Angèle Kremer Marietti
LÉCONOMIE POSITIVE DAUGUSTE COMTE :
ENTRE CELLE DE JEAN-BAPTISTE SAY ET
CELLE DE MILTON FRIEDMAN
Colloque La tradition économique française
1848-1939,
Lyon, les 2 et 3 octobre 1997
Animé dun souci épistémologique certain, Auguste Comte (1798-1857) sest fait le critique de léconomie politique. En 1817, âgé de 19 ans, Comte rédige le Programme dun concours pour un plan général des finances qui représente pour lui un premier rapport à léconomie politique, quil doit pour lessentiel à la lecture du Traité déconomie politique (1803) de Jean-Baptiste Say, qui venait dêtre réédité pour la troisième fois en 1817. À cette époque, Comte a également lu louvrage dAdam Smith , La Richesse des nations (1776) [1] mais il semble en avoir retenu la notion de division du travail interprétée comme se réalisant dans la composition de la société industrielle, divisée en deux classes liées à la distinction entre sciences théoriques et sciences dapplications : la classe des savants et la classe des producteurs. Et cest essentiellement à Jean-Baptiste Say que Comte doit la notion de production, ainsi dailleurs que les linéaments dune méthode propre à la « science positive », déjà pour ainsi dire conçue avant la lettre. En effet, Comte a pris à Jean-Baptiste Say les notions économiques de base, mais il a également trouvé, dans son Traité, la méthodologie applicable à la science sociale quil recherchait déjà, et qui le fera hésiter un certain temps entre science politique et physique sociale ou « sociologie ». Cependant, il est évident que Jean-Baptiste Say, lui-même à la recherche dune économie politique conçue au-delà de celle de Smith, encourageait à distinguer entre léconomie politique et la politique alors souvent confondues comme elles le furent par Rousseau dans lEncyclopédie [2]. Le « Discours préliminaire » du Traité de Jean-Baptiste Say donne déjà un aperçu de ce que peut être la « méthode positive » dont Comte se fera le héros, puisque Say cherche lui-même à promouvoir léconomie politique au rang de « science positive » [3] ; celle-ci savère être essentiellement fondée sur les faits et nullement sur les principes métaphysiques. De plus, la production est une création dutilité, dont Comte adopte alors la notion propre à Say dans son Programme dun concours pour un plan général des finances .
Plus tard, dans le Système de politique positive (1851-1854), Comte mettra sur pied une théorie positive des accumulations, combinant deux « lois » [4] : 1. chaque homme peut produire au-delà de ce quil consomme ; 2. les matériaux obtenus peuvent se conserver au- delà du temps quexige leur reproduction. Le Discours préliminaire [5], qui précède ce Traité de Comte, répond ouvertement à la question que pose le communisme, encore sans nom, de cette époque. Visant à réaliser la solidarité sociale, Comte étudie les principes susceptibles deffectuer une cohésion des forces sociales, puisque sa thèse est que léquilibre social de la planète dépend de son état économique et social. Cest pourquoi Comte inscrit sa critique de léconomie politique, en tant que discipline qui lui est contemporaine, au sein dune critique générale de la science sociale : la première recommandation de Comte étant dappliquer une méthode historique, tout en repérant linfluence réciproque des différents facteurs constitutifs dune société à un moment donné. Du fait de son positivisme, Comte a quelque peu influencé J.-S. Mill (1806-1873), mais leur désaccord était manifeste en ce qui concerne léconomie politique ainsi que dautre sujets [6]. Vilfredo Pareto (1848-1923) dans son Cours déconomie politique [7] et surtout, plus récemment, lAméricain Milton Friedman dans son ouvrage, Positive Economics [8], ont manifestement subi linfluence de léconomie positive de Comte. Toutefois, lobjectif de Comte en cette matière dépassait les limites que léconomie politique sest toujours assignées, puisque Comte souhaitait vivement voir se dégager des lois économiques capables de déterminer non seulement les équilibres économiques mais encore les équilibres sociaux subséquents.
I. Ce qu Auguste Comte doit à Jean-Baptiste Say
Dans ses premiers écrits, Auguste Comte distinguait deux classes de citoyens , appropriées à la nouvelle société industrielle » : 1° les théoriciens chargés « de connaître les lois de la nature» ; 2° les praticiens « qui appliquent cette connaissance à la production des choses utiles ou agréables » [9] (EJ, 49). Ainsi, les premiers sont peu nombreux ; les autres, les producteurs, sont au contraire les plus nombreux dans la société moderne. La classe des producteurs répond directement au but même de la société industrielle, qui nest autre - affirme Comte après Say - que la production. Dailleurs, la connaissance de la nature est pour Comte ce qui assure à cette société industrielle les moyens de produire. Telle est la perspective économique ouverte par Comte à cette époque ; et, selon ce quil suppose, la production doit se développer encore davantage sous linfluence régulière de lindustrie ; et cela, jusquau jour où chacun pourra dire, non pas : « je suis médecin ou je suis banquier » , mais : « je suis producteur ». Ainsi Comte est-il persuadé que produire est lactivité essentielle, et par définition, celle de la société industrielle, qui est la société qui lui est contemporaine.
