DOGMA

Angèle Kremer Marietti

 

Le biologique et le social
chez Auguste Comte [1]

Rapport et conséquence

 

1. Introduction : la relation du biologique au social

C'est à partir d'un problème contemporain - que je vois posé chez Chomsky[2] comme dans les sciences cognitives[3] : c'est-à-dire le rapport du biologique au social - que je m'interroge sur la question de savoir comment, à partir du tableau entier des connaissances de son époque, Auguste Comte a pu relier l'un à l'autre les deux versants essentiels de la réalité humaine, je veux dire le biologique et le social. Mon analyse du rapport entre le biologique et le social dans la philosophie positive de Comte me conduit à considérer plusieurs aspects de ce double objet d'étude poursuivi dans la perspective d'un double principe de la totalité et de l'universalité. En effet, pris dans l'enveloppe de la totalité sujet-objet, c'est en nous en écartant par une expérience de pensée que nous pouvons dégager un principe d'universalité de notre considération du monde réel, objet d'étude des sciences positives.

La philosophie positive se prononce  à la fois sur la totalité dans laquelle nous pensons et sur le critère d'universalité qui s'en dégage, quant au monde réel. L'unité humaine est conçue par Comte dans une totalité biologique évoluant au cœur d'un milieu avec lequel elle est en échange : l'aperception objective de  cette réciprocité entre l'organisme et le milieu implique d'établir extérieurement à elle une position universaliste, concrètement fondée sur la solidarité de cette interaction. D'où mes examens successifs à partir de la « question incontournable du milieu » qui détient la solution des rapports du biologique et du social. En procédant du tout aux parties, Comte définit l'humain à partir de l'humanité envisageable dans la perspective sociologique : d'où « la considération du fait social 'naturel' en tant que milieu ». La philosophie positive vise la totalisation de l'expérience en vue de son universalisation dans la science ; et comment parvenir à cette totalité universalisée sans s'arrêter sur la question de la « la totalité biologique » ? La totalité biologique implique une certaine harmonie de l'organisme et du milieu avec lequel il est solidaire et, à sa base, le consensus des organes de l'organisme : c'est là une double condition valable autant pour l'être humain que pour l'animal. D'où la perspective qui éclaire « la solidarité biosociologique ». Nous aurons alors accompli les démarches épistémologiques nécessaires à la compréhension des successifs « enveloppements » indispensables aux « développements » de la « biosociocratie » et réalisé, au-delà de la totalité, une étape importante vers l'universalité, pour aboutir à la conclusion sous le titre : « le social, interprète du biologique ».

Comte réussit à faire de la biologie une science de la totalité en même temps qu'une science de l'homme ; il pense qu'elle exige la pratique d'un certain nombre de méthodes, et qu'elle favorise le développement de l'esprit positif à la recherche des lois naturelles. Le dernier opuscule de jeunesse distinguait l'étude de l'être humain entre l'étude de l'individu et l'étude de l'espèce, attribuant l'étude de l'individu à la physiologie et l'étude de l'espèce à la sociologie, deux études distinctes mais proches, la physiologie proprement dite et la physique sociale.[4] Distinction que Comte déplorera, en 1851, comme étant un « empirique isolement »[5], les conceptions seulement relatives à l'individu étant irrationnelles et devant être « étendues systématiquement jusqu'à la vie sociale »[6].

Comte distingue alors, d'un côté, l'étude des fonctions humaines que se disputent « un matérialisme empirique et un ténébreux spiritualisme, idéologique ou psychologique »[7], de l'autre, l'étude de la vie végétative livrée aux mains des chimistes. Ce dernier domaine était, au début du XIXè siècle, occupé par les médecins qui pratiquaient la chimie ; désormais, en 1851, les chimistes pratiquent la biologie. Entre ces deux domaines extrêmes se situe l'animalité, devenue la possession des physiciens, exerçant leur « oppression cosmologique, soit pour les sensations ou pour les mouvements »[8].

L'anarchie relative aux études ayant l'homme pour objet semblait faire perdre l'espoir d'une science biologique telle que Blainville, « le digne successeur de Lamarck »[9], l'illustra. Or, dans une première démarche universalisante, on peut constater que la biologie se rattache à la cosmologie puisque, étant pleinement indépendante de l'humanité, l'étude de la végétalité dont dépend toute vie supérieure peut se rapprocher de la cosmologie. Mais, dans une démarche totalisante formant la philosophie naturelle préalable à la philosophie sociale, la biologie se réunit ensuite à la sociologie, « première étude de l'unité humaine »[10]. Dans les deux cas, l'encyclopédie confirme la possibilité de l'étude de l'unité humaine obéissant à un double principe de totalité et d'universalité ; cette encyclopédie peut être binaire, soit opposant 1° sciences de la nature/ 2° science de la société ; soit opposant : l° sciences du monde/ 2° sciences de l'homme. Le schéma est illustré par la classification du 24 juillet 1852 séparée entre Étude de la Terre ou Cosmologie et Étude de l'homme ou Sociologie, les deux études formant ensemble la « philosophie positive ou connaissance systématique de l'Humanité ».

Notons que la Sociologie se subdivisera ensuite en : 1° biologie, 2° sociologie, et 3° morale. Aussi la division ternaire subsistera-t-elle pour exprimer la continuité ; on pourra par exemple considérer : 1° l'étude du monde « immodifiable et déductif »[11]; 2° l'étude du monde « modifiable et inductif »[12] ; 3° la sociologie. Dans tous les cas, la constitution encyclopédique s'impose comme fondamentalement et finalement unitaire, puisque Comte la voit organisée « d'après la prépondérance nécessaire toujours reconnue à la sociologie, comme seul lien scientifique et logique de nos diverses conceptions réelles »[13]. Un souci anthropologique sous-tend chez Comte la problématique de la relation du biologique au social.

2. La question incontournable du milieu

L'individu humain est lui-même une totalité qui se distingue de son milieu ; Comte l'écrivait à Mill, « c'est l'organisme et non le milieu qui nous fait hommes plutôt que singes ou chiens, et même qui détermine notre mode spécial d'humanité jusqu'à un degré beaucoup plus circonscrit qu'on ne le croit souvent » (Lettres à John Stuart Mill, 1841-1846)[14]. Mais la totalité organique n'exclut cependant pas le milieu dans lequel elle évolue. Or c'est précisément du milieu que nous devons partir dans notre recherche des rapports du biologique et du social.

Georges Canguilhem[15] montra l'origine du concept chez Newton, Buffon, Lamarck et Blainville[16] ; il pensait que Comte, prolongeant la tradition de Buffon à Lamarck, était surtout conscient de l'origine mécanique du terme, et qu'il l'étendait à la biologie pour répondre au souci du rapport qu'il voulait établir entre le monde et l'homme. Le terme « milieu », apparut tôt chez Comte (avant 1838[17] - déjà en 1835[18] à propos de la physique), avec le sens de 'fluide'[19]. Même si la 43ème leçon du Cours[20] fait observer les « influences physiques » sur la vie végétative, avec les différentes variations[21] (thermométriques, barométriques, etc.) mesurables (et Canguilhem remarque justement que « la qualité d'organisme se trouve réduite à un ensemble de quantités »[22]). Mais la 40ème leçon annonce déjà l'orientation inverse d'aller de l'homme au monde ; Canguilhem n'en tient pas compte ; pas plus qu'il ne fait référence aux fonctions d'absorption et d'exhalation[23] notées par Comte dans la 43ème leçon comme essentielles à la vie du fait de l'échange réel de l'organisme avec son milieu propre[24]. C'est ce qui constitue la rénovation matérielle continuelle évoquée dans l'Introduction du Système :

« La vitalité fondamentale, seule commune à tous les êtres organisés, consiste dans leur continuelle rénovation matérielle, unique attribut qui les sépare universellement des corps inertes, où la composition est toujours fixe. »[25]

Voyons le concept de milieu à la 40ème leçon dans le discours biologique de Comte. La note explicative[26] intervient seulement après que Comte a eu employé sans s'en expliquer le terme de milieu à propos de la condition fondamentale de la vie : « Une telle harmonie entre l'être vivant et le milieu correspondant caractérise évidemment la condition fondamentale de la vie »[27]. Comte réfute ici la définition de la vie proposée par Bichat (« l'ensemble des fonctions qui résistent à la mort »[28]). Si l'idée de milieu peut lui venir de Lamarck, l'idée d'harmonie surmontant le conflit lui appartient. À partir de la 40ème leçon, nous devons découvrir la définition exacte du concept de milieu chez Comte qui est conscient du néologisme[29], comme sa note l'exprime très clairement :

« Il serait superflu, j'espère, de motiver expressément l'usage fréquent que je ferai désormais, en biologie, du mot milieu, pour désigner spécialement, d'une manière nette et rapide, non seulement le fluide ou l'organisme est plongé, mais, en général, l'ensemble total des circonstances extérieures d'un genre quelconque, nécessaires à l'existence de chaque organisme déterminé. Ceux qui auront suffisamment médité sur le rôle capital que doit remplir, dans toute biologie positive,1'idée correspondante, ne me reprocheront pas, sans doute, l'introduction de cette expression nouvelle. Quant à moi, la spontanéité avec laquelle elle s'est si souvent présentée sous ma plume, malgré ma constante aversion pour le néologisme systématique, ne me permet guère de douter que ce terme abstrait ne manquât réellement jusqu'ici à la science des corps vivants. » [30]

Relativement au schéma physique universel de « l'équivalence nécessaire entre la réaction et l'action »[31], le terme « milieu » a une connotation plus large : il signifie pour Comte « l'ensemble total des circonstances extérieures »[32]. Si la formule de la relation de la fonction à l'organe est mathématique dans son expression (« étant donné l'organe ou la modification organique, trouver la fonction ou l'acte, et réciproquement »[33]), la position même du problème entraîne le point de vue de la réciprocité entre l'organe et la fonction, considérés comme un ensemble, précisément une totalité articulée.

