1. Introduction : la relation du biologique au social
C'est à partir d'un problème contemporain - que je vois posé chez Chomsky[2] comme dans les sciences cognitives[3] : c'est-à-dire le rapport du biologique au social - que je m'interroge sur la question de savoir comment, à partir du tableau entier des connaissances de son époque, Auguste Comte a pu relier l'un à l'autre les deux versants essentiels de la réalité humaine, je veux dire le biologique et le social. Mon analyse du rapport entre le biologique et le social dans la philosophie positive de Comte me conduit à considérer plusieurs aspects de ce double objet d'étude poursuivi dans la perspective d'un double principe de la totalité et de l'universalité. En effet, pris dans l'enveloppe de la totalité sujet-objet, c'est en nous en écartant par une expérience de pensée que nous pouvons dégager un principe d'universalité de notre considération du monde réel, objet d'étude des sciences positives.
La philosophie positive se prononce à la fois sur
la totalité dans laquelle nous pensons et sur le critère
d'universalité qui s'en dégage, quant au monde réel.
L'unité humaine est conçue par Comte dans une totalité
biologique évoluant au cœur d'un milieu avec lequel elle est en
échange : l'aperception objective de cette réciprocité
entre l'organisme et le milieu implique d'établir extérieurement
à elle une position universaliste, concrètement fondée
sur la solidarité de cette interaction. D'où mes examens successifs
à partir de la « question incontournable du milieu »
qui détient la solution des rapports du biologique et du social. En
procédant du tout aux parties, Comte définit l'humain à
partir de l'humanité envisageable dans la perspective sociologique :
d'où « la considération du fait social 'naturel'
en tant que milieu ». La philosophie positive vise la totalisation
de l'expérience en vue de son universalisation dans la science ;
et comment parvenir à cette totalité universalisée sans
s'arrêter sur la question de la « la totalité biologique » ?
La totalité biologique implique une certaine harmonie de l'organisme
et du milieu avec lequel il est solidaire et, à sa base, le consensus
des organes de l'organisme : c'est là une double condition valable
autant pour l'être humain que pour l'animal. D'où la perspective
qui éclaire « la solidarité biosociologique ».
Nous aurons alors accompli les démarches épistémologiques
nécessaires à la compréhension des successifs « enveloppements »
indispensables aux « développements » de la « biosociocratie »
et réalisé, au-delà de la totalité, une étape
importante vers l'universalité, pour aboutir à la conclusion
sous le titre : « le social, interprète du biologique ».
Comte réussit à faire de la biologie une science de la totalité
en même temps qu'une science de l'homme ; il pense qu'elle exige
la pratique d'un certain nombre de méthodes, et qu'elle favorise le
développement de l'esprit positif à la recherche des lois naturelles.
Le dernier opuscule de jeunesse distinguait l'étude de l'être
humain entre l'étude de l'individu et l'étude de l'espèce,
attribuant l'étude de l'individu à la physiologie et l'étude
de l'espèce à la sociologie, deux études distinctes mais
proches, la physiologie proprement dite et la physique sociale.[4]
Distinction que Comte déplorera, en 1851, comme étant un « empirique
isolement »[5], les conceptions
seulement relatives à l'individu étant irrationnelles et devant
être « étendues systématiquement jusqu'à
la vie sociale »[6].
Comte distingue alors, d'un côté, l'étude des fonctions
humaines que se disputent « un matérialisme empirique et
un ténébreux spiritualisme, idéologique ou psychologique »[7],
de l'autre, l'étude de la vie végétative livrée
aux mains des chimistes. Ce dernier domaine était, au début
du XIXè siècle, occupé par les médecins qui pratiquaient
la chimie ; désormais, en 1851, les chimistes pratiquent la biologie.
Entre ces deux domaines extrêmes se situe l'animalité, devenue
la possession des physiciens, exerçant leur « oppression
cosmologique, soit pour les sensations ou pour les mouvements »[8].
L'anarchie relative aux études ayant l'homme pour objet semblait faire
perdre l'espoir d'une science biologique telle que Blainville, « le
digne successeur de Lamarck »[9],
l'illustra. Or, dans une première démarche universalisante,
on peut constater que la biologie se rattache à la cosmologie puisque,
étant pleinement indépendante de l'humanité, l'étude
de la végétalité dont dépend toute vie supérieure
peut se rapprocher de la cosmologie. Mais, dans une démarche totalisante
formant la philosophie naturelle préalable à la philosophie
sociale, la biologie se réunit ensuite à la sociologie, « première
étude de l'unité humaine »[10].
Dans les deux cas, l'encyclopédie confirme la possibilité de
l'étude de l'unité humaine obéissant à un double
principe de totalité et d'universalité ; cette encyclopédie
peut être binaire, soit opposant 1° sciences de la nature/ 2°
science de la société ; soit opposant : l° sciences
du monde/ 2° sciences de l'homme. Le schéma est illustré
par la classification du 24 juillet 1852 séparée entre Étude
de la Terre ou Cosmologie et Étude de l'homme ou Sociologie,
les deux études formant ensemble la « philosophie positive
ou connaissance systématique de l'Humanité ».
Notons que la Sociologie se subdivisera ensuite en : 1° biologie,
2° sociologie, et 3° morale. Aussi la division ternaire subsistera-t-elle
pour exprimer la continuité ; on pourra par exemple considérer :
1° l'étude du monde « immodifiable et déductif »[11];
2° l'étude du monde « modifiable et inductif »[12]
; 3° la sociologie. Dans tous les cas, la constitution encyclopédique
s'impose comme fondamentalement et finalement unitaire, puisque Comte la voit
organisée « d'après la prépondérance
nécessaire toujours reconnue à la sociologie, comme seul lien
scientifique et logique de nos diverses conceptions réelles »[13].
Un souci anthropologique sous-tend chez Comte la problématique de la
relation du biologique au social.
2. La question incontournable du milieu
L'individu humain est lui-même une totalité qui se distingue
de son milieu ; Comte l'écrivait à Mill, « c'est
l'organisme et non le milieu qui nous fait hommes plutôt que singes
ou chiens, et même qui détermine notre mode spécial d'humanité
jusqu'à un degré beaucoup plus circonscrit qu'on ne le croit
souvent » (Lettres à John Stuart Mill, 1841-1846)[14].
Mais la totalité organique n'exclut cependant pas le milieu dans lequel
elle évolue. Or c'est précisément du milieu que nous
devons partir dans notre recherche des rapports du biologique et du social.