Comme on peut le constater, Auguste Comte distingue les sciences théoriques et leurs applications : disons même, inversement, quil reconnaît directement limportance des applications qui, en elles-mêmes, constituent la véritable fin des sciences théoriques. Tel est déjà le cadre épistémologique industriel dans lequel le jeune philosophe va vouloir insérer les faits économiques, auxquels il accorde la plus haute importance, puisque, pour Comte, toute lactivité dune société converge totalement vers le fait de nêtre rien d autre quéconomique : telle est alors pour Comte la fin vers laquelle tendent toutes les activités humaines, comprises comme des moyens en vue de cette fin, la recherche théorique nétant elle-même quun moyen en vue de cette fin. Il sagit là dun point de vue totalisateur, qui nest certes pas, à proprement parler, celui du libéralisme économique pur et simple. Auguste Comte est donc déjà impliqué dans une doctrine quil confirmera en 1820, dans lopuscule intitulé Sommaire appréciation de lensemble du passé moderne, texte dans lequel Comte oppose deux types différents de société, la société militaire, une société dans laquelle lactivité principale est la conquête, et la société industrielle, une société dans laquelle lactivité principale, débordant la notion de travail, concerne lindustrie, directement liée à la production.
Toutefois, ce qui se manifeste comme indiqué sous les lignes du Programme dun concours pour un plan général des finances, cest lévénement dune lecture quAuguste Comte a déjà faite à lépoque. Nous voulons dire la lecture du Traité déconomie politique [10] de Jean-Baptiste Say, dont la première édition date de 1803, et qui venait dêtre réédité en 1817 . En effet, lévidence est bien que Comte a lu ce traité, car il déclare expressément lidée que léconomie politique a pour objet le déploiement des « faits de la production, de la distribution, et de la consommation des richesses » (EJ, 51) . Ce sont, en loccurrence, les termes mêmes de Jean-Baptiste Say, qui expose dans le Discours préliminaire de son Traité ce quenseigne léconomie politique, cest-à-dire : « comment se forment, se distribuent et se consomment les richesses qui satisfont aux besoins des sociétés » (T.,7). Dailleurs, le Traité de Say comporte des divisions ; on y reconnaît, entre autres, trois livres, consacrés chacun respectivement à la production, à la distribution et à la consommation des richesses. Dune part, Auguste Comte se rallie à cette définition de léconomie politique - mais il ne se rallie pas pour autant à léconomie politique en tant que science ; dautre part, il se dit lui-même à la recherche dune « philosophie des sciences dapplication » qui, écrit-il, nest pas léconomie politique. Se mettant, pour ainsi dire, dans lorbite des économistes, Comte se défend de « faire un ouvrage déjà exécuté » (EJ, 51) : dès le départ, il est clair que Comte refuse léconomie politique telle quelle se présente à lui . Il semble cependant que Comte doive la plupart de ses notions économiques à luvre de Jean-Baptiste Say.
Comte cherche, à travers son programme pour un plan des finances, à lancer la « science de la production » (EJ, 54). Cette future discipline sannonce destinée à faire connaître « les préceptes de la production » (EJ, 53). Aussi Comte manifeste-t-il lintention décrire un « traité de la production » (EJ, 54) dont la politique ne serait quun cas particulier : cest dire toute limportance quil accorde alors aux faits économiques et en particulier à la production, puisque le traité de la production serait lensemble théorique dans lequel la science politique ne serait quun élément. Lidée de la relation de dépendance qui lie la partie au tout est la liaison épistémique qui détermine pour Comte la coordination entre politique et économie. La science politique est donc présentée par Comte non pas comme dépendante de la science économique, mais bien de ce traité général relatif à la production. De plus, cest un plan général des finances qui est à lorigine de ces distinctions et des liaisons entre politique et production, soulignées par Comte. Autrement dit, malgré lapparence, Comte ne renouvelle pas la faute de Jean-Jacques Rousseau dans son article de lEncyclopédie traitant de lorganisation sociale et politique - et dont le projet a dailleurs été dénoncé par J.B. Say dans son préambule. La question des finances soulevée par Comte motive directement le souci dominant de Comte à propos de léconomie politique : en fait, la réalité du travail et, au-delà du travail, la réalité de la production, quelle quelle soit, est au cur des positions comtiennes. Say précise bien que le terme production en économie politique signifie « production des richesses » (T, 51). Lactivité industrielle produit des richesses - tout comme laffirme Say (ibid.) - indispensables aux hommes de lépoque industrielle, cest-à-dire aux « producteurs » eux-mêmes. Si, pour Say, « les richesses sont essentiellement indépendantes de lorganisation politique » (T, 7), il nen est pas moins possible, pour Comte, de voir dans les richesses un élément indispensable de la société industrielle. Tout ce développement épistémologique de Comte, inspiré des définitions de Say, implique ce pour quoi il a lieu dans le programme de Comte, cest-à-dire ses propres préoccupations sociales, afin de servir à la survie des membres de la société industrielle. Indirectement, Comte proclame quune nouvelle ère historique est advenue, lère industrielle, étroitement liée au « système didées positives » - mais pas encore, dans son esprit, aux « sciences positives » en tant que telles ; mais cette notion nest pas encore très éloignée de lui apparaître.