La première loi biologique, dégagée par Comte[34], indique avec la présence d'un conflit son dépassement dans le « milieu » compris comme condition nécessaire de la vie. La place que donne Comte à la théorie des milieux organiques (il reprend alors le pluriel de Lamarck) est significative du point de vue de sa théorie de la connaissance et de son épistémologie, mais encore du point de vue des concepts d'être humain et d'humanité. Poussé d'abord par son admiration pour Blainville, Comte a ensuite fait remarquer son erreur quant à la place à assigner à la théorie des milieux organiques, qu'il avait indiquée dans le Cours, entre l'anatomie générale et la physiologie[35] : « à la suite de l'anatomie générale »[36]. Selon son procédé d'appréciation plaçant « les notions intermédiaires »[37] « après les deux extrêmes dont elles doivent instituer la liaison »[38], pour ce qui concerne la théorie des milieux organiques - « branche toute moderne, dont il faut regarder Lamarck comme le vrai créateur »[39] - cette « relation avec le milieu »[40] ne peut donc se faire qu'après l'anatomie et la physiologie. Et c'est cet ordre que corrige Comte dans l'Introduction fondamentale[41] du Système ; en outre, il affirme qu'on ne dispose alors, quant à cette théorie, que des « précieux aperçus primitifs dus au génie hardi de Lamarck »[42]. Or c'est sur cette théorie lamarckienne que Comte va fonder la réelle émancipation de la biologie à l'égard de la théologie et de la métaphysique. Les jeunes biologistes Charles Robin et L.A. Segond représentent ceux qui, sur cette base, apprécieront « l'importance scientifique de la réaction du cœur sur l'esprit »[43]. L'amélioration organique des végétaux, des animaux et de l'homme dépend de cette théorie ; mais ce qu'ébauche la biologie, seule la sociologie pourra l'accomplir :

« Les lois biologiques ne sont vraiment compétentes, à cet égard, qu' envers les animaux, et même sous l'impulsion de la sociologie, comme à tout autre titre. Mais les notions qu'elles fournissent ainsi doivent ensuite figurer convenablement parmi les éléments nécessaires des décisions finales qui appartiennent à la morale sociologique. »[44]

De Newton, nous sommes donc passés à Lamarck ; et sa théorie des milieux joue un multiple rôle. Du point de vue encyclopédique, elle fait passer « de l'état primitif de combinaison binaire à l'état définitif de succession ternaire »[45], rôle dialectique de l'efficience, à la fois épistémologique et politique, du dogme positif de la science, « d'ou résulte la vraie religion »[46] selon la philosophie positive dont l'ensemble constitue une «progression systématique »[47] allant de la cosmologie à la biologie et de la biologie à la sociologie: l'ordre biologique se développant dans le progrès sociologique.

Dès la 40ème leçon, en 1836, Comte a annoncé que ses références biologiques étaient l'ensemble des cours de physiologie générale donnés par Blainville (l829, 1832) à la Faculté des sciences de Paris. Comte affirme sa volonté d'être informé de « l'état le plus avancé de la biologie actuelle » dont les cours de Blainville représentent, à ce moment-là, « le type le plus parfait ». Tout en se rapportant à la définition de la vie que donne Blainville, dans l'introduction au Traité d'anatomie comparée (« le double mouvement intestin, à la fois général et continu de composition et de décomposition »[48]), Comte ne s'en contente pas, puisqu'il y ajoute les « deux conditions fondamentales corrélatives, nécessairement inséparables de l'état vivant, un organisme déterminé et un milieu convenable » [49]. Comte y ajoute encore ce qu'il appelle « la grande pensée d'Aristote et de Buffon, si fortement établie par Bichat »[50], la distinction entre la vie organique et la vie animale, alors que Blainville s'en tient à la vie végétative.

Contrairement à la biologie pure de Blainville, la sociologie de Comte va inverser l'ordre établi par Blainville et montrer que la vie végétale entretient la vie animale. Comte admet toutefois que l'on considère en biologie pure « la notion primordiale de la vie animale subordonnée à la vie végétale »[51] et il confirme sur ce point « la définition éminemment philosophique de la vie introduite par M. de Blainville »[52]  ; surtout, il va donner à la biologie positive la possibilité d'établir la liaison constante de l'idée d'organe et de milieu avec l'idée de fonction, selon la position de Lamarck contraire à celle de Cuvier[53]. La 40ème leçon[54] pose le problème dans l'état propre à l'époque de Comte, et elle nous démontre la difficulté de la définition de l'objet biologique, mais encore sa complexité accrue par la comparaison à celle de l'objet chimique et à celle des objets physique et astronomique. L'idée originale est de vouloir édifier une biologie proprement humaine, infléchie par la vie sociale ; or cette idée est directement liée à la conception comtienne du milieu.

La modification de l'enveloppant du milieu détermine la modification de l'enveloppé qu'est l'organisme: ce point de vue est univoque, puisque ce qu'étudie Comte le plus souvent c'est l'action du milieu sur l'organisme : ce qui n'exclut pas le point de vue du « conflit vital »[55] avec sa résolution dans l'harmonie[56] sans laquelle l'être vivant ne peut vivre. Or, peut-on faire reproche à Comte, dans les chapitres sur la biologie, d'étudier, du point de vue du vivant, non pas l'action de l'organisme sur le milieu, mais l'action du milieu sur 1'organisme  ? La doctrine est que l'organisme accomplit ses phénomènes vitaux sous l'influence du milieu et des « conditions d'existence »[57]. La transitivité du milieu sur l'organisme est telle qu'il faut prévoir une discipline ayant pour objet les variations du milieu. Ce point de vue, qui part, non pas de l'individu vivant isolé, mais du tout dans lequel il est inclus pour vivre, dépend d'un excellent principe épistémologique dont l'extension en sociologie donnera les résultats les moins contestables. Il faudra attendre la méthode globale de Dilthey[58], ainsi que les élucidations de Jaspers sur la totalité inachevée et sur l'englobant[59], pour se familiariser avec ce type de pensée anthropologique qui a son équivalent dans la psychologie de la forme, et surtout, en ce qui concerne la biologie, dans la théorie de la structure organique due à Kurt Goldstein[60]. L'anonymat des constituants du milieu va servir à une pensée, qui se fera définitivement totalisante avec le Système de politique positive.

3. Le fait social « naturel » en tant que milieu

Sur la base d'une « saine biologie »[61] - ou 'régénérée par la sociologie' - Comte va procéder du tout aux parties et ne pas définir l'humanité à partir de l'homme ; au contraire, l'homme sera défini à partir de l'humanité grâce à la sociologie. Une destination synthétique domine les recherches analytiques et les études des relations entre les fonctions et les organes ne resteront plus isolées. Si le point de vue biologique a permis la considération du milieu comme réunissant les fonctions et les organes, le point de vue sociologique va permettre l'examen des activités humaines et surtout de leur progression ; car c'est de l'état social qu'émane, entre autres, « l'institution des signes artificiels »[62]. Outre la question des signes, la question des échanges va s'imposer à partir de la sociabilité en germe se développant à l'état social.

