Dans
la
Critique de la raison pure, Kant, à partir d’une lecture
partielle de Platon, trouve que la philosophie platonicienne est opposée
à la sienne, car, pense-t-il, en substance, elle se situe bien au-dessus
de l’expérience humaine (1).
Pourtant, au sein
d’analyses plus complètes du philosophe grec, qui sont conformes
aux textes de nos deux auteurs illustres, on juge depuis quelque temps
qu’il s’agit, dans les deux cas, d’une philosophie des
mathématiques (2). Ce qui signifie que Platon et Kant appartiennent au
courant idéaliste à quoi conduit nécessairement la
pensée mathématique comme on l’a montré aussi
(3).
Il est donc à propos de comparer les deux pensées en
question sur le plan de leur origine scientifique et de leur contenu
philosophique afin de comprendre leur relation sous cet éclairage
moderne ; ce qui permettra d’ailleurs d’apprécier la
critique que fait Kant de son prédécesseur grec.
C’est
ce que nous comptons faire dans cette étude qui, tout en reconnaissant
le rôle normal de l’histoire au niveau des différences
inévitables entre les deux penseurs, néglige les détails
historiques évidents (4).
I - La science : La géométrie comme élément d’union et de
divorce
1) L’union
géométrique
a) Platon :
Priorité de la géométrie
Chez Platon,
il est question de ce qu’on peut appeler « les
mathématiques pures » qui sont l’arithmétique et
la géométrie, et « les mathématiques
mixtes » ou « appliquées » que
représentent l’astronomie et la musique. Le livre 7 de la
République, en tout cas, est très clair là-dessus.
Il n’est pas sans importance de noter, ici, que les mêmes branches
mathématiques et la même classification existent chez les
pythagoriciens, les maîtres de notre auteur (5).
Mais, à y
voir plus clair, c’est la géométrie qui est au
centre.
D’abord en arithmétique, science du nombre et du
calcul comme dit le même texte de la
République, on a
affaire non à des entités entièrement abstraites comme ce
sera le cas bien plus tard, mais à des grandeurs représentables
géométriquement. (Le texte de
la République auquel on s’est référé parle bien de la grandeur et
de la petitesse du doigt). De plus, cette science recherche des proportions qui
sont en étroite relation avec l’idée de grandeur
géométrique comme le montrera Euclide dans ses
Eléments. Cette recherche, qui n’est pas du tout
étrangère à l’époque de Platon, est, en tout
cas, entièrement manifeste dans le
Timée, où la
constitution-même de la nature obéit au principe de la
proportionnalité (6).
Au fond, l’arithmétique nous
paraît être chez Platon au service de sa géométrie
comme logistique et comme expression numérique. Tel nous semble
être également le cas des mathématiques pythagoriciennes
où le nombre sert à exprimer la géométrie et
à calculer les grandeurs géométriques (7).
En ce qui
concerne l’astronomie et la musique, elles sont régies par le
même esprit d’établir des proportions
géométriques afin de dégager l’harmonie
céleste et acoustique. Pour s’en assurer, il suffit de revenir
encore à la même référence de la
République que le
Timée confirme et renchérit
au niveau astronomique (8).
Par conséquent, là aussi, la
géométrie est prioritaire. On peut dire que Platon est
essentiellement un géomètre. Montucla et Brunschvicg seraient de
notre avis : le premier traite le philosophe grec simplement comme
géomètre, le second intitule le livre 2 réservé aux
mathématiques platoniciennes,
Géométrie (9).
On comprend très bien ainsi ce que notre auteur veut dire
quand il déclare : Nul n’entre ici s’il n’est
géomètre.
b) Kant : la vocation
géométrique de l’intuition pure
Il est
d’abord important de souligner que c’est l’intuition pure qui
est l’instrument unique que Kant a forgé pour comprendre les
mathématiques en elle-même, que c’est, par conséquent
L’esthétique transcendantale qui se charge de la
théorie kantienne des mathématiques.
L’Analytique s’occupe plutôt de la physique mathématique, on peut y
trouver, certes, des renseignements certains sur les mathématiques, mais
en relation avec la science de la nature. On est tombé dans plusieurs
confusions en ignorant cette vérité pourtant tout à fait
conforme aux textes kantiens (10).
Or la vocation de l’intuition
pure est fondamentalement géométrique. Pour s’en convaincre,
il faut se reporter aux deux exposés transcendantaux de
L’esthétique, qui sont destinés à montrer la
signification scientifique de l’intuition pure.
Pour ce qui est de
l’exposé relatif à la notion d’espace, c’est
très clair : La géométrie représente
l’unique illustration. L’auteur conclut sont texte en disant :
« Par conséquent, notre explication fait seule comprendre la
possibilité de la géométrie comme connaissance
synthétique a priori. Tout mode d’explication qui n’offre pas
cet avantage, bien qu’il ait, en apparence, quelque ressemblance avec lui,
peut, à ce signe, en être très sûrement
distingué » (11).
En ce qui concerne
l’exposé transcendantal du temps, c’est moins clair, mais
à y voir de plus prés, on s’aperçoit que c’est
le concept de changement qui est mis en relief. Or ce concept est au cœur
de la géométrie « ...Le concept du changement...
n’est possible que par et dans la représentation du temps et que si
cette représentation n’était pas une intuition (interne) a
priori, nul concept, quel qu’il soit, ne pourrait rendre intelligible la
possibilité d’un changement dans un seul et même
objet... » (12).
Par conséquent, Kant est, à son
tour, géomètre. Cette conclusion se laisse, d’ailleurs,
justifier par le cours que Kant a donné en mathématique et qui
porte fondamentalement sur la géométrie (13).
On peut donc
dire que Platon et Kant appartiennent à la géométrie, que,
par conséquent, l’idéalisme qui les unit est
géométrique. Ce qui est tout à fait normal, car la vraie
arithmétique qui manipule des nombres abstraits, entièrement
indépendants des grandeurs, ne commencera qu’avec Laplace. Avant
cette date, les mathématiques étaient essentiellement
géométriques, car elles étaient prisonnières du
livre 5 des
Eléments d’Euclide, qui concerne la
théorie des grandeurs et de leurs proportions géométriques
(14).
Mais l’identité entre les deux philosophes ne peut pas
être complète. L’histoire va provoquer la rupture au niveau
du concept-même de géométrie.
2)Le divorce
géométrique
a)Platon :
géométrie et discontinuité
Il faut
reconnaître, à ce niveau, que les grandeurs
géométriques sont exprimées, chez Platon, par des nombres
entiers. Ce qui signifie que la géométrie platonicienne est
discontinuiste.
C’est vrai que les nombres irrationnels, qui
constituent une voie possible vers la continuité et
l’infinité sont reconnus dans les textes de Platon, mais on
n’en tire pas les conséquences qui permettent de dépasser la
discontinuité géométrique. Dans le
Théétète, on se contente de rappeler
l’enseignement de Théodore de