Alors que dans un premier programme, intitulé Programme dun concours pour une nouvelle encyclopédie (1817), Comte cherchait à mettre au jour le « système des idées positives » de son époque, dans celui-ci il recherche le « système » des sciences dapplication. Il rédige encore, la même année, un troisième programme, le Programme dun travail sur le rapport des sciences théoriques avec les sciences dapplication, conçu dans le même esprit que le second : cest-à-dire afin de mettre la théorie au service de la pratique. La distinction comtienne entre « théoriciens » et « praticiens » , qui se fera après 1847 en faveur des praticiens, intervient donc déjà en 1817 en faveur des mêmes. Ce qui indique que la mi-chemin du parcours philosophique de Comte rejoint et confirme sa mise en route. Si, dès le départ, il y a une distinction entre théorie et pratique , cest pour rendre plus efficace leffet de la théorie sur la pratique. Tous ces linéaments théoriques de la jeunesse sont à souligner, car ils ne disparaîtront pas véritablement ensuite, mais ils se métamorphoseront selon la double nécessité de lévolution de lapproche des faits concrets et de leurs concepts.
Là encore, le maître du moment est toujours Jean-Baptiste Say qui refuse une pratique sans théorie autant que la théorie sans la pratique :
"Quest-ce donc que la théorie, sinon la connaissance des lois qui lient les effets aux causes, cest-à-dire des faits à des faits ? Qui est-ce qui connaît mieux les faits que le théoricien qui les connaît sur toutes leurs faces, et qui sait les rapports quils ont entre eux ? Et quest-ce que la pratique sans la théorie, cest-à-dire lemploi des moyens sans savoir comment ni pourquoi ils agissent ?" (T. ,12) .
Comte, qui insiste sur la distinction nécessaire de la théorie et de la pratique, les distingue pour mieux les coordonner lune à lautre : et surtout pour mettre en évidence ce qui doit les coordonner - lune à lautre. Aussi, dans le second programme qui concerne léconomie politique, le terme dindustrie, comme dans le Traité de Jean-Baptiste Say, embrasse autant et plus que le terme travail. La référence se trouve également dans le Traité de Say qui écrit : « le mot industrie embrasse des parties que le mot travail nembrasse pas » (T., 27). La « société industrielle », déjà nommée dans le premier programme de Comte (EJ,45) est reconnue dans le second comme la « véritable société » (EJ, 49).
En somme, si Comte sintéresse de près aux notions économiques, cest parce quil y trouve des éléments quil juge utiles à la réorganisation de la société présente. Aussi, convaincu de lutilité de ces notions, Comte invoque également la notion de profit, propre à léconomie politique, mais quil oriente déjà vers un usage social, dans la IVè partie de son programme (EJ, 53-54), quand il décrit les avantages qui découleraient dune société réorganisée sur la base dune « philosophie des sciences dapplications ». Mais le profit envisagé est uniquement dordre social , nullement dordre individuel.