Le parti-pris de traiter les phénomènes sociaux comme des phénomènes naturels[63] apparaît avec netteté au début de la 47ème leçon. Cette leçon, qui construit le concept de sociologie[64] après l'avoir dénoté, donne la meilleure place à Montesquieu, comme à celui qui a formulé le concept de loi dans son extension et dans sa compréhension :

« Ce qui caractérise, à mes yeux, la principale force de ce mémorable ouvrage[65], [...] c'est la tendance prépondérante qui s'y fait partout sentir à concevoir désormais les phénomènes politiques comme aussi nécessairement assujettis à d'invariables lois naturelles que tous les autres phénomènes quelconques. »[66]

Il n'existait pas de science positive constituée de l'étude des lois[67] des phénomènes sociaux, la sociologie étant la première science dans ce cas. Comme il n'y avait là encore aucun acquis positif, ces faits ne pourraient être observés que d'après une élaboration théorique. Comte écrivait : « il est évident que l'absence de toute théorie positive est aujourd'hui ce qui rend les observations sociales si vagues et si incohérentes »[68]. Une connaissance ébauchée ou une simple hypothèse devait diriger l'observation des faits sociaux : autant du point de vue statique que du point de vue dynamique. En effet, du point de vue statique, ce qui empêchait l'observation des faits sociaux, c'était l'absence d' « une connaissance, au moins ébauchée, des lois essentielles de la solidarité sociale » ; de même, du point de vue dynamique il manquait une « simple hypothèse provisoire » - hypothèse qui devait « d'abord », écrit Comte, les rattacher « aux lois du développement social »[69]. Comte affirme qu'on ne peut observer des faits sociaux si auparavant on n'a ni un début de théorie des lois statiques aptes à diriger l'observation, ni une hypothèse simple pour rattacher ces faits à des lois dynamiques.

Ce qui est donc premier, ce sont les notions de statique et de dynamique sociales avec leurs lois propres, avec enfin seulement les faits que ces lois commandent. Un fait social n'a de signification scientifique que rapproché à un autre fait social :

« Aucun fait social ne saurait avoir de signification vraiment scientifique sans être immédiatement rapproché de quelque autre fait social : purement isolé, il reste inévitablement à l'état stérile de simple anecdote, susceptible tout au plus de satisfaire une vaine curiosité, mais incapable d'aucun usage rationnel. »[70]

Surtout, les faits sociaux ne peuvent être explorés que collectivement : déjà le Plan des travaux scientifiques nécessaires pour réorganiser la société (1822)[71] a montré que l'étude collective de l'espèce n'est pas la simple déduction de l'étude de l'individu et qu'en particulier la spécificité du fait social vient de sa « dimension collective » : il ne peut être déduit de l'observation des phénomènes individuels. Abordés des deux points de vue statique et dynamique, les faits sociaux peuvent être observés dans de multiples domaines énumérés par Comte : il apparaissent alors soit comme des « événements quelconques », mais encore comme des coutumes, des monuments, ou comme les diverses langues. Tout esprit rationnel procédera « d'après les points de contact plus ou moins directs qu'il saura toujours apercevoir avec les plus hautes notions de la science, en vertu de l'universelle connexité des divers aspects sociaux »[72].

4. La totalité biologique

Cette totalisation de l'expérience converge vers la limite d'une théorie de la synthèse qui a sa base dans l'épistémologie biologique contemporaine à la pensée de Comte, et qui n'implique nullement l'affirmation directe d'un caractère biologique de sa sociologie. La science montante est alors la biologie (nom de baptême datant de 1802, dû à Lamarck et Tréviranus[73], généralisé par Comte à partir de la 36ème leçon[74] sur la chimie et définitivement dans les leçons sur la biologie). Et si « modèle biologique » il y eut, ce n'est certes pas exclusivement. Michel Foucault[75] voyait très globalement trois modèles à l'œuvre dans les sciences humaines au XIXè siècle : le modèle biologique (avec Comte), le modèle économique (avec Marx) et le modèle linguistique avec (Freud). Or il n'est pas question de privilégier la référence aux modèles au détriment de l'analyse concrète ; et, si, chez Comte, la biologie joue, à côté d'une anthropologie qui s'affirme, un rôle que la réflexion sur l'économie politique et la réflexion sur le langage particulariseront, cette différenciation n'élimine chez lui ni le « conflit » ni la « signification » propres aux deux autres modèles, outre la « fonction » propre au modèle biologique.

Dans son sixième opuscule de jeunesse (1828), Comte avait salué l'entrée de la physiologie dans le système définitif de la philosophie positive[76], sortie qu'elle était du « joug des fictions théologiques et des abstractions métaphysiques ». Avec la 40ème leçon, Comte faisait un pas de plus en affirmant l'assujettissement des phénomènes vitaux aux lois générales.[77] Si nous considérons que les lois générales régissent le milieu avec lequel la vie est en harmonie, les phénomènes vitaux ne sont que de simples modifications de ce milieu. Mais, en outre, toute l'organisation fort différenciée de la vie s'est mise en harmonie avec ce milieu. Désormais, cette harmonie entre le vivant et son milieu « caractérise évidemment la condition fondamentale de la vie »[78].

C'est pourquoi l'idée de vie n'est pas définie par opposition à l'idée de mort, comme elle l'est par Bichat, mais par la synthèse « des deux éléments inséparables dont l'harmonie constitue nécessairement l'idée générale de vie »[79] : un « « être organisé et le milieu qui lui est convenable pour s'accomplir ». Tandis que Bichat veut démarquer les sciences physiologiques des sciences physiques, et réagir contre le mécanisme, Comte, qui s'éloigne à sa manière du mécanisme, le fait en soulignant, tout comme Cabanis et Lamarck, la connexion des actions et réactions se développant entre l'être organisé et son milieu.

L'examen des variations possibles montre que l'éventail des variations permises au milieu extérieur peut atteindre des limites très écartées, tandis que celui des variations permises à l'être organisé est étroitement limité, ce dernier étant dans une dépendance étroite du milieu qui le conditionne. Cabanis a traité de cette dépendance étroite du milieu et de l'organisme, dont on peut déjà voir chez Hippocrate l'énoncé de certaines corrélations précises. Le célèbre texte d'Hippocrate, Sur les airs, les eaux et les lieux[80], inaugure ce mode de pensée ; mais il est particulièrement évident pour les contemporains et les prédécesseurs immédiats de Comte. Ainsi, Cabanis, dans ses Rapports du physique et du moral de l'homme, se trouve sur les traces de Buffon qui accordait une importance certaine au climat, à la nourriture et au mode de vie : dans le huitième mémoire, il étudie l'influence du « régime » sur les dispositions morales et, au paragraphe II, il affirme que les corps organisés subissent des modifications dues aux changements mécaniques, ou chimiques[81] :

« C'est encore ainsi que l'animal, travaillé par le climat et par toutes les autres circonstances physiques, reçoit une empreinte particulière, qui peut servir à constater et distinguer ces mêmes circonstances; ou nourri, cultivé, dressé systématiquement par 1'homme, il acquiert des dispositions nouvelles et entre dans une nouvelle série d'habitudes. »[82]

Procédant à l'estimation de certains agents extérieurs sur le physique, Cabanis analyse l'action de l'air, de la chaleur, du froid, et cite un devancier dans la personne de Brown[83], rappelle Montesquieu à propos de la relative insensibilité des individus constamment soumis au froid[84], ainsi que Buffon[85]. Cabanis insiste donc sur la malléabilité humaine, sur le fait que, progressivement, le corps de l'homme peut subir des influences physiques et s'y adapter par l'acquisition de nouvelles habitudes.

Comte distingue une harmonie entre la biologie et la physico-chimie ; une relation étroite unit déjà ces domaines pour Cabanis, Lamarck et Blainville : harmonie analogue à celle existant entre le vivant et le milieu, synthèse de deux éléments et résultante des termes d'un conflit. Chez Blainville, Comte trouve l'approbation déclarée de sa philosophie positive : dans le Cours de physiologie générale et comparée, Blainville affirme son adhésion à la philosophie positive en évoquant la loi des trois états et en manifestant l'importance de l'étude de la méthode d'une science à partir de l'état où cette science est parvenue[86]. Lui-même, Comte trouve dans la physiologie de Blainville les éléments fondamentaux de ses idées biologiques[87]. En1850, Comte devait prononcer le Discours de circonstances pour les funérailles de Blainville[88] et rappeler les mérites de « l'esprit le plus coordinateur qui ait cultivé la biologie depuis Aristote »[89]. Pour l'existence végétative et animale, Bichat et Lamarck, de même, pour le domaine intellectuel et moral, Cabanis et Gall, enfin, pour le rapport de la pathologie à la biologie, Broussais, ont ouvert le XIXème siècle : et c'est alors qu'intervient Blainville[90]. C'est à lui qu'échoit le mérite de faire l'harmonie ou la synthèse des conceptions statiques, dynamiques et taxinomiques[91]. À Blainville revient l'honneur de la systématisation de la philosophie biologique :

« Cette systématisation [...] convenait donc à l'esprit le plus coordinateur qui ait cultivé la biologie depuis Aristote, si l'on excepte Bichat, dont l'universelle prééminence, autant déductive qu'inductive, exclut toute comparaison. »[92]


Malgré ses critiques, Comte donne sur l'œuvre de Blainville une juste appréciation scientifique. Aussi, grand prêtre de l'Humanité, Comte « incorpore » Blainville pour avoir su « coordonner les conceptions sur la structure, l'existence, et la classification des corps vivants »[93].