Georges Canguilhem[15] montra
l'origine du concept chez Newton, Buffon, Lamarck et Blainville[16] ;
il pensait que Comte, prolongeant la tradition de Buffon à Lamarck,
était surtout conscient de l'origine mécanique du terme, et
qu'il l'étendait à la biologie pour répondre au souci
du rapport qu'il voulait établir entre le monde et l'homme. Le terme
« milieu », apparut tôt chez Comte (avant 1838[17]
- déjà en 1835[18]
à propos de la physique), avec le sens de 'fluide'[19].
Même si la 43ème leçon du Cours[20]
fait observer les « influences physiques » sur la
vie végétative, avec les différentes variations[21]
(thermométriques, barométriques, etc.) mesurables (et Canguilhem
remarque justement que « la qualité d'organisme se trouve
réduite à un ensemble de quantités »[22]).
Mais la 40ème leçon annonce déjà l'orientation
inverse d'aller de l'homme au monde ; Canguilhem n'en tient pas compte ;
pas plus qu'il ne fait référence aux fonctions d'absorption
et d'exhalation[23] notées
par Comte dans la 43ème leçon comme essentielles
à la vie du fait de l'échange réel de l'organisme avec
son milieu propre[24]. C'est ce
qui constitue la rénovation matérielle continuelle évoquée
dans l'Introduction du Système :
« La vitalité fondamentale, seule commune à tous les
êtres organisés, consiste dans leur continuelle rénovation
matérielle, unique attribut qui les sépare universellement des
corps inertes, où la composition est toujours fixe. »[25]
Voyons le concept de milieu à la 40ème leçon
dans le discours biologique de Comte. La note explicative[26]
intervient seulement après que Comte a eu employé sans s'en
expliquer le terme de milieu à propos de la condition fondamentale
de la vie : « Une telle harmonie entre l'être vivant
et le milieu correspondant caractérise évidemment la
condition fondamentale de la vie »[27].
Comte réfute ici la définition de la vie proposée par
Bichat (« l'ensemble des fonctions qui résistent à
la mort »[28]). Si l'idée
de milieu peut lui venir de Lamarck, l'idée d'harmonie surmontant le
conflit lui appartient. À partir de la 40ème leçon,
nous devons découvrir la définition exacte du concept de milieu
chez Comte qui est conscient du néologisme[29],
comme sa note l'exprime très clairement :
« Il serait superflu, j'espère, de motiver expressément
l'usage fréquent que je ferai désormais, en biologie, du mot
milieu, pour désigner spécialement, d'une manière nette
et rapide, non seulement le fluide ou l'organisme est plongé, mais,
en général, l'ensemble total des circonstances extérieures
d'un genre quelconque, nécessaires à l'existence de chaque organisme
déterminé. Ceux qui auront suffisamment médité
sur le rôle capital que doit remplir, dans toute biologie positive,1'idée
correspondante, ne me reprocheront pas, sans doute, l'introduction de cette
expression nouvelle. Quant à moi, la spontanéité avec
laquelle elle s'est si souvent présentée sous ma plume, malgré
ma constante aversion pour le néologisme systématique, ne me
permet guère de douter que ce terme abstrait ne manquât réellement
jusqu'ici à la science des corps vivants. » [30]
Relativement au schéma physique universel de « l'équivalence
nécessaire entre la réaction et l'action »[31],
le terme « milieu » a une connotation plus large :
il signifie pour Comte « l'ensemble total des circonstances extérieures »[32].
Si la formule de la relation de la fonction à l'organe est mathématique
dans son expression (« étant donné l'organe ou la
modification organique, trouver la fonction ou l'acte, et réciproquement »[33]),
la position même du problème entraîne le point de vue de
la réciprocité entre l'organe et la fonction, considérés
comme un ensemble, précisément une totalité articulée.
La première loi biologique, dégagée par Comte[34],
indique avec la présence d'un conflit son dépassement dans le
« milieu » compris comme condition nécessaire de
la vie. La place que donne Comte à la théorie des milieux organiques
(il reprend alors le pluriel de Lamarck) est significative du point de vue
de sa théorie de la connaissance et de son épistémologie,
mais encore du point de vue des concepts d'être humain et d'humanité.
Poussé d'abord par son admiration pour Blainville, Comte a ensuite
fait remarquer son erreur quant à la place à assigner à
la théorie des milieux organiques, qu'il avait indiquée dans
le Cours, entre l'anatomie générale et la physiologie[35] :
« à la suite de l'anatomie générale »[36].
Selon son procédé d'appréciation plaçant « les
notions intermédiaires »[37]
« après les deux extrêmes dont elles doivent instituer
la liaison »[38], pour
ce qui concerne la théorie des milieux organiques - « branche
toute moderne, dont il faut regarder Lamarck comme le vrai créateur »[39]
- cette « relation avec le milieu »[40]
ne peut donc se faire qu'après l'anatomie et la physiologie. Et c'est
cet ordre que corrige Comte dans l'Introduction fondamentale[41]
du Système ; en outre, il affirme qu'on ne dispose alors,
quant à cette théorie, que des « précieux aperçus
primitifs dus au génie hardi de Lamarck »[42].
Or c'est sur cette théorie lamarckienne que Comte va fonder la réelle
émancipation de la biologie à l'égard de la théologie
et de la métaphysique. Les jeunes biologistes Charles Robin et L.A.
Segond représentent ceux qui, sur cette base, apprécieront « l'importance
scientifique de la réaction du cœur sur l'esprit »[43].
L'amélioration organique des végétaux, des animaux et
de l'homme dépend de cette théorie ; mais ce qu'ébauche
la biologie, seule la sociologie pourra l'accomplir :
« Les lois biologiques ne sont vraiment compétentes, à
cet égard, qu' envers les animaux, et même sous l'impulsion de
la sociologie, comme à tout autre titre. Mais les notions qu'elles
fournissent ainsi doivent ensuite figurer convenablement parmi les éléments
nécessaires des décisions finales qui appartiennent à
la morale sociologique. »[44]
De Newton, nous sommes donc passés à Lamarck ; et sa théorie
des milieux joue un multiple rôle. Du point de vue encyclopédique,
elle fait passer « de l'état primitif de combinaison binaire
à l'état définitif de succession ternaire »[45],
rôle dialectique de l'efficience, à la fois épistémologique
et politique, du dogme positif de la science, « d'ou résulte
la vraie religion »[46]
selon la philosophie positive dont l'ensemble constitue une «progression
systématique »[47]
allant de la cosmologie à la biologie et de la biologie à la
sociologie: l'ordre biologique se développant dans le progrès
sociologique.
Dès la 40ème leçon, en 1836, Comte a annoncé
que ses références biologiques étaient l'ensemble des
cours de physiologie générale donnés par Blainville (l829,
1832) à la Faculté des sciences de Paris. Comte affirme sa volonté
d'être informé de « l'état le plus avancé
de la biologie actuelle » dont les cours de Blainville représentent,
à ce moment-là, « le type le plus parfait ».