Il est permis de dire que, dans le Discours préliminaire du Traité de Jean-Baptiste Say, dont il sinspire, Comte a trouvé la base conceptuelle dune systématisation qui vise essentiellement la réorganisation sociale, compte tenu de réalités nouvelles, et surtout de la réalité de la société industrielle qui simpose désormais à la spéculation sociale. Le Discours préliminaire de Say regorge, en effet, de présupposés épistémologiques utiles à la recherche de Comte. Jean-Baptiste Say, de son côté, a le souci épistémologique détablir une économie politique digne de son siècle. Aussi semploie-t-il à dégager une méthodologie avec des règles et des principes nécessités par les « idées positives » (T, 15) . En effet, Comte et Say avant lui exigent dune science inspirée des idées positives quelle sen remette aux faits concrets plutôt quaux vérités mathématiques. En ce qui concerne les faits, qui seuls comptent pour lui, Jean- Baptiste Say précise des affirmations qui dépendent dune épistémologie positive. Que sont donc les « faits » pour Say ? Déjà, chez Say, comme ce le sera chez Comte, les faits les plus particuliers sont aussi les plus compliqués (T., 10). Les faits sont, écrit Say, soit « les choses qui existent, soit « les choses qui arrivent » (T.,9) : deux catégories de faits dont lune montre ce que les choses sont, lautre ce quelles deviennent (implicitement est donc évoquée lopposition entre statique et dynamique, que Comte dira plus tard avoir reçue de Blainville). Aux sciences descriptives qui traitent des choses qui sont, sopposent les sciences expérimentales, comme léconomie politique, Et, parmi les faits observés par la science des faits en général, Say distingue comme plus tard le fera Comte, entre les faits particuliers et les faits généraux, cest-à-dire les lois des premiers. Dans la première leçon du Cours de philosophie positive, Comte développera toute la gradation des faits. De plus, dans le même ordre didées que celui de Jean-Baptiste Say, notons que Comte restera toujours opposé à un abus des mathématiques en ce qui concerne biologie et sociologie. Ce qui est déjà remarquable, cest que Say soit lun des premiers à défendre lidée que les sciences morales et politiques puissent comporter leur lot de « faits constants et de vérités incontestables » (T, 15). Surtout, Say est loin de prendre léconomie politique pour la science sociale par excellence et encore moins pour la science politique : le faire, ce serait tout embrouiller, affirme-t-il. Il fait même une remarque qui néchappera pas à Comte dans la suite de son évolution, à propos du lien existant entre les diverses sciences : « Toutes les connaissances humaines se tiennent. Il faut donc sattacher à trouver, à bien déterminer le point de contact, larticulation qui les lie » (T, 8). Or, la conception du Cours de philosophie positive repose sur une telle formule : en le réalisant , Comte réussira à définir et à coordonner, tout en les distinguant nettement les unes des autres, les six (ou sept, avec la morale) sciences positives fondamentales.
Pour caractériser la discipline de léconomie politique telle quelle doit être en elle-même, Jean-Baptiste Say fait une revue de la pensée économique passée et plus récente. Reconnaissant, par exemple, les mérites du Traité des monnaies de labbé Galiani, Say y trouve quelques-uns des fondements de la doctrine dAdam Smith et, entre autres vérités : que « le travail est le seul créateur de la valeur des choses, cest-à-dire des richesses » (T,21) : principe que Jean-Baptiste Say ne partage pas sil nest pas « poussé jusquà ses dernières conséquences », cest-à-dire jusquau phénomène de la production. Mais sans doute Smith ignora-t-il louvrage de Galiani. Toutefois, Say est lui-même sensible aux « progrès toujours croissants des différents genres dindustrie, [à] ceux des sciences, dont on verra plus tard linfluence sur les richesses, [à] la pente de lopinion, décidée enfin à compter pour quelque chose le bonheur des gens » (T, 23). Say rend cependant un hommage incontestable à Smith : « Lorsquon lit Smith comme il mérite dêtre lu, on saperçoit quil ny avait pas avant lui déconomie politique. » (T., 27). Surtout, Smith « a appliqué à léconomie politique la nouvelle manière de traiter les sciences, en ne recherchant pas ses principes abstractivement, mais en remontant des faits le plus constamment observés, aux lois générales dont ils sont une conséquence. » (ibid.). Le Discours préliminaire du Traité est conçu par Say comme le serait un discours de la méthode positive qui serait utile à léconomie politique ; aussi Say range-t-il les économistes selon leur mérite, le meilleur de tous étant Adam Smith. Et les critiques quil forme à lendroit de Smith éclairent mieux sur les positions de Say elles-mêmes . Ainsi, sil est vrai que lhomme produit des valeurs, selon la théorie de Smith, celles-ci étant dues pour une large part à lindustrie, encore faut-il, daprès Say, que lindustrie humaine soit combinée à « laction des agents que lui fournit la nature » (T, 29), ainsi dailleurs quà celle des capitaux. La critique essentielle de Say porte sur le phénomène de la production, que Smith ne semble pas avoir pleinement reconnu. (T, 30). Aux deux critiques précédentes il en enchaîne une autre, plus généralement répandue, concernant la division du travail :
"Nattribuant que peu de choses à laction de la terre et rien aux services rendus par les capitaux, il exagère linfluence de la division du travail, ou plutôt de la séparation des occupations ; non que cette influence soit nulle, ni même médiocre, mais les plus grandes merveilles en ce genre ne sont pas dues à la nature du travail ; on les doit à lusage quon fait des forces de la nature. Ce principe méconnu lempêche détablir la vraie théorie des machines par rapport à la production des richesses" (ibid.).