L'importance du milieu a été vue par des auteurs tels que Lamarck et Blainville qui avaient commencé leurs études par la physique, accomplissant sans le savoir un vœu qui sera celui de Comte. Le point de vue statique considéré par Blainville respecte les éléments chimiques de la matière et la forme affectant cet assemblage de matière[94] : les « simples modifications » qui y sont observables sont une idée reprise du principe de la physiologie de Blainville selon lequel les corps organisés présentent un aspect modifié des propriétés générales de la matière[95]. Le point de vue dynamique s'attache à la composition et à la décomposition, c'est-à-dire à l'accroissement et au décroissement du corps[96]. Comte énonce alors ce qui sera le dogme de Claude Bernard, dans l' Introduction à l'étude de la médecine expérimentale[97] :

« Placé dans un système donné de circonstances extérieures, un organisme défini doit toujours agir d'une manière nécessairement déterminée; et, en sens inverse, la même action ne saurait être identiquement produite par des organismes vraiment distincts. »[98]

Cette croyance dans le déterminisme des phénomènes vitaux était loin d'être acceptée par les physiologistes : qu'on pense aux proscriptions de Bichat opposant nettement le monde des êtres vivants et le monde des corps bruts, ou encore au scepticisme de Magendie. Comte formule philosophiquement cette dépendance de l'homme envers le monde, comme celle de la vie envers les phénomènes physiques :

« Car les lois du monde dominent celles de l'homme, et n'en sont pas modifiées. Entre ces deux pôles corrélatifs de la philosophie naturelle viennent s'intercaler spontanément, d'une part, les lois physiques, comme une sorte de complément des lois astronomiques, et, d'autre part, les lois chimiques, préliminaires immédiats des lois biologiques. Tel est, du point. de vue philosophique le plus élevé, l'indissoluble faisceau rationnel des diverses sciences fondamentales. »[102]

Comte garde la pleine connaissance de l'influence des lois mécaniques des divers domaines physico-chimiques sur le domaine biologique. De plus, en associant l'être organisé à son milieu Comte peut relier anatomie et physiologie, d'une autre façon sans doute que ne l'avait fait Haller avec son « anatomie animée », ou Diderot rapprochant état statique et état dynamique[99]. Et, loin de condamner l'expérimentation en biologie, Comte, suivant en cela Cuvier et Blainville, examine les modes d'intervention possibles de l'expérimentation biologique : soit par la perturbation de l'organisme, soit par celle du milieu. Il estime comme la moins rationnelle, l'intervention sur l'organisme, car elle était alors accomplie sans le souci de l'état du milieu (à maintenir invariable pour que l'observation de l'organisme perturbé ait toute sa valeur)[100].

Existe aussi pour Comte le consensus des organes de l'organisme entre eux ; dès lors, la vivisection est à éviter : il faut en outre respecter les droits des animaux ou plutôt la considération sociale à l'égard, non seulement des hommes, mais encore des animaux. Aussi Comte préfère-t-il l'expérimentation sur le milieu, qui offre plus de précision et détermine « avec une exactitude scientifique, la perturbation factice dont il s'agit d'apprécier l'influence physiologique, et qui porte sur un système susceptible d'une bien plus complète connaissance »[101].

De plus, l'observation sur l'organisme est moins altérée par le « trouble général de l'économie »[102] ; en effet, la perturbation peut y être circonscrite et appréciée avec exactitude. On peut même éviter de produire « dans l'organisme aucune modification profonde et durable »[103]. Comte explicite les critères d'une expérimentation biologique valable, dont il déplore 1'inobservance jusqu'alors : « 1° avoir en vue un but nettement déterminé, c'est-à-dire tendre à éclaircir tel phénomène organique, sous tel aspect spécial ; 2° connaître, le plus complètement possible, d'après l'observation proprement dite, le véritable état normal de l'organisme correspondant et les vraies limites de variation dont il est susceptible. »[104]

On voit donc intervenir la « norme », nécessaire à l'étude scientifique de l'organe et de sa fonction, au sein d'un organisme, lui-même encerclé par un milieu dont il est dépendant. Les limites de variation sont au terme des séries de règles conditionnant la composition et la décomposition, l'accroissement et le décroissement. Le point de vue de l'ensemble, loin d'être conçu vaguement, concerne « 1'unité essentielle du sujet principal »[105]. Et ce qui constitue aussi « l'unité fondamentale du sujet »[106] apparaît dans la définition du « système de la science biologique »[107] :

« la correspondance générale et nécessaire, diversement reproduite et incessamment développée, entre les idées d'organisation et les idées de vie. »[108]

Sur « un fond commun de structure et de composition »[109], l'anatomie des organismes est un système qui commande les organisations secondaires représentées par les tissus, les organes, les appareils compliqués ; de même, sur le fait, comme l'écrit Comte, « d'une certaine vitalité commune »[110] : du végétal à l'homme, les êtres vivants considérés dans leurs actes et leurs époques se caractérisent par une graduation dans laquelle « les phénomènes plus généraux dominent constamment ceux qui le sont moins »[111]. La méthode comparative détermine ainsi l'appréhension systématique des phénomènes biologiques.

Ces considérations méthodologiques seront confirmées en 1865 par la méthodologie de Claude Bernard[112], dans l'Introduction à l'étude de la médecine expérimentale, dans laquelle Claude Bernard recommande de rapporter toujours à l'ensemble une propriété physiologique ; elles ont leur fondement dans des considérations plus générales. Le point de vue de l'ensemble sur la partie, du système dans la hiérarchie, de la fonction par rapport à l'organe, de la norme du consensus, comme de la norme de l'harmonie qui règle le rapport de l'organisme à son milieu : autant de considérations débordant largement le point de vue de la fonction, à laquelle on aurait voulu limiter Comte. Consensus et harmonie acquièrent un sens. Le milieu intérieur, dont la notion a été mise en doute dans la biologie de Comte, apparaît avec la considération par Comte des substances dites « alibiles »[113], c'est-à-dire nutritives. Il faut voir à ce sujet le chapitre sur la chimie organique[114].

Comte admet bien deux sortes de conditions déterminantes, en ce qui concerne les phénomènes vitaux : « les unes relatives à l'organisme lui-même, les autres au système ambiant »[115]. Les deux modes d'expérimentation possibles sur 1'être vivant peuvent porter soit sur le milieu ambiant, soit sur l'organisme ; la première méthode troublant également l'organisme est privilégiée par Comte comme elle le sera par Claude Bernard[116]. Ajoutons la méthode pathologique et l'étude de la tératologie, étudiant les modifications de l'organisme et du milieu intérieur.

5. La solidarité biosociologique

Dans la série des sciences fondamentales, Comte assigne à la biologie une place privilégiée. Il a pris soin de la séparer[117] des sciences antérieures dans la série, et d'éviter toute forme de mécanisme et surtout de finalisme. Notre existence complexe est vue comme enveloppant les lois abstraites. La sociologie est appelée à dominer la biologie, comme le social le biologique : ainsi, le milieu humain domine le milieu vital. À la sociologie, Comte réserve l'office d'observer objectivement en totalité la fonction cérébrale. Le projet anthropologique se confirme dans une « étude synthétique de la nature humaine »[118], présupposant l'étude des étapes de la végétalité et de l'animalité.

Quant au « milieu correspondant », lorsqu'on atteint le stade de l'animalité on doit reconnaître ses deux principaux attributs : la possibilité de discerner les corps vivants dont l'animalité se nourrit, et la possibilité de les saisir ; sensibilité et contractilité, « double aptitude à connaître et à modifier les corps extérieurs »[119], sont des conditions nécessaires du mode d'alimentation propre à l'animalité. À partir de l'alimentation l'être vivant entre en rapport avec le milieu qui l'entoure : cette vie de relation ne semble, au départ, n'avoir d'autre utilité que la vie de nutrition, « attribut fondamental de l'ensemble des êtres organisés »[120]. L'intermittence de la vie animale, au contraire de la continuité de la vie végétative, donne la conscience de son exercice et la faculté de le répéter, et d'acquérir des habitudes. Le système nutritif dépend du système éducatif, théorique et pratique, c'est-à-dire de connaissance et de réaction (sensibilité et contractilité). De ce noyau fondamental à toute vie prend l'essor d'une existence dont le but n'est plus la nutrition :

« Ainsi, cette vie de relation, qui surgit au-dessus de la vie de nutrition, suscite spontanément les premiers germes de la sociabilité, partout où la nature morale n'est pas trop vicieuse. »[121]