Tout en se rapportant à la définition de la vie que donne Blainville,
dans l'introduction au Traité d'anatomie comparée (« le
double mouvement intestin, à la fois général et continu
de composition et de décomposition »[48]),
Comte ne s'en contente pas, puisqu'il y ajoute les « deux conditions
fondamentales corrélatives, nécessairement inséparables
de l'état vivant, un organisme déterminé et un milieu
convenable » [49]. Comte
y ajoute encore ce qu'il appelle « la grande pensée d'Aristote
et de Buffon, si fortement établie par Bichat »[50],
la distinction entre la vie organique et la vie animale, alors que Blainville
s'en tient à la vie végétative.
Contrairement à la biologie pure de Blainville, la sociologie de Comte
va inverser l'ordre établi par Blainville et montrer que la vie végétale
entretient la vie animale. Comte admet toutefois que l'on considère
en biologie pure « la notion primordiale de la vie animale subordonnée
à la vie végétale »[51]
et il confirme sur ce point « la définition éminemment
philosophique de la vie introduite par M. de Blainville »[52]
; surtout, il va donner à la biologie positive la possibilité
d'établir la liaison constante de l'idée d'organe et
de milieu avec l'idée de fonction, selon la position
de Lamarck contraire à celle de Cuvier[53].
La 40ème leçon[54]
pose le problème dans l'état propre à l'époque
de Comte, et elle nous démontre la difficulté de la définition
de l'objet biologique, mais encore sa complexité accrue par la comparaison
à celle de l'objet chimique et à celle des objets physique et
astronomique. L'idée originale est de vouloir édifier une biologie
proprement humaine, infléchie par la vie sociale ; or cette idée
est directement liée à la conception comtienne du milieu.
La modification de l'enveloppant du milieu détermine la modification
de l'enveloppé qu'est l'organisme: ce point de vue est univoque, puisque
ce qu'étudie Comte le plus souvent c'est l'action du milieu sur l'organisme :
ce qui n'exclut pas le point de vue du « conflit vital »[55]
avec sa résolution dans l'harmonie[56]
sans laquelle l'être vivant ne peut vivre. Or, peut-on faire reproche
à Comte, dans les chapitres sur la biologie, d'étudier, du point
de vue du vivant, non pas l'action de l'organisme sur le milieu, mais l'action
du milieu sur 1'organisme ? La doctrine est que l'organisme
accomplit ses phénomènes vitaux sous l'influence du milieu et
des « conditions d'existence »[57].
La transitivité du milieu sur l'organisme est telle qu'il faut prévoir
une discipline ayant pour objet les variations du milieu. Ce point de vue,
qui part, non pas de l'individu vivant isolé, mais du tout dans lequel
il est inclus pour vivre, dépend d'un excellent principe épistémologique
dont l'extension en sociologie donnera les résultats les moins contestables.
Il faudra attendre la méthode globale de Dilthey[58],
ainsi que les élucidations de Jaspers sur la totalité inachevée
et sur l'englobant[59], pour se
familiariser avec ce type de pensée anthropologique qui a son équivalent
dans la psychologie de la forme, et surtout, en ce qui concerne la biologie,
dans la théorie de la structure organique due à Kurt Goldstein[60].
L'anonymat des constituants du milieu va servir à une pensée,
qui se fera définitivement totalisante avec le Système de
politique positive.
3. Le fait social « naturel » en tant que milieu
Sur la base d'une « saine biologie »[61]
- ou 'régénérée par la sociologie' - Comte
va procéder du tout aux parties et ne pas définir l'humanité
à partir de l'homme ; au contraire, l'homme sera défini
à partir de l'humanité grâce à la sociologie. Une
destination synthétique domine les recherches analytiques et les études
des relations entre les fonctions et les organes ne resteront plus isolées.
Si le point de vue biologique a permis la considération du milieu comme
réunissant les fonctions et les organes, le point de vue sociologique
va permettre l'examen des activités humaines et surtout de leur progression ;
car c'est de l'état social qu'émane, entre autres, « l'institution
des signes artificiels »[62].
Outre la question des signes, la question des échanges va s'imposer
à partir de la sociabilité en germe se développant à
l'état social.
Le parti-pris de traiter les phénomènes sociaux comme des phénomènes
naturels[63] apparaît avec
netteté au début de la 47ème leçon.
Cette leçon, qui construit le concept de sociologie[64]
après l'avoir dénoté, donne la meilleure place à
Montesquieu, comme à celui qui a formulé le concept de loi dans
son extension et dans sa compréhension :
« Ce qui caractérise, à mes yeux, la principale force
de ce mémorable ouvrage[65],
[...] c'est la tendance prépondérante qui s'y fait partout sentir
à concevoir désormais les phénomènes politiques
comme aussi nécessairement assujettis à d'invariables lois naturelles
que tous les autres phénomènes quelconques. »[66]
Il n'existait pas de science positive constituée de l'étude
des lois[67] des phénomènes
sociaux, la sociologie étant la première science dans ce cas.
Comme il n'y avait là encore aucun acquis positif, ces faits ne pourraient
être observés que d'après une élaboration théorique.
Comte écrivait : « il est évident que l'absence
de toute théorie positive est aujourd'hui ce qui rend les observations
sociales si vagues et si incohérentes »[68].
Une connaissance ébauchée ou une simple hypothèse devait
diriger l'observation des faits sociaux : autant du point de vue statique
que du point de vue dynamique. En effet, du point de vue statique, ce qui
empêchait l'observation des faits sociaux, c'était l'absence
d' « une connaissance, au moins ébauchée, des lois
essentielles de la solidarité sociale » ; de même,
du point de vue dynamique il manquait une « simple hypothèse
provisoire » - hypothèse qui devait « d'abord »,
écrit Comte, les rattacher « aux lois du développement
social »[69]. Comte
affirme qu'on ne peut observer des faits sociaux si auparavant on n'a ni un
début de théorie des lois statiques aptes à diriger l'observation,
ni une hypothèse simple pour rattacher ces faits à des lois
dynamiques.
Ce qui est donc premier, ce sont les notions de statique et de dynamique sociales
avec leurs lois propres, avec enfin seulement les faits que ces lois commandent.
