes the two other primitive logics, i. e., the "logic of images" of the
polytheistic stage and the "logic of emotion" of fetishism. Comte reconstitutes
the zoological roots of the sign based on the two sides of the reflex arc and
a complementary third side constituting the "intermediary vitality", thus establishing
an anthroposemiotics which has its roots in zoosemiotics.