Entre la sensibilité et la contractilité, c'est-à-dire entre les sensations et les mouvements, il faut, à un certain degré de l'échelle animale, supposer une « vitalité intermédiaire »[122], mêlée assez d'intelligence « pour apprécier les impressions reçues et les réactions convenables »[123]. Là peut commencer la sémiogénèse, en tout cas une forme de conscience :

« l'existence physique des animaux, supérieure à l'existence purement matérielle des végétaux, s'accompagne toujours d'une certaine existence morale, dont le développement caractérise la nature humaine. »[124]

Outre le besoin de nutrition, le besoin de reproduction (lié à la rénovation fondamentale) va donner à la vie de relation un caractère plus proche de la sociabilité. À la fois l'instinct sexuel et l'instinct maternel déterminent la vie en commun qu'est la famille, « première base de la vie sociale »[125]. Avec la notion d'instinct Comte cherche à éviter l'automatisme cartésien, incapable d'apprécier la spontanéité animale : « car il faudrait alors supposer toujours directe la relation entre les impressions extérieures et les réactions musculaires »[126]. L'organe central qu'est le cerveau relie donc les sensations aux mouvements. Ces idées de Comte sont la systématisation des éléments d'analyse fournis par Bichat dans ses Recherches physiologiques sur la vie et la mort[127] :

« Un ordre de fonctions assimile à l'animal les substances qui doivent le nourrir, un autre lui enlève ces substances devenues hétérogènes à son organisation, après en avoir fait quelque temps partie. Le premier, qui est l'ordre d'assimilation, résulte de la digestion, de la circulation, de la respiration et de la nutrition. Toute molécule étrangère au corps reçoit, avant d'en devenir l'élément, l'influence de ces quatre fonctions. Quand elle a ensuite concouru quelque temps à former nos organes, l'absorption la leur enlève, la transmet dans le torrent circulatoire, où elle est charriée de nouveau, et d'où elle sort par l'exhalation pulmonaire ou cutanée et par les diverses sécrétions dont les fluides sont tous rejetés au dehors. L'absorption, la circulation, l'exhalation, la sécrétion, forment donc le second ordre des fonctions de la vie organique, ou l'ordre de désassimilation. »[128]

Pour les lois de 1'animalité[129], que dégage Comte, c'est encore à Bichat qu'il s'en remet, quant à l'intermittence d'action et aux alternances d'activité et de repos, ainsi qu'au rôle de 1'habitude[130]. Bichat montre que l'habitude émousse le sentiment, tandis que le jugement le perfectionne. Troisième point, que relève Comte : le perfectionnement dû à l'habitude. Comme Cabanis, Comte prend soin du rôle de l'imitation[131], qui s'ajoute à l'habitude et qui ne convient qu'aux espèces sociables : ce que n'avait pas noté Cabanis. Les trois lois de l'intermittence de l'action, de l'habitude et du perfectionnement, reliées à la troisième loi de la végétalité (la loi de la reproduction), permettent l'adoption de la thèse de l'hérédité des caractères acquis[132], conséquence de la perfectibilité vitale pour Comte :

« Car, les progrès quelconques, à la fois statiques et dynamiques, réalisés chez l'individu, d'après un suffisant exercice, tendent ainsi à se perpétuer dans l'espèce par la génération. L'hérédité rend alors naturelles les modifications qui furent d'abord artificielles. »[133]

Le progrès matériel est, pour les animaux, la conséquence de la troisième loi animale. Le progrès intellectuel et moral, propre à l'homme, serait impossible par le seul fait de la perfectibilité vitale, il y faut une existence sociale. Ainsi, la conservation de l'espèce rend temporairement les animaux sociaux s'ils ne le sont pas : la solidarité réalise alors le développement des germes de sociabilité[134]. Dans l'animalité, le principe sociologique de l'amour comme base de l'union entre deux êtres se trouve ébauché. La solidarité de l'homme et des espèces animales disciplinables, auxquelles se joignent les végétaux et les forces inorganiques, constitue la réconciliation des conflits en vue de l'empire exclusif de la terre. Il s'agit là de la solidarité « biocratique » (référence à « cette vaste biocratie »[135]) que rendra possible notre solidarité sociocratique. Enfin, les organes biocratiques serviront le Grand-Être[136].

De la végétalité à l'animalité et de 1'animalité à l'humanité, Comte remarque que d'abord le consensus des parties de l'organisme, puis l'harmonie de l'organisme et du milieu qui lui est propre, enfin la vie de relation, vont pouvoir s'exprimer, non pas à travers le biologique pur, mais à travers le social. La sociabilité humaine va faire ressortir une sociabilité qui n'était qu'en germe dans l'individu en établissant la solidarité de tous les êtres vivants, comme elle fera pour tous les hommes entre eux. Le principe de solidarité, dont Comte observe qu'il est fondé sur l'instinct sympathique[137], trouvera son application pleine et entière dans la politique positive, appelée à diriger la nature vivante dans son entier :

« L'ensemble de cette association entre l'humanité et les espèces disciplinables fournit la base systématique du point de vue le plus complet et le plus durable que puisse comporter la politique positive, ainsi appelée à diriger toute la nature vivante contre la nature morte, afin d'exploiter le domaine terrestre. »[138]

Le passage à l'humanité est pour Comte un passage à la solidarité[139] ; il est corrélatif au développement des fonctions du cerveau qui le rendent possible. C'est à la sociologie qu'il faudra demander « la véritable théorie des plus hautes fonctions de l'animalité »[140]. L'existence sociale implique solidarité et continuité, par lesquelles se rendent possibles les plus hautes fonctions de l'animalité : c'est-à-dire les attributs supérieurs aussi bien intellectuels que moraux[141]. Dès lors, l'étude de la vie ne doit pas isoler le biologique ; au contraire, pour s'accomplir pleinement l'étude de la vie doit elle-même se subordonner à la sociologie : « l'ensemble de la vie animale resterait inintelligible sans les attributs supérieurs que la sociologie peut seule apprécier. »[142]

Comte explique comment se fait la transition de la biologie à la sociologie : l'anthropologie physique de Comte remonte jusqu'à l'histoire naturelle des animaux, qui, elle aussi, dans des proportions moindres, obéit à la loi des trois états, mais qui ne se serait pas accomplie chez eux, « puisque l'évolution humaine résulte surtout de la société » selon Comte[143]. En effet, les animaux supérieurs atteindraient le début de l'état théologique[144] :

« Tous les animaux supérieurs commencent cette grande progression de la même manière que nous. Mais aucun ne la pousse au delà du début théologique; ce qui doit être davantage imputé au défaut de vraie société qu'à la seule infériorité mentale. La plupart des races ne sortent jamais d'un fétichisme essentiellement analogue à celui qui constitua spontanément notre point de départ nécessaire. Comme au pareil âge de l'humanité, il s'y mêle toujours quelques germes de notions positives, poussées jusqu'à une faible ébauche des plus simples lois naturelles. Mais ces rudiments y restent sans cesse concrets, partiels et incohérents. »[145]


Les vues comtiennes sur l'intelligence animale trouvent leur origine chez Leroy auquel se reporte Comte[146]. Le seconde loi sociologique énonce la généralité décroissante et la complication croissante : elle se trouve confirmée par le fait que «les seules conceptions abstraites ébauchées par l'esprit animal se rapportent aux idées de nombre »[147] : la numération jusqu'à trois est la seule possible sans le secours de signes. Leroy établissait ce fait par une véritable expérience liée à la chasse[148]. Fort de cet exemple, Comte précise que nos progrès eussent été impossibles sans l'état social, « d'où émane certainement l'institution des signes artificiels »[149]. Quand elles dépassent le nombre trois dans leur discours, les « tribus sauvages » dont fait état Comte usent d'un terme signifiant 'beaucoup'[150] : appréciation vérifiée à l'époque dans la vaste compilation d'informations sur les peuples anciens de Goguet, intitulée De l'origine des loix, des arts et des sciences[151], qui concentrait une énorme érudition ; l'auteur évoque[152] cette première numération pratique, limitée au nombre 3, chez les Yaméos ; et il précise que les Brésiliens empruntent le vocabulaire portugais pour compter au delà de 3.

La troisième loi sociologique se vérifie le mieux chez les animaux, « puisqu'elle règle la marche générale de l'activité pratique, d'abord conquérante, puis défensive, et enfin industrielle »[153]. Comte note, propre à notre espèce, le passage successif par ces trois sortes d'activité, qui sont l'apanage d'espèces animales différentes. Il ressort que le règne animal forme « le fond naturel du grand tableau sociologique »[154] et que la transition de la biologie à la sociologie doit se chercher dans l'étude des fonctions humaines, selon les deux points de vue social et biologique. À partir d'une solidarité fondamentale entre l'animalité et l'humanité, « l'unité biocratique »[155] s'imposera après la reconnaissance de « l'unité sociocratique »[156].