Un fait social n'a de signification scientifique que rapproché à
un autre fait social :
« Aucun fait social ne saurait avoir de signification vraiment scientifique
sans être immédiatement rapproché de quelque autre fait
social : purement isolé, il reste inévitablement à l'état
stérile de simple anecdote, susceptible tout au plus de satisfaire
une vaine curiosité, mais incapable d'aucun usage rationnel. »[70]
Surtout, les faits sociaux ne peuvent être explorés que collectivement :
déjà le Plan des travaux scientifiques nécessaires
pour réorganiser la société (1822)[71]
a montré que l'étude collective de l'espèce n'est pas
la simple déduction de l'étude de l'individu et qu'en particulier
la spécificité du fait social vient de sa « dimension
collective » : il ne peut être déduit de l'observation
des phénomènes individuels. Abordés des deux points de
vue statique et dynamique, les faits sociaux peuvent être observés
dans de multiples domaines énumérés par Comte :
il apparaissent alors soit comme des « événements
quelconques », mais encore comme des coutumes, des monuments, ou
comme les diverses langues. Tout esprit rationnel procédera « d'après
les points de contact plus ou moins directs qu'il saura toujours apercevoir
avec les plus hautes notions de la science, en vertu de l'universelle connexité
des divers aspects sociaux »[72].
4. La totalité biologique
Cette totalisation de l'expérience converge vers la limite d'une théorie
de la synthèse qui a sa base dans l'épistémologie biologique
contemporaine à la pensée de Comte, et qui n'implique nullement
l'affirmation directe d'un caractère biologique de sa sociologie. La
science montante est alors la biologie (nom de baptême datant de 1802,
dû à Lamarck et Tréviranus[73],
généralisé par Comte à partir de la 36ème
leçon[74] sur la
chimie et définitivement dans les leçons sur la biologie). Et
si « modèle biologique » il y eut, ce n'est certes
pas exclusivement. Michel Foucault[75]
voyait très globalement trois modèles à l'œuvre
dans les sciences humaines au XIXè siècle : le modèle
biologique (avec Comte), le modèle économique (avec Marx) et
le modèle linguistique avec (Freud). Or il n'est pas question de privilégier
la référence aux modèles au détriment de l'analyse
concrète ; et, si, chez Comte, la biologie joue, à côté
d'une anthropologie qui s'affirme, un rôle que la réflexion sur
l'économie politique et la réflexion sur le langage particulariseront,
cette différenciation n'élimine chez lui ni le « conflit »
ni la « signification » propres aux deux autres modèles,
outre la « fonction » propre au modèle biologique.
Dans son sixième opuscule de jeunesse (1828), Comte avait salué
l'entrée de la physiologie dans le système définitif
de la philosophie positive[76],
sortie qu'elle était du « joug des fictions théologiques
et des abstractions métaphysiques ». Avec la 40ème
leçon, Comte faisait un pas de plus en affirmant l'assujettissement
des phénomènes vitaux aux lois générales.[77]
Si nous considérons que les lois générales régissent
le milieu avec lequel la vie est en harmonie, les phénomènes
vitaux ne sont que de simples modifications de ce milieu. Mais, en outre,
toute l'organisation fort différenciée de la vie s'est mise
en harmonie avec ce milieu. Désormais, cette harmonie entre le vivant
et son milieu « caractérise évidemment la condition
fondamentale de la vie »[78].
C'est pourquoi l'idée de vie n'est pas définie par opposition
à l'idée de mort, comme elle l'est par Bichat, mais par la synthèse
« des deux éléments inséparables dont l'harmonie
constitue nécessairement l'idée générale de vie »[79]
: un « « être organisé et le milieu qui lui
est convenable pour s'accomplir ». Tandis que Bichat veut démarquer
les sciences physiologiques des sciences physiques, et réagir contre
le mécanisme, Comte, qui s'éloigne à sa manière
du mécanisme, le fait en soulignant, tout comme Cabanis et Lamarck,
la connexion des actions et réactions se développant entre l'être
organisé et son milieu.
L'examen des variations possibles montre que l'éventail des variations
permises au milieu extérieur peut atteindre des limites très
écartées, tandis que celui des variations permises à
l'être organisé est étroitement limité, ce dernier
étant dans une dépendance étroite du milieu qui le conditionne.
Cabanis a traité de cette dépendance étroite du milieu
et de l'organisme, dont on peut déjà voir chez Hippocrate l'énoncé
de certaines corrélations précises. Le célèbre
texte d'Hippocrate, Sur les airs, les eaux et les lieux[80],
inaugure ce mode de pensée ; mais il est particulièrement
évident pour les contemporains et les prédécesseurs immédiats
de Comte. Ainsi, Cabanis, dans ses Rapports du physique et du moral
de l'homme, se trouve sur les traces de Buffon qui accordait une importance
certaine au climat, à la nourriture et au mode de vie : dans le
huitième mémoire, il étudie l'influence du « régime »
sur les dispositions morales et, au paragraphe II, il affirme que les corps
organisés subissent des modifications dues aux changements mécaniques,
ou chimiques[81] :
« C'est encore ainsi que l'animal, travaillé par le climat
et par toutes les autres circonstances physiques, reçoit une empreinte
particulière, qui peut servir à constater et distinguer ces
mêmes circonstances; ou nourri, cultivé, dressé systématiquement
par 1'homme, il acquiert des dispositions nouvelles et entre dans une nouvelle
série d'habitudes. »[82]
Procédant à l'estimation de certains agents extérieurs
sur le physique, Cabanis analyse l'action de l'air, de la chaleur, du froid,
et cite un devancier dans la personne de Brown[83],
rappelle Montesquieu à propos de la relative insensibilité des
individus constamment soumis au froid[84],
ainsi que Buffon[85]. Cabanis
insiste donc sur la malléabilité humaine, sur le fait que, progressivement,
le corps de l'homme peut subir des influences physiques et s'y adapter
par l'acquisition de nouvelles habitudes.
Comte distingue une harmonie entre la biologie et la physico-chimie ;
une relation étroite unit déjà ces domaines pour Cabanis,
Lamarck et Blainville : harmonie analogue à celle existant entre
le vivant et le milieu, synthèse de deux éléments et
résultante des termes d'un conflit. Chez Blainville, Comte trouve l'approbation
déclarée de sa philosophie positive : dans le Cours
de physiologie générale et comparée, Blainville
affirme son adhésion à la philosophie positive en évoquant
la loi des trois états et en manifestant l'importance de l'étude
de la méthode d'une science à partir de l'état où
cette science est parvenue[86].
Lui-même, Comte trouve dans la physiologie de Blainville les éléments
fondamentaux de ses idées biologiques[87].
En1850, Comte devait prononcer le Discours de circonstances pour les
funérailles de Blainville[88]
et rappeler les mérites de « l'esprit le plus coordinateur
qui ait cultivé la biologie depuis Aristote »[89].
Pour l'existence végétative et animale, Bichat et Lamarck, de
même, pour le domaine intellectuel et moral, Cabanis et Gall, enfin,
pour le rapport de la pathologie à la biologie, Broussais, ont ouvert
le XIXème siècle : et c'est alors qu'intervient Blainville[90].