Il sensuit pour Jean-Baptiste Say que la science économique ne peut attendre de progrès sans une bonne compréhension du phénomène de production. Or, remarque Say, Smith explique la manière dont la production a lieu, mais il ignore réellement comment le commerce est productif. Sur la distribution non plus, Smith napporte rien de déterminant daprès Say (T, 31). Enfin, Smith ne développe pas davantage le phénomène de la consommation, selon Jean-Baptiste Say. La production des richesses, à laquelle Say consacre tout un livre de son Traité, reçoit une définition particulière à Say :
"La production nest point une création de matière, mais une création dutilité. Elle ne se mesure point suivant la longueur, le volume ou le poids du produit, mais suivant lutilité quon lui a donnée" (T., 51).
Say tend véritablement vers la conception dune économie positive. Et cest bien ce qui loppose à Smith et à Ricardo. La particularité de Say concerne la manière dont il analyse la production et limportance quil lui accorde. Il insiste sur les procédés de lindustrie à laquelle il ajoute ce quil appelle le capital productif. Pour Say, travail et nature collaborent : idée qui a échappé à Smith ; et, sil y a séparation dans le travail, cest entre les productifs et les improductifs. Il faut dire que la notion de productivité sest révélée la plus adéquate à la réalité économique moderne. Le principe de Say est en effet le suivant : « cest la production qui ouvre des débouchés aux produits » (T., 138) ; il annonce la théorie de léquilibre général de Walras .
II. Auguste Comte et léconomie positive
Sur les traces de Say, Comte expose une économie positive applicable relativement à une loi des débouchés implicitement admise dans une « systématisation universelle et continue du travail humain » (SPP, IV, 327). Mais soucieux de la transmission au bénéfice de lhumanité dans sa totalité, Comte y respecte un principe social quil exprime sous le terme de solidarité :
"Le travail, comme la conquête, ne peut être dignement systématisé quen se rapportant à la postérité, sans que les deux cas admettent dautre différence que le remplacement de la Patrie par lHumanité, seul terme de notre sociabilité" (SPP, IV, 327).
Certes, les leçons que Comte a tirées des concepts économiques de J.B. Say nont pas empêché sa critique de léconomie politique : il rejoint dailleurs pour une part les critiques de Say. Comte sest particulièrement opposé aux positions économiques de John Stuart Mill [11] qui a cependant reçu son influence y compris dans ce domaine [12]. La critique de Comte , développée dans la 47è leçon du Cours se résume à un certain nombre de points précis soulignés par Julien Freund [3]. Daprès cette analyse, selon Comte, léconomie politique a le tort dignorer : 1°) lintérêt général , 2) la dimension historique, 3) le développement des sociétés, 4) lensemble des faits sociaux dans lequel sinsèrent les faits économiques , 5) la dimension philosophique qui permet lintelligibilité rationnelle de toutes choses, 6) les relations intellectuelles, morales et spirituelles entre les hommes, 7) la dimension morale [14]. De plus, déjà, dans lopuscule intitulé Considérations sur le pouvoir spirituel, Comte adressait à léconomie politique une critique sur son préjugé dune psychologie étroite : lêtre humain y étant considéré comme seulement poussé par lintérêt personnel et le calcul (EJ, 391) : doù léconomie politique prenait-elle cette psychologie ? Cet opuscule offre largument de Comte le plus central, et qui revient à dire que léconomie politique nest décidément pas la science sociale à laquelle aurait droit la société industrielle : « Ce serait trop compter sur la puissance des démonstrations de léconomie politique pour prouver la conformité nécessaire des divers intérêts industriels, que despérer quelle puisse jamais suffire à les discipliner» [15].