D'un côté, les races carnassières ont une alimentation développant à la fois la vie active et la vie contemplative ; mais, de l'autre, une alimentation plus végétale est favorable à la vie affective, condition du principe sociocratique[157]. La sociabilité du développement collectif repose principalement donc sur la vie affective : à quoi s'ajoute la longue durée de l'enfance humaine, maintenue dans la dépendance des parents. La sociabilité est favorisée par la vie spéculative, assistée des moyens d'expression physiques (musculaires et vocaux) et des attributs de la vie active, du point de vue moral - comme le courage, la prudence et la persévérance - et du point de vue physique - comme les conditions musculaires et sensorielles. Tels sont les « titres naturels de notre espèce au monopole de la socialité »[158]

6. Conclusion : le social, interprète du biologique

Le social a ainsi ses racines dans le biologique avec cette caractéristique que bon nombre des virtualités enfouies dans le biologique ne pourront avoir leur développement qu'une fois encadrées dans le social, quelles que soient les virtualités et quel que soit le social. La maxime  « le progrès est le développement de l'ordre » joue le rôle de formule-modèle : l'ordre biologique se développant dans le progrès sociologique.

Il échoit à l'homme, être « biosocial », de « déterminer le type fondamental de l'existence humaine, et ensuite son essor nécessaire »[159]. L'élément social a le privilège de permettre le développement de toutes les virtualités « humaines » comprises dans l'élément biologique ; l'organisme accomplit ses phénomènes vitaux sous l'influence du milieu et des « conditions d'existence »[160]. La biologie humaine est infléchie par la vie sociale :

« Les lois biologiques ne sont vraiment compétentes, à cet égard, qu'envers les animaux, et même sous l'impulsion de la sociologie, comme à tout autre titre. Mais les notions qu'elles fournissent ainsi doivent ensuite figurer convenablement parmi les éléments nécessaires des décisions finales qui appartiennent à la morale sociologique. »[161]

À ce point précis de la synthèse, on entrevoit bien des développements théoriques actuels, souvent fort discutés. Dans ce qui n'est qu'une conclusion, on peut voir les prémisses d'une comparaison avec les positions de théoriciens contemporains : en écologie et en éthologie, aussi en sociobiologie ou même tout simplement dans les tentatives de rapprochement qui ont été faites récemment entre les natures animale et humaine[162].

Toutefois, il faut souligner que, dans la perspective positiviste, ce n'est pas la biologie qui inspire la sociologie, mais c'est tout au contraire la sociologie qui « régénère » la biologie. Tel est le point de divergence entre la biosociologie comtienne et la sociobiologie contemporaine[163]. Celle-ci fait la démarche, inverse de celle de Comte : elle croit découvrir dans l'égoïsme biologique le moteur du comportement social, conçoit l'égoïsme biologique comme ce qui permet la conservation des gènes individuels[164] ou de leurs copies, les individus s'affrontant socialement pour acquérir la dominance directement liée à l'agressivité et se traduisant par un grand succès reproductif.

La sociobiologie est née aux Etats-Unis, en 1975, au moment où Edward O. Wilson publie Sociology by New Synthesis ; elle est le terrain de rencontre de plusieurs disciplines : l'éthologie, la science du comportement animal, l'écologie et la biologie génétique ; elle a pour objet l'étude des causes et des conséquences de la vie sociale, la socialité étant commune à différents groupes d'animaux et à l'être humain sur la base de l'altruisme, ce dernier étant lui-même au service de la reproduction des gènes et de la transmission du génotype. Ce point a été développé dans la théorie de la parentèle - œuvre du Britannique W. D. Hamilton[165] suivi par Haxelrod[166]- selon laquelle l'individu stérile encourage la reproduction des individus fertiles de sa parenté. Reprenant à leur compte, la théorie de la sélection naturelle, les sociobiologistes ont combiné la génétique de Mendel avec la théorie de Darwin. À part une critique anthropologique dont la sociobiologie peut être l'objet, son darwinisme social a été la cible des attaques idéologiques[167] auxquelles le sociobiologiste Français Pierre Jaisson a répondu en précisant que la sociobiologie est une science qui étudie les comportements universels de l'espèce humaine[168].

Comte reconnaît bien comme indispensable la substance biologique de l'humanité ; cependant, il montre qu'il y a toujours eu la nécessité humaine de repenser le biologique pur et simple dans une signification qui lui est assignée par le social. Les travaux anthropologiques actuels semblent confirmer cette position lorsqu'ils montrent, par exemple en matière de filiation, que l'usage attesté par l'entourage social suffit à créer la filiation. Il s'agit là d'un trait universel souligné par Françoise Héritier pour qui le social n'est pas réductible au biologique[169].

D'une part, Comte ne réduit pas l'homme à sa dimension biologique ; et il ne réduit pas non plus cette base biologique au social. D'autre part, il apporte l'idée anthropologique que l'avatar social réalise l'homme dans ses diverses manifestations biologiques, si bien que la reconnaissance future d'une « unité biocratique », réunissant l'homme et l'animal sur le terrain commun de la vie, ne devrait pouvoir s'accomplir qu'une fois admise une première « unité sociocratique ».

7. L'utopie biocratique

Même si nous devons un instant abandonner une perspective scientifique pour passer à l'utopie, voyons d'un peu plus près ce que représentent les deux notions comtiennes de « sociocratie » et de « biocratie ». Même dans le rapport de l'humain aux animaux, Comte souligne l'importance déterminante du cadre social  avec la vaste biocratie, dans laquelle les animaux disciplinables deviennent nos principaux ministres.

Et toujours sur le mode de l'utopie, Comte affirme ensuite que cette « biocratie finale » sera reliée, dans son « régime intérieur » comme dans sa « puissance extérieure », à « l'évolution fondamentale de l'humanité »[170]. En ce qui concerne déjà le « régime positif », il est dès maintenant envisageable « une coopération normale et une juste fraternité »[171] entre « tous les organes biocratiques »[172] : car l'altruisme régnera sur la biocratie comme sur la sociocratie, au-delà de l'égoïsme qui « prévalut des deux côtés pendant tout le cours de notre préparation théologique et militaire »[173]. Ainsi, une politique à la fois humaine et animale permettra à notre espèce régénérée de gouverner toutes les autres sous le signe d'un altruisme fondé sur la prévalence humaine.

Pour Comte, la finalité d'étendre la biocratie à « toutes les espèces disciplinables »[174] sera le couronnement de la régénération de la nôtre dans la sociocratie. La relation du biologique au social aura donc pour effet de faire que l'anthropologie englobe désormais l'animalité pure et simple, à travers la sociocratie largement annoncée dès la fameuse Introduction fondamentale du Système de politique positive : précisément, au chapitre premier, qui remplace successivement la  théologie  par la  sociologie, la théolâtrie par la sociolâtrie, et donc la « théocratie » par la « sociocratie » - et dans lequel Comte consacre une longue note explicative[175] pour justifier la composition hybride, latino-grecque, de certains des termes pratiqués (sociologie, sociocratie, et sociolâtrie).

La conclusion de cette excursion dans le biocratique est, en tout cas, conforme à la politique positive ; à savoir que la sociocratie implique effectivement dans son accomplissement politique « une classe directrice, chargée d'approvisionner les autres, suivant le mode qui convient à chacune d'elles » [176]. Nous sommes, de ce fait, renvoyés à la politique positive et à ses exigences sociales parmi lesquelles se tient la distribution des capitaux par le patriciat à la tête des richesses.