C'est à lui qu'échoit le mérite de faire l'harmonie ou
la synthèse des conceptions statiques, dynamiques et taxinomiques[91].
À Blainville revient l'honneur de la systématisation de la philosophie
biologique :
« Cette systématisation [...] convenait donc à l'esprit
le plus coordinateur qui ait cultivé la biologie depuis Aristote, si
l'on excepte Bichat, dont l'universelle prééminence, autant
déductive qu'inductive, exclut toute comparaison. »[92]
Malgré ses critiques, Comte donne sur l'œuvre de Blainville une
juste appréciation scientifique. Aussi, grand prêtre de l'Humanité,
Comte « incorpore » Blainville pour avoir su « coordonner
les conceptions sur la structure, l'existence, et la classification des corps
vivants »[93].
L'importance du milieu a été vue par des auteurs tels que Lamarck
et Blainville qui avaient commencé leurs études par la physique,
accomplissant sans le savoir un vœu qui sera celui de Comte. Le point
de vue statique considéré par Blainville respecte les éléments
chimiques de la matière et la forme affectant cet assemblage de matière[94] :
les « simples modifications » qui y sont observables sont
une idée reprise du principe de la physiologie de Blainville selon
lequel les corps organisés présentent un aspect modifié
des propriétés générales de la matière[95].
Le point de vue dynamique s'attache à la composition et à la
décomposition, c'est-à-dire à l'accroissement et au décroissement
du corps[96]. Comte énonce
alors ce qui sera le dogme de Claude Bernard, dans l' Introduction à
l'étude de la médecine expérimentale[97] :
« Placé dans un système donné de circonstances
extérieures, un organisme défini doit toujours agir d'une manière
nécessairement déterminée; et, en sens inverse, la même
action ne saurait être identiquement produite par des organismes vraiment
distincts. »[98]
Cette croyance dans le déterminisme des phénomènes vitaux
était loin d'être acceptée par les physiologistes :
qu'on pense aux proscriptions de Bichat opposant nettement le monde des êtres
vivants et le monde des corps bruts, ou encore au scepticisme de Magendie.
Comte formule philosophiquement cette dépendance de l'homme envers
le monde, comme celle de la vie envers les phénomènes physiques :
« Car les lois du monde dominent celles de l'homme, et n'en sont
pas modifiées. Entre ces deux pôles corrélatifs de la
philosophie naturelle viennent s'intercaler spontanément, d'une part,
les lois physiques, comme une sorte de complément des lois astronomiques,
et, d'autre part, les lois chimiques, préliminaires immédiats
des lois biologiques. Tel est, du point. de vue philosophique le plus élevé,
l'indissoluble faisceau rationnel des diverses sciences fondamentales. »[102]
Comte garde la pleine connaissance de l'influence des lois mécaniques
des divers domaines physico-chimiques sur le domaine biologique. De plus,
en associant l'être organisé à son milieu Comte peut relier
anatomie et physiologie, d'une autre façon sans doute que ne l'avait
fait Haller avec son « anatomie animée », ou Diderot
rapprochant état statique et état dynamique[99].
Et, loin de condamner l'expérimentation en biologie, Comte,
suivant en cela Cuvier et Blainville, examine les modes d'intervention possibles
de l'expérimentation biologique : soit par la perturbation de l'organisme,
soit par celle du milieu. Il estime comme la moins rationnelle, l'intervention
sur l'organisme, car elle était alors accomplie sans le souci de l'état
du milieu (à maintenir invariable pour que l'observation de l'organisme
perturbé ait toute sa valeur)[100].
Existe aussi pour Comte le consensus des organes de l'organisme entre eux ;
dès lors, la vivisection est à éviter : il faut
en outre respecter les droits des animaux ou plutôt la considération
sociale à l'égard, non seulement des hommes, mais encore des
animaux. Aussi Comte préfère-t-il l'expérimentation sur
le milieu, qui offre plus de précision et détermine « avec
une exactitude scientifique, la perturbation factice dont il s'agit
d'apprécier l'influence physiologique, et qui porte sur un système
susceptible d'une bien plus complète connaissance »[101].
De plus, l'observation sur l'organisme est moins altérée par
le « trouble général de l'économie »[102] ;
en effet, la perturbation peut y être circonscrite et appréciée
avec exactitude. On peut même éviter de produire « dans
l'organisme aucune modification profonde et durable »[103].
Comte explicite les critères d'une expérimentation biologique
valable, dont il déplore 1'inobservance jusqu'alors : « 1°
avoir en vue un but nettement déterminé, c'est-à-dire
tendre à éclaircir tel phénomène organique, sous
tel aspect spécial ; 2° connaître, le plus complètement
possible, d'après l'observation proprement dite, le véritable
état normal de l'organisme correspondant et les vraies limites de variation
dont il est susceptible. »[104]
On voit donc intervenir la « norme », nécessaire
à l'étude scientifique de l'organe et de sa fonction,
au sein d'un organisme, lui-même encerclé par un milieu dont
il est dépendant. Les limites de variation sont au terme des séries
de règles conditionnant la composition et la décomposition,
l'accroissement et le décroissement. Le point de vue de l'ensemble,
loin d'être conçu vaguement, concerne « 1'unité
essentielle du sujet principal »[105].
Et ce qui constitue aussi « l'unité fondamentale du sujet »[106]
apparaît dans la définition du « système de
la science biologique »[107]
:
« la correspondance générale et nécessaire,
diversement reproduite et incessamment développée, entre les
idées d'organisation et les idées de vie. »[108]
Sur « un fond commun de structure et de composition »[109],
l'anatomie des organismes est un système qui commande les organisations
secondaires représentées par les tissus, les organes, les appareils
compliqués ; de même, sur le fait, comme l'écrit
Comte, « d'une certaine vitalité commune »[110] :
du végétal à l'homme, les êtres vivants considérés
dans leurs actes et leurs époques se caractérisent par une graduation
dans laquelle « les phénomènes plus généraux
dominent constamment ceux qui le sont moins »[111].
La méthode comparative détermine ainsi l'appréhension
systématique des phénomènes biologiques.
Ces considérations méthodologiques seront confirmées
en 1865 par la méthodologie de Claude Bernard[112],
dans l'Introduction à l'étude de la médecine expérimentale,
dans laquelle Claude Bernard recommande de rapporter toujours à l'ensemble
une propriété physiologique ; elles ont leur fondement
dans des considérations plus générales. Le point de vue
de l'ensemble sur la partie, du système dans la hiérarchie,
de la fonction par rapport à l'organe, de la norme du consensus, comme
de la norme de l'harmonie qui règle le rapport de l'organisme à
son milieu : autant de considérations débordant largement
le point de vue de la fonction, à laquelle on aurait voulu limiter
Comte. Consensus et harmonie acquièrent un sens. Le milieu intérieur,
dont la notion a été mise en doute dans la biologie de Comte,
apparaît avec la considération par Comte des substances dites
« alibiles »[113],
c'est-à-dire nutritives. Il faut voir à ce sujet le chapitre
sur la chimie organique[114].