Dans la 47è leçon, où il distingue, comme J.B. Say, la critique de la méthode de la critique de la doctrine, le principal reproche de Comte à lendroit de léconomie politique est quelle isole les phénomènes économiques des autres phénomènes sociaux. La base de cette critique est un présupposé épistémologique essentiel à Comte, un principe holistique : à savoir quaucun fait isolé ne peut être scientifiquement intelligible sil ne renvoie à un ensemble systématique : à une théorie, elle-même sise au sein dune discipline légitimement établie. Mais cette position nimplique nullement que les recherches économiques devraient être inutiles ni impossibles, à condition toutefois quelles tiennent compte de lenvironnement social global dans lequel il faut quelles sinsèrent. Comte précise lexigence de ce quil appelle la méthode historique pour létude des phénomènes sociaux, y compris les phénomènes économiques. La finalité de cette assertion est quelle peut être utile à la formation des lois de développement et par conséquent à lexplication et à létablissement des prévisions scientifiques. Or, léconomie politique que Comte examine ne présente aucune garantie en la matière. Seule lobservation réglementée des faits permet leur prévision : Comte rejoint Jean-Baptiste Say sur cette question également. Et, cest aussi sur cette question quil sera rejoint par Milton Friedman. À linstar de Say et de Comte, Milton Friedman se méfie des hypothèses métaphysiques ; cest Friedman qui écrit : « Le but ultime dune science positive, est le développement dune théorie » ou dune « hypothèse » qui donne des prédictions valides et significatives [...] sur des phénomènes encore inobservés. Une telle théorie est, en général, le mélange complexe de deux éléments. Dune part, cest un « langage » destiné à promouvoir « des méthodes de raisonnement systématiques et organisées ». Dautre part, cest un corps dhypothèses substantielles destinées à abstraire les traits essentiels dune réalité complexe.» [16]. On peut le constater, Milton Friedman expose une épistémologie positive, fondamentalement identique à celle de Comte. Il est en effet également daccord avec Comte, lorsquil juge la valeur dune théorie sur son pouvoir de prédiction concernant la classe des phénomènes quelle est supposée expliquer [17] : la prévision confirme la valeur dune explication.
Le tout et la partie sont pour Comte visiblement liés, et cest ce que semblent ignorer la plupart des économistes. Le point de vue social et historique leur faisant défaut, dans ces conditions les économistes ne peuvent observer les faits et encore moins les prévoir. Car, même en se fondant sur lobservation, encore faut-il être capable dinsérer un fait même limité dans une démarche plus générale débouchant sur des lois générales de la société. Des lois statiques sont des lois émanant de linterrelation qui sétablit entre les divers éléments dun équilibre social ; or, pour Comte, le système économique nest lui-même quun élément de cet équilibre. De même, des lois dynamiques sont des lois permettant de connaître les divers développements propres à une société, y compris les développements économiques. Mais les prédictions économiques connues de Comte sont loin dimpliquer ces développements densemble. Quil sagisse de statique ou de dynamique sociale, une quelconque variation économique peut entraîner des changements sociaux et politiques considérables, et vice-versa. Mais léconomiste du milieu du XIXè siècle présuppose généralement léquilibre dun état social sans tenir compte de toutes les circonstances sociales réelles, par exemple sans se référer au niveau dexistence du prolétaire. Et précisément, tel ne semble pas être le cas de Milton Friedman, qui présente léconomie en tant que la science positive, cest-à-dire « un corps de généralisations acceptées à titre de tentatives concernant des phénomènes économiques, et qui peuvent être utilisées pour prédire les conséquences des changements survenus dans les circonstances » [18]. Toujours dans lesprit de Comte, Friedman ramène certaines observations concernant les sciences sociales en général à léconomie en particulier [19]. Ainsi, Friedman étudie la relation de la politique de plein emploi à un phénomène de stabilité économique [20]. Même une économie politique, qui sest fort améliorée depuis lépoque de Comte, na pu inclure tous les critères du philosophe. Ainsi que lécrit très justement Paul Weirich, actuellement encore léconomie politique nest pas « capable de prédire les résultats des actions réciproques entre le système économique et les autres parties dune société » (RIP, 1998/1, 92).
Cest à partir des questions de finance [21] que Comte a inauguré sa réflexion économique. Il va poursuivre dans cette voie guidé par son intérêt pour le capital. Dans sa statique sociale (SPP, II), Comte explicite une théorie des forces sociales : toute force sociale est le résultat dun concours. Ainsi, la force intellectuelle ne va pas sans une culture et une tradition, mais elle nest efficace que si elle est reconnue (SPP, II, 226). Une force réelle est à la fois matérielle, intellectuelle et morale. Le nombre et la richesse constituent deux sources de la force matérielle. Des deux, la première est la plus irrésistible, mais elle est une force « dispersée « ; la seconde, qui comporte une extrême concentration, est la plus tyrannique quand elle prend un caractère égoïste (SPP, II, 229) : telle est donc la force de la richesse ou de largent. Ainsi, si la force du nombre ne se combine pas à la force morale et à la force intellectuelle, elle nest pas une « force réelle ». Il en va de même pour la richesse : la richesse est essentiellement un cumul, dont lefficacité provient de ce quelle dispense les « rares matériaux continuellement indispensables à toute existence » (SPP, II, 268-269). Or, cest le nombre qui produit la richesse par le travail .