[1] Cette communication complète les vues biosociologiques de deux articles : 1° Angèle Kremer Marietti « Auguste Comte et la philosophie du langage » in Auguste Comte et le positivisme, deux siècles après, Colloque de Carthage, « Beït Al-Hikma » (Avril 1999),  Tunis, Orbis, 2000 ; 2° « L'homme biologique selon Comte et les théories nouvelles », Colloque de Pise (Mai 2000), in Sociologia, politica e religione : la filosofia di Comte per il diciannovesimo secolo, a cura di Cristina Casina, Pisa : Edizioni Plus, Università di Pisa, 2001. Le dernier article confronte Comte aux théories actuelles.
[2] Cf. Angèle Kremer Marietti, L'anthropologie positiviste d'Auguste Comte (1982), Paris, L'Harmattan, 1999, p. 58, où est indiquée une analogie du problème comtien de l'unité fondamentale du langage humain avec la position de Noam Chomsky.
[3] Dans La philosophie cognitive, Paris, PUF, 1994, pp. 53-57, est soulignée une analogie entre la constitution du signe chez Comte et la formation des objets mentaux chez Changeux.
[4] Auguste Comte, « Examen du traité de Broussais sur l'irritation » (1828), in Écrits de jeunesse 1816-1828, suivis du Mémoire sur la cosmogonie de Laplace 1835 (sigle EJ), sous la direction de P.E. de Berrêdo Carneiro, Paris, La Haye, Mouton, 1970, voir p. 403.
[5] Augute Comte, Système de politique positive (sigle : S.), 4 vol., Paris., Librairie Scientifique-industrielle de L. Mathias., 1851-1854, voir S., I, 567.
[6] Ibid.
[7] S., I, 569.
[8] S., I, 570.
[9] S., I, 571.
[10] S., I, 577.
[11] S., I, 577. Il s'agit de la cosmologie céleste.
[12] Ibid. Il s'agit de la cosmologie terrestre, néanmoins subordonnée à la cosmologie céleste.
[13] S., I, 578.
[14] Lettres d'Auguste Comte à John Stuart Mill (1841-1846), Paris, Ernest Leroux, 1877, p. 199 (lettre du 14 novembre 1843).
Cf. The Correspondence of John Stuart Mill and Auguste Comte. Translated from the French and edited by Oscar A. Haac, With a foreword by Oscar A. Haac and an introduction by Angèle Kremer Marietti, New Brunswick (U.S.A.) and London (U.K.), Transaction Publishers, 1995, p. 207 (letter 41, 14 November 1843).
[15] Georges Canguilhem, « Le vivant et son milieu » in La Connaissance de la vie, Paris, Librairie Philosophique Vrin, 2ème édition revue et augmentée, l967, pp. l29-l54. Nous avons discuté l'interprétation de Canguilhem dans notre thèse ; cf. L'anthropologie positiviste d'Auguste Comte, pp. 144-145.
[16] Op. cit., p. 130 : «  Etienne de Geoffroy Saint-Hilaire en l83l, et Comte en l838, emploient le terme au singulier, comme terme abstrait. Balzac lui donne droit de cité dans la littérature en 1842, dans la préface de la Comédie humaine, et c'est Taine qui le consacre comme l'un des trois principes d'explication analytique de l'histoire, les deux autres étant, comme on sait, la race et le moment. C'est de Taine plutôt que de Lamarck que les biologistes néolamarckiens français d'après 1870, Giard, Le Dantec, Houssay, Constantin, Gaston Bonnier, Roule tiennent ce terme. C'est, si l'on veut, de Lamarck qu'ils tiennent l'idée, mais le terme pris comme universel, comme abstrait, leur est transmis par Taine ».
[17] Date de la parution du tome III original du Cours de philosophie positive.
[18] Date de la parution du tome II original du Cours de philosophie positive.
[19] Cours de philosophie positive (sigle C.), édition en deux tomes, Paris, Hermann, 1975. Tome 1, « Philosophie première », édité par Michel Serres, François Dagognet, Allal Sinaceur, voir la 30è leçon, C., I, p. 486.
[20] C., 43è l., I, 795-820.
[21] C., 43è l., I, 816-817.
[22] « Le vivant et son milieu », op. cit., p. 133-134.
[23] Dans le C., 43è l., I, 812.
[24] C., 43è l., I, 798 : « la théorie fondamentale des milieux organiques, sans laquelle l'analyse des phénomènes vitaux ne saurait comporter aucune véritable rationalité ».
[25] S., I, 586.
[26] C., 40è l., I, 682, note.
[27] C., 40è l., I, 676.
[28] Bichat, Recherches physiologiques sur la vie et la mort, Verviers, Éditions Marabout, 1973, p. 11.
[29] J'ai déjà indiqué ailleurs - voir Le projet anthropologique d'Auguste Comte, p. 83-84, et p. 95 : note 2 - l'importance du langage utilisé par Comte : sa précision et sa rigueur le rendent digne d'être scientifique avec néanmoins une particularité : l'emploi rigoureux et précis des termes opèrent cependant à des niveaux différents d'une polysémie qui est la sienne propre. Voir également « Auguste Comte et la philosophie du langage » , in Auguste Comte et le positivisme, deux siècles après., « Beït Al-Hikma »  Carthage : Tunis., Orbis., Avril 2000.
[30] C., 40è l., I, 682, note.
[31] C., 40è l., I, 683.
[32] Voir la note de la page 682, C., 40è l., I.
[33] C., 40è l., I, 684.
[34] S., I, 586. La première loi biologique est la loi de la vitalité fondamentale consistant dans la continuelle rénovation matérielle, "existence nutritive, résultée d'un suffisant conflit entre l'absorption et l'exhalation que chaque masse vivante exerce sans cesse sur le milieu correspondant". La seconde loi biologique est la loi de la mortalité ; la troisième est la loi de la reproduction.
[35] C., 40è l., I, 685.
[36] S., I, 665.
[37] Ibid.
[38] Ibid.
[39] Ibid.
[40] Ibid.
[41] S., I, ch.3, 665.
[42] S., I, 666.
[43] S., I, 666.
[44] S., I, 668.
[45] S., I, 735.
[46] Ibid.
[47] Ibid.
[48] C., 40è l., I, 680. De même, 756-757.
[49] Ibid.
[50] Ibid.
[51] C., 40è l., I, 681.
[52] C., 40è l., I, 682.
[53] Cf. H. Daudin, Les Classes zoologiques, Paris, Alcan, 1926, p.145.
[54] C., 40è l., I, 665-746.
[55] C., 40è l., I, 682.
[56] Ibid.
[57] C., 40è l., I, 739.
[58] Cf. le §.2,  « Application de la méthode globale à des objets bio-socio-historiques » du chapitre « La méthodologie des sciences historico-sociales., in Angèle Kremer Marietti, Dilthey et l'anthropologie historique, Paris, Seghers, 1971, pp. 41-49.
[59] Cf. le chapitre 1, « Vers l'intuition de la scission de l'Être :le cheminement philosophique dans la pensée de la totalité inachevée ; de même, le chapitre 3, « L'être englobant unique et les modes multiples de la scission » ; in Angèle Kremer Marietti, Jaspers et la scission de l'être, Seghers, Paris, 1967.
[60] Kurt Goldstein, Der Aufbau des Organismus, 1934.
[61] S., I, 641.
[62] S., I, 627.
[63] Cours de philosophie positive (sigle C.), édition en deux tomes, Paris, Hermann, 1975. Tome II, « Physique sociale », édité par Jean-Paul Enthoven, voir la 47è leçon, p. 80.
[64] C., 47è l., II,.88.
[65] Il s'agit de L'Esprit des lois (1748), l'œuvre de Montesquieu.
[66] C., 47è l., II, 85.
[67] S., I, 625-627. Les trois lois sociologiques sont : 1° la loi des trois états ; 2° la loi du classement qui règle la hiérarchie, historique et dogmatique, « de nos diverses conceptions abstraites d'après la généralité décroissante et la complication croissante des phénomènes correspondants » ; 3° la loi de l'activité (d'abord conquérante, puis défensive, et enfin industrielle).
[68] C., 48è l., II, 140.
[69] Ibid.
[70] C., 48è l., II, 141.
[71] Plan des travaux scientifiques nécessaires pour réorganiser la société, Paris, L'Harmattan, 2001, p. 162.
[72] C., 48è l., II, 142.
[73] Avant Comte, ce sont Gottfried Reinhold Treviranus (1776-1837) et Jean-Baptiste Lamarck (1744-1829) qui usèrent, dès 1802, du néologisme 'biologie' ; le premier, dans son traité intitulé Biologie (1802-1822) ; et le second dans l'ouvrage Hydrogéologie (1802). Sur le terme 'biologie', voir la note de Comte, à la 36è leçon, qui lui-même renvoie à Blainville : « Je ne pense pas qu'aucun philosophe puisse aujourd'hui suivre un peu loin une série quelconque d'idées générales sur l'ensemble rationnel des considérations positives propres aux corps vivants, sans être, en quelque sorte, naturellement obligé d'employer cette heureuse expression de biologie, si judicieusement construite par M. de Blainville, et dont le nom de physiologie, même purifié, n'offrirait qu'un faible et équivoque équivalent » (C., 36è l., I, 602, note).
[74] C., 36è l., I, 602, note.