Comte admet bien deux sortes de conditions déterminantes, en ce qui
concerne les phénomènes vitaux : « les unes relatives
à l'organisme lui-même, les autres au système ambiant »[115].
Les deux modes d'expérimentation possibles sur 1'être vivant
peuvent porter soit sur le milieu ambiant, soit sur l'organisme ;
la première méthode troublant également l'organisme
est privilégiée par Comte comme elle le sera par Claude Bernard[116].
Ajoutons la méthode pathologique et l'étude de la tératologie,
étudiant les modifications de l'organisme et du milieu intérieur.
5. La solidarité biosociologique
Dans la série des sciences fondamentales, Comte assigne à la
biologie une place privilégiée. Il a pris soin de la séparer[117]
des sciences antérieures dans la série, et d'éviter toute
forme de mécanisme et surtout de finalisme. Notre existence complexe
est vue comme enveloppant les lois abstraites. La sociologie est appelée
à dominer la biologie, comme le social le biologique : ainsi,
le milieu humain domine le milieu vital. À la sociologie, Comte réserve
l'office d'observer objectivement en totalité la fonction cérébrale.
Le projet anthropologique se confirme dans une « étude synthétique
de la nature humaine »[118],
présupposant l'étude des étapes de la végétalité
et de l'animalité.
Quant au « milieu correspondant », lorsqu'on atteint
le stade de l'animalité on doit reconnaître ses deux principaux
attributs : la possibilité de discerner les corps vivants dont l'animalité
se nourrit, et la possibilité de les saisir ; sensibilité et
contractilité, « double aptitude à connaître
et à modifier les corps extérieurs »[119],
sont des conditions nécessaires du mode d'alimentation propre à
l'animalité. À partir de l'alimentation l'être vivant
entre en rapport avec le milieu qui l'entoure : cette vie de relation
ne semble, au départ, n'avoir d'autre utilité que la vie de
nutrition, « attribut fondamental de l'ensemble des êtres
organisés »[120].
L'intermittence de la vie animale, au contraire de la continuité de
la vie végétative, donne la conscience de son exercice et la
faculté de le répéter, et d'acquérir des habitudes.
Le système nutritif dépend du système éducatif,
théorique et pratique, c'est-à-dire de connaissance et de réaction
(sensibilité et contractilité). De ce noyau fondamental à
toute vie prend l'essor d'une existence dont le but n'est plus la nutrition
:
« Ainsi, cette vie de relation, qui surgit au-dessus de la vie de
nutrition, suscite spontanément les premiers germes de la sociabilité,
partout où la nature morale n'est pas trop vicieuse. »[121]
Entre la sensibilité et la contractilité, c'est-à-dire
entre les sensations et les mouvements, il faut, à un certain degré
de l'échelle animale, supposer une « vitalité intermédiaire »[122],
mêlée assez d'intelligence « pour apprécier
les impressions reçues et les réactions convenables »[123].
Là peut commencer la sémiogénèse, en tout cas
une forme de conscience :
« l'existence physique des animaux, supérieure à l'existence
purement matérielle des végétaux, s'accompagne toujours
d'une certaine existence morale, dont le développement caractérise
la nature humaine. »[124]
Outre le besoin de nutrition, le besoin de reproduction (lié à
la rénovation fondamentale) va donner à la vie de relation un
caractère plus proche de la sociabilité. À la fois l'instinct
sexuel et l'instinct maternel déterminent la vie en commun qu'est la
famille, « première base de la vie sociale »[125].
Avec la notion d'instinct Comte cherche à éviter l'automatisme
cartésien, incapable d'apprécier la spontanéité
animale : « car il faudrait alors supposer toujours directe
la relation entre les impressions extérieures et les réactions
musculaires »[126].
L'organe central qu'est le cerveau relie donc les sensations aux mouvements.
Ces idées de Comte sont la systématisation des éléments
d'analyse fournis par Bichat dans ses Recherches physiologiques sur la
vie et la mort[127] :
« Un ordre de fonctions assimile à l'animal les substances
qui doivent le nourrir, un autre lui enlève ces substances devenues
hétérogènes à son organisation, après en
avoir fait quelque temps partie. Le premier, qui est l'ordre d'assimilation,
résulte de la digestion, de la circulation, de la respiration et de
la nutrition. Toute molécule étrangère au corps reçoit,
avant d'en devenir l'élément, l'influence de ces quatre fonctions.
Quand elle a ensuite concouru quelque temps à former nos organes, l'absorption
la leur enlève, la transmet dans le torrent circulatoire, où
elle est charriée de nouveau, et d'où elle sort par l'exhalation
pulmonaire ou cutanée et par les diverses sécrétions
dont les fluides sont tous rejetés au dehors. L'absorption, la circulation,
l'exhalation, la sécrétion, forment donc le second ordre des
fonctions de la vie organique, ou l'ordre de désassimilation. »[128]
Pour les lois de 1'animalité[129],
que dégage Comte, c'est encore à Bichat qu'il s'en remet, quant
à l'intermittence d'action et aux alternances d'activité et
de repos, ainsi qu'au rôle de 1'habitude[130].
Bichat montre que l'habitude émousse le sentiment, tandis que le jugement
le perfectionne. Troisième point, que relève Comte : le perfectionnement
dû à l'habitude. Comme Cabanis, Comte prend soin du rôle
de l'imitation[131], qui s'ajoute
à l'habitude et qui ne convient qu'aux espèces sociables :
ce que n'avait pas noté Cabanis. Les trois lois de l'intermittence
de l'action, de l'habitude et du perfectionnement, reliées à
la troisième loi de la végétalité (la loi de la
reproduction), permettent l'adoption de la thèse de l'hérédité
des caractères acquis[132],
conséquence de la perfectibilité vitale pour Comte :
« Car, les progrès quelconques, à la fois statiques
et dynamiques, réalisés chez l'individu, d'après un suffisant
exercice, tendent ainsi à se perpétuer dans l'espèce
par la génération. L'hérédité rend alors
naturelles les modifications qui furent d'abord artificielles. »[133]
Le progrès matériel est, pour les animaux, la conséquence
de la troisième loi animale. Le progrès intellectuel et moral,
propre à l'homme, serait impossible par le seul fait de la perfectibilité
vitale, il y faut une existence sociale. Ainsi, la conservation de
l'espèce rend temporairement les animaux sociaux s'ils ne le sont pas :
la solidarité réalise alors le développement des germes
de sociabilité[134].