Pour Comte, toute force sociale réelle est composée déléments en conflit dont elle est lharmonie. Lantagonisme peut se situer au niveau de la richesse et du nombre. La suprématie de la force sociale a pour condition sine qua non la combinaison de la prépondérance matérielle (SPP, II, 272). Comte définit le capital : tout groupe durable de produits matériels (SPP, II, 150) . Comment le capital se forme-t-il ? Sa formation suit les trois phases de la production, de la conservation et de la transmission (SPP, II, 157) . Comte insiste sur les deux dernières phases , car elles sont « indispensables à la haute efficacité sociale du résultat » (ibid.). Il souligne la nécessité évidente de la capitalisation ou accumulation, mais sa destination est sociale, comme sa source, bien que sa gestion soit privée. Telle est la triple particularité de léconomie positive de Comte. Si lindustrie primitive est originairement égoïste, elle a néanmoins vocation dêtre altruiste, bien que sa possession soit privée. Comte explique, en effet, qu «en réglant la destination, on réagit indirectement sur la possession, qui laffecte accessoirement » (SPP, I, 163). Pour Comte, la supériorité de ladministration privée des biens ne fait aucun doute (SPP, I, 374) : le succès de lindustrie moderne en est e preuve évidente. Dans lexistence pratique devenue sociale , il y a transformation du caractère égoïste de lindustrie primitive grâce à laccumulation continue des capitaux en vue de la génération, suivante, puisque chaque génération doit préparer les travaux de la suivante. Ainsi, le travail et le capital peuvent saccorder à travers la reconnaissance de la fonction sociale de la propriété privée. Un cumul des avantages de la gestion privée et des avantages de lorganisation en service public est ainsi rendu possible. Cest la « systématisation sociale de lexistence industrielle » (SPP, II, 403) et par conséquent la reconnaissance de « lutilité sociale de la concentration des capitaux » (SPP, II, 153), qui transforment le capitalisme en organe de profit et davantages pour la collectivité [22]. Cet aspect de léconomie positive de Comte est directement liée à la volonté de développer laltruisme aux dépens de légoïsme, selon lenseignement de la morale, septième science positive de la classification des sciences [23] et de la religion positive qui sensuit. Auguste Comte peut donc écrire : « Ainsi conçue, lexistence industrielle est à la fois sociale et synthétique, daprès la concentration de toute activité vers ce but universel : développer nos instincts sympathiques, en préparant à nos successeurs les moyens de les faire mieux prévaloir» (SPP, IV, 328-329).
Cest dans ce contexte philosophique que les deux lois économiques dégagées par Comte prennent toute leur signification. Car, fort dobserver dans lhistoire humaine la « coopération continue des générations successives » (SPP, I, XXIV), cest-à-dire la continuité, Auguste Comte donne au concept de société une extension nouvelle, en associant étroitement à la solidarité sociale la continuité historique qui, avec lindustrie moderne, sen était insensiblement séparée. Car la société nest pas décomposable en individus, pas plus quune surface « ne lest en lignes ou une ligne en points » (SPP, II, 181). Si les trois moments du développement social sont bien maintenant la famille, la patrie et lhumanité (non pas lÉtat), le concours dans lespace se complétera du concours dans le temps. Cest en quoi la forme de la société dépend de la force de nos besoins, « dans la mesure où nos besoins matériels déterminent notre existence pratique » (SPP, II, 142, 144). Or, la considération de la continuité sociale et historique augmente létendue de nos besoins matériels, puisque, dans cette perspective nous devons travailler ou produire davantage afin de satisfaire le désir et le besoin dépargner pour la postérité. De ce fait, les deux lois économiques de Comte peuvent mieux se comprendre : « De ces deux lois économiques, lune pourrait être dite subjective et lautre objective, puisque la première se rapporte à nous-mêmes, et la seconde au monde extérieur. Elles consistent dans ces deux faits généraux : dabord, chaque homme peut produire au-delà de ce quil consomme ; ensuite, les matériaux obtenus peuvent se conserver au-delà du temps quexige leur reproduction» (SPP, II, 150-151).
La conclusion économique est évidente : nous devons non seulement produire des richesses mais encore les conserver avec la finalité de les transmettre : on le voit à la « consommation », qui va naturellement de soi, Comte a explicitement substitué la transmission. Du point de vue immédiat, léconomie positive doit cependant permettre de produire et de conserver : là encore, nous retrouvons Milton Friedman sur les traces de Comte, lorsquil propose de prévenir linflation [24] ou de constituer des réserves monétaires [25].