[75] Michel Foucault, Les mots et les choses, p. 371: « On pourrait peut-être retracer toute l'histoire des sciences humaines depuis le XIXème siècle, à partir de ces trois modèles. Ils en ont couvert, en effet, tout le devenir puisqu'on peut suivre depuis plus d'un siècle la dynastie de leurs privilèges : le règne d'abord du modèle biologique (l'homme, sa psyché, son groupe, sa société, le langage qu'il parle existent à l'époque romantique comme des vivants et dans la mesure où en effet ils vivent ; leur mode d'être est organique et on l'analyse en termes de fonction) ; puis vient le règne du modèle économique (l'homme et toute son activité sont le lieu de conflits dont ils sont à la à la fois l'expression plus ou moins manifeste et la solution plus ou moins réussie) ; enfin, - tout comme Freud vient après Comte et Marx - commence le règne du modèle philologique [...] et linguistique [..]. »
[76] S., IV, Appendice, 217 et E J, 399.
[77] C., 40è l., I, 667.
[78] C., 40è l., I, 676.
[79] Ibid.
[80] Hippocrates, On airs, waters, and places, traduction trilingue du texte grec admis par Littré, en latin, français et anglais, paru à Londres, en 1881.
[81] Voir Cabanis, Corpus, I, p.395.
[82] Ibid.
[83] J.-B. Brown (1735-1788), Elementa Medicinae, Edimbourg, 1780.
[84] Cabanis cite De l'esprit des lois, livre XIV, ch. 2.
[85] Texte « Mammifères, Animaux communs aux deux continents », éd. citée de l'Histoire naturelle, IV, Paris, chez Furne, et dans le Corpus, t. XLI, pp. 380-381.
[86] Henri de Blainville, Cours de physiologie générale et comparée, édition du Dr Hollard, , I, pp.52 et suivantes.
[87] Cf. Jean Perrot, De l'influence des idées d'Henri de Blainville sur la Philosophie positive d'Auguste Comte, Paris, 1939
[88] S., I, 737 et suiv.
[89] S., I, 739.
[90] S., I, 738.
[91] S., I,.739.
[92] Ibid.
[93] S., I, 739.
[94] Henri de Blainville, Traité de l'organisation des animaux, ou Principes d'anatomie comparée, Paris, Levrau1t, 1822, pp. VIII-IX.
[95] Cf. Traité de l'organisation des animaux ou principes d'anatomie comparée : voir l'introduction.
[96] Op. cit., p. IX.
[97] Claude Bernard, Introduction à l'étude de la médecine expérimentale, IIè partie, chapitre 2, §. 1.
[98] C., 40è l., I, 683.
[102] C., 40è l., 717-718.
[99] Cf. Paitre, Diderot biologiste, Lyon, 1904.
[100] C., 40è l., I, 691.
[101] C., 40è l., I, 692.
[102] Ibid.
[103] C., 40è l., I, 693.
[104] C., 40è l., I, 698.
[105] C., 40è l., I, 699.
[106] C., 40è l., I, 699.
[107] Ibid.
[108] C., 40è l., I, 699.
[109] Ibid.
[110] C., 40è l., I, 700.
[111] Ibid.
[112] Voir Jacques Michel, La Nécessité de Claude Bernard, Paris, Méridiens Klincksieck, 1991.
[113] C., 40è l., I, 689.
[114] C., 39è l., I, 637-650.
[115] C., 40è l., I, 691.
[116] Cf. Dastre, La vie et la mort, Paris, Flammarion, 1903.
[117] Remarque également de Jean Devolvé, Réflexions sur la pensée comtienne, Paris, Alcan, 1932.
[118] Selon aussi ce qu'y voit Jean Devolvé, op. cit., p. 332.
[119] S., I, 598
[120] Ibid.
[121] S., I, 600.
[122] Ibid.
[123] Ibid.
[124] Ibid.
[125] S., I, 60l.
[126] S., I, 602.
[127] Voir « Subdivision de chacune des vies, animale et organique, en deux ordres de fonctions », loc. cit., pp. 13 et suiv.
[128] Op. cit., pp. 13-14.
[129] S., I, 605-609. Les lois de l'animalité sont : 1° la loi de l'intermittence : « elle concerne le besoin alternatif d'activité et de repos » ; 2° la loi de l'habitude, « simple cas particulier de la loi universelle de persistance, dont la manifestation objective commence avec l'existence mathématique » ; 3° la loi du perfectionnement : « l'hérédité rend alors naturelles les modifications qui furent d'abord artificielles ».
[130] Op. cit. , p.38.
[131] S., I, 607 ; cf. Cabanis, Rapports, X, Corpus, I, p.576.
[132] Dans un précédent article, j'ai indiqué toutefois les réserves de Comte par rapport à cette doctrine de Lamarck, voir « L'homme biologique selon Comte et les théories nouvelles».
[133] S., I, 609.
[134] S., I, 611-612.
[135] S., I, 6l8.
[136] S., I, 619.
[137] S., I, 612.
[138] S., I, 615.
[139] S., I, 620.
[140] S., I, 621.
[141] S., I, 622.
[142] S., I, 622-623.
[143] S., I, 624.
[144] S., I, 625.
[145] Ibid.
[146] Cf. Lettres sur les animaux, Poulet-Malassis, Paris, l862, voir la IIè lettre, p2l : « Sans argumenter comme nous, il est du moins nécessaire (que le loup ) compare entre elles les sensations qu'il a éprouvées, qu'il juge des rapports que les objets ont entre eux, et de ceux qu'ils peuvent avoir avec lui ; sans quoi il lui serait impossible de prévoir ce qu'il doit craindre ou espérer de ces objets ». Voir la IVè lettre, p.53 : « on ne peut pas fixer la mesure de l'intelligence des différentes espèces de bêtes, puisqu'elle dépend des circonstances, qu'elle s'étend toujours lorsqu'elle est mise en action par la nécessité, et qu'elle ne se resserre que par le défaut d'exercice ».
[147] S., I, 626.
[148] Lettres sur les animaux, pp. 123-124 : « Pour tromper cet oiseau inquiet, on s'est avisé d'envoyer à 1'affût deux hommes, dont l'un s'y plaçait et l'autre passait ; mais la pie compte et se trouve toujours éloignée. Le lendemain trois y vont, et elle voit encore que deux seulement se retirent. Enfin il est nécessaire que cinq ou six hommes, en allant à l'affût, mettent son calcul en défaut. La pie, qui croit que cette collection d'hommes n'a fait que passer, ne tarde pas à revenir. Ce phénomène, renouvelé toutes les fois qu'il est tenté, doit être mis au rang des phénomènes les plus ordinaires de la sagacité des animaux. »
[149] S., I, 627.
[150] S., I, 626.
[151] Goguet, De l'origine des loix , des arts et des sciences, 3 tomes, Éd. Desaint et Saillant, 1758.
[152] Op. cit., tome 1, p. 202.
[153] S., I, 627.
[154] S., I, 628.
[155] S., I, 630.
[156] Ibid.
[157] S., I, 631.
[158] S., I, 638.
[159] S., II, 469.
[160] C., 40è l., I, 739.
[161] S., I, 668.
[162] On peut penser à des ouvrages tels que celui de Florence Burgat, Animal mon Prochain, Paris, Odile Jacob, 1997.
[163] Edward O. Wilson, Sociobiology. The New Synthesis. Harvard University Press, 1975. Trad. de l'édition abrégée : La sociobiologie, Le Rocher Monaco/Paris, 1987 ; On human nature, HUP, 1978 ; L'Humaine nature. Essai de sociobiologie, Stock, Paris, 1979. Charles Lumsden & Edward Wilson, Genes, Mind and Culture, HUP, 1981 ; Promethean Fire, HUP, 1983 ; Le Feu de Prométhée, Réflexions sur l'origine de l'esprit, Mazarine, Paris, 1984 ; L'unicité du savoir, de la biologie à l'art, une même connaissance, Robert Laffont, Paris 2000.
[164] Cf. Richard Dawkins, The Selfish Gene, Oxford, 1976 ; Le Gène égoïste, Menges, Paris, 1978, Armand Colin, Paris, 1990.
[165] Hamilton, W.D. (1964) 'The Genetic Evolution of Social Behaviour', Journal of Theoretical Biology, Parts I and II, 7: 1-52.
[166] Axelrod, R.(1984) The Evolution of Cooperation, Ann Arbor, MI: University of Michigan Press. L'auteur se fonde sur le rôle de la théorie des jeux pour traiter le problème de l'altruisme.
[167] La critique anthropologique vient de Marshall Sahlins, The Use and Abuse of Biology. An Anthropological Critique of Sociobiology, Ann Arbor, The University of Michigan Press, 1975 ; trad. Fr., Gallimard, 1980. Des critiques viennent du généticien Lewontin : Sober, E. and Lewontin, R., « Artifact, Cause, and Genetic Selection », Philosophy of Science 47 : 157-180 ; Richard Lewontin et al., Nous ne sommes pas programmés : génétique, hérédité, idéologie, La Découverte, Paris, 1985, et Les surprises de l'évolution, Le Seuil, Paris, 1991. Pierre Thuillier, Les biologistes vont-ils prendre le pouvoir ? La sociobiologie en question, Editions Complexe, Bruxelles, 1981.
[168] Pierre Jaisson, La fourmi et le sociobiologiste, Paris, Odile Jacob, 1993.
[169] Françoise Héritier, Masculin/Féminin, la pensée de la différence. Paris, Odile Jacob, 1996.
[170] Cf. S., I, 618.
[171] S., I, 619.
[172] Ibid.
[173] Ibid.
[174] S., I, 701.
[175] S., I, 403.
[176] S., IV, 65.




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