Dans l'animalité, le principe sociologique de l'amour comme base de
l'union entre deux êtres se trouve ébauché. La solidarité
de l'homme et des espèces animales disciplinables, auxquelles se joignent
les végétaux et les forces inorganiques, constitue la réconciliation
des conflits en vue de l'empire exclusif de la terre. Il s'agit là
de la solidarité « biocratique » (référence
à « cette vaste biocratie »[135])
que rendra possible notre solidarité sociocratique. Enfin, les organes
biocratiques serviront le Grand-Être[136].
De la végétalité à l'animalité et de 1'animalité
à l'humanité, Comte remarque que d'abord le consensus des
parties de l'organisme, puis l'harmonie de l'organisme et du milieu
qui lui est propre, enfin la vie de relation, vont pouvoir s'exprimer, non
pas à travers le biologique pur, mais à travers le social. La
sociabilité humaine va faire ressortir une sociabilité qui n'était
qu'en germe dans l'individu en établissant la solidarité de
tous les êtres vivants, comme elle fera pour tous les hommes entre eux.
Le principe de solidarité, dont Comte observe qu'il est fondé
sur l'instinct sympathique[137],
trouvera son application pleine et entière dans la politique positive,
appelée à diriger la nature vivante dans son entier :
« L'ensemble de cette association entre l'humanité et les
espèces disciplinables fournit la base systématique du point
de vue le plus complet et le plus durable que puisse comporter la politique
positive, ainsi appelée à diriger toute la nature vivante contre
la nature morte, afin d'exploiter le domaine terrestre. »[138]
Le passage à l'humanité est pour Comte un passage à la
solidarité[139] ;
il est corrélatif au développement des fonctions du cerveau
qui le rendent possible. C'est à la sociologie qu'il faudra demander
« la véritable théorie des plus hautes fonctions de
l'animalité »[140].
L'existence sociale implique solidarité et continuité,
par lesquelles se rendent possibles les plus hautes fonctions de l'animalité :
c'est-à-dire les attributs supérieurs aussi bien intellectuels
que moraux[141]. Dès
lors, l'étude de la vie ne doit pas isoler le biologique ; au
contraire, pour s'accomplir pleinement l'étude de la vie doit elle-même
se subordonner à la sociologie : « l'ensemble de la vie animale
resterait inintelligible sans les attributs supérieurs que la sociologie
peut seule apprécier. »[142]
Comte explique comment se fait la transition de la biologie à la sociologie
: l'anthropologie physique de Comte remonte jusqu'à l'histoire naturelle
des animaux, qui, elle aussi, dans des proportions moindres, obéit
à la loi des trois états, mais qui ne se serait pas accomplie
chez eux, « puisque l'évolution humaine résulte surtout
de la société » selon Comte[143].
En effet, les animaux supérieurs atteindraient le début de l'état
théologique[144] :
« Tous les animaux supérieurs commencent cette grande progression
de la même manière que nous. Mais aucun ne la pousse au delà
du début théologique; ce qui doit être davantage imputé
au défaut de vraie société qu'à la seule infériorité
mentale. La plupart des races ne sortent jamais d'un fétichisme essentiellement
analogue à celui qui constitua spontanément notre point de départ
nécessaire. Comme au pareil âge de l'humanité,
il s'y mêle toujours quelques germes de notions positives, poussées
jusqu'à une faible ébauche des plus simples lois naturelles.
Mais ces rudiments y restent sans cesse concrets, partiels et incohérents. »[145]
Les vues comtiennes sur l'intelligence animale trouvent leur origine chez
Leroy auquel se reporte Comte[146].
Le seconde loi sociologique énonce la généralité
décroissante et la complication croissante : elle se trouve confirmée
par le fait que «les seules conceptions abstraites ébauchées
par l'esprit animal se rapportent aux idées de nombre »[147]
: la numération jusqu'à trois est la seule possible sans le
secours de signes. Leroy établissait ce fait par une véritable
expérience liée à la chasse[148].
Fort de cet exemple, Comte précise que nos progrès eussent été
impossibles sans l'état social, « d'où émane
certainement l'institution des signes artificiels »[149].
Quand elles dépassent le nombre trois dans leur discours, les « tribus
sauvages » dont fait état Comte usent d'un terme signifiant
'beaucoup'[150] :
appréciation vérifiée à l'époque dans la
vaste compilation d'informations sur les peuples anciens de Goguet, intitulée
De l'origine des loix, des arts et des sciences[151],
qui concentrait une énorme érudition ; l'auteur évoque[152]
cette première numération pratique, limitée au nombre
3, chez les Yaméos ; et il précise que les Brésiliens
empruntent le vocabulaire portugais pour compter au delà de 3.
La troisième loi sociologique se vérifie le mieux chez les animaux,
« puisqu'elle règle la marche générale de l'activité
pratique, d'abord conquérante, puis défensive, et enfin industrielle »[153].
Comte note, propre à notre espèce, le passage successif par
ces trois sortes d'activité, qui sont l'apanage d'espèces animales
différentes. Il ressort que le règne animal forme « le
fond naturel du grand tableau sociologique »[154]
et que la transition de la biologie à la sociologie doit se chercher
dans l'étude des fonctions humaines, selon les deux points de vue social
et biologique. À partir d'une solidarité fondamentale entre
l'animalité et l'humanité, « l'unité biocratique »[155]
s'imposera après la reconnaissance de « l'unité sociocratique »[156].
D'un côté, les races carnassières ont une alimentation
développant à la fois la vie active et la vie contemplative ;
mais, de l'autre, une alimentation plus végétale est favorable
à la vie affective, condition du principe sociocratique[157].
La sociabilité du développement collectif repose principalement
donc sur la vie affective : à quoi s'ajoute la longue durée
de l'enfance humaine, maintenue dans la dépendance des parents. La
sociabilité est favorisée par la vie spéculative, assistée
des moyens d'expression physiques (musculaires et vocaux) et des attributs
de la vie active, du point de vue moral - comme le courage, la prudence et
la persévérance - et du point de vue physique - comme les conditions
musculaires et sensorielles. Tels sont les « titres naturels de
notre espèce au monopole de la socialité »[158]
6. Conclusion : le social, interprète du biologique
Le social a ainsi ses racines dans le biologique avec cette caractéristique
que bon nombre des virtualités enfouies dans le biologique ne pourront
avoir leur développement qu'une fois encadrées dans le social,
quelles que soient les virtualités et quel que soit le social. La maxime
« le progrès est le développement de l'ordre »
joue le rôle de formule-modèle : l'ordre biologique
se développant dans le progrès sociologique.