Certes, les économistes auraient des critiques à formuler à ladresse de léconomie positive de Comte : ne dépasse-t-elle pas les limites quune science doit simposer ? Pourtant, dans le domaine de léconomie, les désirs spirituels et les besoins matériels ont toujours eu leur importance et sont généralement pris en compte : le travail et la production finissent par se régler sur ces éléments dordre subjectif. Léconomie de Comte comporte deux aspects : une méthodologie positive doublée dune philosophie sensible au « bonheur des gens » évoqué par Jean-Baptiste Say (T.,23) , et dont lapplication serait contrôlée par un Comité positif occidental, déjà annoncé dans la 57è leçon du Cours de philosophie positive.
Notes
1. Comte recommande la lecture de ces deux ouvrages fondamentaux à son ami Valat dans une lettre du 15 mai 1818.
2. Voir l'article "Économie" de l'Encyclopédie.
3. Voir notre ouvrage, Le concept de science positive. Ses tenants et ses aboutissants dans les structures anthropologiques du positivisme, Paris, Méridiens Klincksieck, Collection "Épistémologie", 1983.
4. Voir Auguste Comte, Système de politique positive, 4 vol., éd. originale, 1851-854. Sigle SPP. Voir SPP, II, 150-151.
5. Il s'agit d'une réédition du Discours sur l'ensemble du positivisme (1848)
6. Il existait entre eux d'autres sujets de discorde : la question des femmes (Comte les jugeait intellectuellement inférieures mais sentimentalement supérieures aux hommes), la psychologie, la religion. Voir le tome II de Correspondance générale et Confessions, Paris, La Haye, Mouton, 1975.
7. Vilfredo Pareto, Cours d'économie politique, Lausanne, Rouge, 1896-1897.
8. Milton Friedman, Essays in Positive Economics, Chicago and London, The University of Chicago , 1953.
9. Voir Auguste Comte, Écrits de jeunesse, 1816-1828, Paris, La Haye, Mouton, 1970. Notre sigle : EJ.
10. Jean-Baptiste Say, Traité d'économie politique, Préface de Georges Tapinos, Paris, Calmann-Lévy, 1972. Notre sigle :T.
11. Voir l'article de Paul Weirich, Comte et Mill sur l'économie politique, in Revue Internationale de Philosophie, numéro spécial sur Auguste Comte, 1998/1..
12. Voir à ce propos la thèse défendue par Adélaïde Weinberg, The Influence of Auguste Comte on the Economics of J. S. Mill , London, 1982.
13. Julien Freund, "La Politique d'Auguste Comte", in Revue Philosophique, N°175, Paris, 1985, 461-487.
14. Op. cit., pp. 468-469.
15. Ibid.
16. "The Methodology of Positive Economics", in Essays in Positive Economics , p. 7.
17. Op. cit., p. 8.
18. Op. cit., p. 39.
19. Op. cit., p. 40.
20. "The Effects of a Full-Employment Policy on Economic Stability : A Formal Analysis", op. cit., pp.117-&56.
21. Nous renvoyons au Programme d'un concours pour un plan général des finances que nous citions au début de cet article.
22. Voir Angèle Kremer Marietti, "Les avatars du concept de loisir au XIXè siècle dans la société industrielle et dans la philosophie sociale", in Oisiveté et loisirs dans les sociétés occidentales au XIXè siècle. Colloque pluridisciplinaire, Amiens 19-20 septembre 1982. Centre de Recherche d'Histoire Sociale de l'Université de Picardie, Amiens, 1983. Du même auteur, "Philosophies de l'argent au XIXè siècle", in Romantisme, Paris, CDU-SEDES, 1983.
23. Voir Angèle Kremer Marietti, " Auguste Comte et l'éthique de l'avenir", in Revue Internationale de Philosophie, Auguste Comte, 1998/1.
24. Milton Friedman, Comments on Monetary Policy", op.cit., p. 264-265.
25. Milton Friedman, "Commodity-Réserve Currency", pp. 204- 250.
BIBLIOGRAPHIE
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Julien Freund, « La Politique dAuguste Comte », in Revue Philosophique, N°175, Paris, 1985, 461-487.
Milton Friedman , Essays in Positive Economics, Chicago and London, The University of Chicago , 1953.
Angèle Kremer Marietti : Entre le signe et lhistoire. LAnthropologie positiviste dAuguste Comte, Paris, Méridiens Klincksieck, 1982. « Les avatars du concept de loisir au XIXè siècle dans la société industrielle et dans la philosophie sociale », in Oisiveté et loisirs dans les sociétés occidentales au XIXèècle. Université de Picardie, Amiens, 1983. Le concept de science positive. Ses tenants et ses aboutissants dans les structures anthropologique du positivisme, Paris, Méridiens Klincksieck, 1983. « Philosophies de largent au XIXè siècle », in Romantisme, Paris, CDU-SEDES, 1 983. Le positivisme, coll. « Que sais-je ? », Paris, PUF, 1987. Les Apories de lAction., Paris, Éditions Kimé, 1993.
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