Il échoit à l'homme, être « biosocial »,
de « déterminer le type fondamental de l'existence humaine,
et ensuite son essor nécessaire »[159].
L'élément social a le privilège de permettre le développement
de toutes les virtualités « humaines » comprises
dans l'élément biologique ; l'organisme accomplit ses phénomènes
vitaux sous l'influence du milieu et des « conditions d'existence »[160].
La biologie humaine est infléchie par la vie sociale :
« Les lois biologiques ne sont vraiment compétentes, à
cet égard, qu'envers les animaux, et même sous l'impulsion de
la sociologie, comme à tout autre titre. Mais les notions qu'elles
fournissent ainsi doivent ensuite figurer convenablement parmi les éléments
nécessaires des décisions finales qui appartiennent à
la morale sociologique. »[161]
À ce point précis de la synthèse, on entrevoit bien des
développements théoriques actuels, souvent fort discutés.
Dans ce qui n'est qu'une conclusion, on peut voir les prémisses d'une
comparaison avec les positions de théoriciens contemporains :
en écologie et en éthologie, aussi en sociobiologie ou même
tout simplement dans les tentatives de rapprochement qui ont été
faites récemment entre les natures animale et humaine[162].
Toutefois, il faut souligner que, dans la perspective positiviste, ce n'est
pas la biologie qui inspire la sociologie, mais c'est tout au contraire la
sociologie qui « régénère » la biologie.
Tel est le point de divergence entre la biosociologie comtienne et
la sociobiologie contemporaine[163].
Celle-ci fait la démarche, inverse de celle de Comte : elle croit
découvrir dans l'égoïsme biologique le moteur du comportement
social, conçoit l'égoïsme biologique comme ce qui permet
la conservation des gènes individuels[164]
ou de leurs copies, les individus s'affrontant socialement pour acquérir
la dominance directement liée à l'agressivité et se traduisant
par un grand succès reproductif.
La sociobiologie est née aux Etats-Unis, en 1975, au moment où
Edward O. Wilson publie Sociology by New Synthesis ; elle est
le terrain de rencontre de plusieurs disciplines : l'éthologie,
la science du comportement animal, l'écologie et la biologie génétique ;
elle a pour objet l'étude des causes et des conséquences de
la vie sociale, la socialité étant commune à différents
groupes d'animaux et à l'être humain sur la base de l'altruisme,
ce dernier étant lui-même au service de la reproduction des gènes
et de la transmission du génotype. Ce point a été développé
dans la théorie de la parentèle - œuvre du Britannique
W. D. Hamilton[165] suivi par
Haxelrod[166]- selon laquelle
l'individu stérile encourage la reproduction des individus fertiles
de sa parenté. Reprenant à leur compte, la théorie de
la sélection naturelle, les sociobiologistes ont combiné la
génétique de Mendel avec la théorie de Darwin. À
part une critique anthropologique dont la sociobiologie peut être l'objet,
son darwinisme social a été la cible des attaques idéologiques[167]
auxquelles le sociobiologiste Français Pierre Jaisson a répondu
en précisant que la sociobiologie est une science qui étudie
les comportements universels de l'espèce humaine[168].
Comte reconnaît bien comme indispensable la substance biologique de
l'humanité ; cependant, il montre qu'il y a toujours eu la nécessité
humaine de repenser le biologique pur et simple dans une signification qui
lui est assignée par le social. Les travaux anthropologiques actuels
semblent confirmer cette position lorsqu'ils montrent, par exemple en matière
de filiation, que l'usage attesté par l'entourage social suffit à
créer la filiation. Il s'agit là d'un trait universel souligné
par Françoise Héritier pour qui le social n'est pas réductible
au biologique[169].
D'une part, Comte ne réduit pas l'homme à sa dimension biologique ;
et il ne réduit pas non plus cette base biologique au social. D'autre
part, il apporte l'idée anthropologique que l'avatar social réalise
l'homme dans ses diverses manifestations biologiques, si bien que la reconnaissance
future d'une « unité biocratique », réunissant
l'homme et l'animal sur le terrain commun de la vie, ne devrait pouvoir s'accomplir
qu'une fois admise une première « unité sociocratique ».
7. L'utopie biocratique
Même si nous devons un instant abandonner une perspective scientifique
pour passer à l'utopie, voyons d'un peu plus près ce que représentent
les deux notions comtiennes de « sociocratie » et de « biocratie ».
Même dans le rapport de l'humain aux animaux, Comte souligne l'importance
déterminante du cadre social avec la vaste biocratie, dans laquelle
les animaux disciplinables deviennent nos principaux ministres.
Et toujours sur le mode de l'utopie, Comte affirme ensuite que cette « biocratie
finale » sera reliée, dans son « régime
intérieur » comme dans sa « puissance extérieure »,
à « l'évolution fondamentale de l'humanité »[170].
En ce qui concerne déjà le « régime positif »,
il est dès maintenant envisageable « une coopération
normale et une juste fraternité »[171]
entre « tous les organes biocratiques »[172] :
car l'altruisme régnera sur la biocratie comme sur la sociocratie,
au-delà de l'égoïsme qui « prévalut des
deux côtés pendant tout le cours de notre préparation
théologique et militaire »[173].
Ainsi, une politique à la fois humaine et animale permettra à
notre espèce régénérée de gouverner toutes
les autres sous le signe d'un altruisme fondé sur la prévalence
humaine.
Pour Comte, la finalité d'étendre la biocratie à « toutes
les espèces disciplinables »[174]
sera le couronnement de la régénération de la nôtre
dans la sociocratie. La relation du biologique au social aura donc pour effet
de faire que l'anthropologie englobe désormais l'animalité pure
et simple, à travers la sociocratie largement annoncée dès
la fameuse Introduction fondamentale du Système de politique positive :
précisément, au chapitre premier, qui remplace successivement la
théologie par la sociologie, la théolâtrie
par la sociolâtrie, et donc la « théocratie »
par la « sociocratie » - et dans lequel Comte consacre
une longue note explicative[175]
pour justifier la composition hybride, latino-grecque, de certains des termes
pratiqués (sociologie, sociocratie, et sociolâtrie).
La conclusion de cette excursion dans le biocratique est, en tout cas, conforme
à la politique positive ; à savoir que la sociocratie
implique effectivement dans son accomplissement politique « une
classe directrice, chargée d'approvisionner les autres, suivant le
mode qui convient à chacune d'elles » [176].
Nous sommes, de ce fait, renvoyés à la politique positive et
à ses exigences sociales parmi lesquelles se tient la distribution
des capitaux par le patriciat à la tête des richesses.