et de

en poursuivant jusqu’à

. Dans le
Ménon, est posé un problème qui aurait pu mener vers
un examen minutieux des irrationnels : « Déterminer la
longueur du côté d’un carré qui serait double
d’un autre carré ayant quatre pieds de surface ». En
suivant le texte, on a affaire à deux solutions : a)Celle de
l’esclave qui n’utilise que des nombres entiers. b)Celle de Socrate
qui opte pour la construction géométrique qui est une
méthode typiquement grecque. En somme le calcul de

est
évité (15).
Par conséquent, Brunschvicg a raison
de dire à propos des irrationnels chez Platon : « ... la
tentative n’a pas eu d’effet durable, noyée dans la
multiplicité déconcertante des aspects qu’a revêtus
l’enseignement platonicien ou plus simplement entraînée par
la décadence de l’ancienne académie... »
(16).
Tout cela veut dire que Platon reste pythagoricien sur ce plan
également. En effet :
a)L’école pythagoricienne,
qui a découvert les incommensurables, n’a pas dépassé
les nombres entiers et sa solution définitive des irrationnels
était géométrique et rappelle celle de Socrate
déjà indiquée(17).
b)C’est pourquoi leur
géométrie repose sur l’idée de discontinuité
puisque la ligne, par exemple, est constituée de monades (espèces
d’unités discrètes et interrompues). Il en va de même,
bien entendu, des notions de surface, de volume, etc... (18).
c)D’une
façon générale d’ailleurs, l’infini
n’avait pas droit de cité dans la pensée pythagoricienne. On
jugeait, en effet, que l’infini était lié au mensonge,
à l’insensé et à l’irrationnel, tandis que le
nombre (nécessairement entier) était, pour eux, principe de
vérité (19).
Il faut admettre qu’à
l’époque de Platon la reconnaissance de l’infini
était, semble-t-il, absente. C’est vrai que Zénon
d’Elée aurait pu le faire en partant de son argument de la
dichotomie (Leibniz l’a fait et a établi la série, 1= ½
+ ¼ + 1/8 + 1/16 etc...), mais il s’est égaré dans une
polémique, dont on trouve l’écho dans le
Parménide de Platon, par exemple, et qui intéresse
l’être, le néant, l’un et le multiple. On doit attendre
Aristote qui admettra l’infini virtuel et puis Archimède et sa
méthode d’exhaustion pour voir les balbutiements d’une telle
reconnaissance (20).
Tout compte fait donc la géométrie
platonicienne était régie par l’idée de finitude et
de discontinuité. L’histoire va introduire un divorce à ce
niveau.
b) Kant : géométrie et
continuité :
C’est ce dont on peut
s’apercevoir en examinant un aspect de l’intuition pure,
siège de la géométrie comme on a dit. Nous voulons parler
de cette caractéristique énoncée dans les exposés
métaphysiques de
L’esthétique selon laquelle
l’intuition pure est une grandeur continue et le support de toute
continuité en général.
L’exposé relatif
à l’espace dit, par exemple : « L’espace est
représenté donné comme une grandeur infinie... S’il
n’y avait pas un infini sans limites dans le progrès de
l’intuition, nul concept de rapports ne contiendrait en soi un principe de
son infinité » (21).
L’exposé du temps
exprime l’idée d’infinité comme suit :
« L’infinité du temps ne signifie rien de plus sinon que
toute grandeur déterminée du temps n’est possible que par
des limitations d’un temps unique qui lui sert de fondement »
(22).
C’est justement grâce à sa continuité et
à sa fonction continuiste que l’intuition pure se distingue, selon
Kant, du concept dont la mission est, au contraire, d’introduire
l’interruption.
Ce n’est donc pas étonnant que les
principes ultimes qui vont définir la partie mathématique de la
science de la nature vont porter sur le calcul infinitésimal au sens
newtonien, non leibnizien.
Ces principes métaphysiques fondateurs
sont « les axiomes de l’intuition et « les
anticipations de la perception ». A lire de près ce texte de
l’Analytique des principes, on se rend compte qu’ils
correspondent respectivement aux quantités naissantes et
évanouissantes newtoniennes, c’est-à-dire, au fond, les deux
piliers du calcul des fluxions et des suites infinies. Le calcul newtonien de
l’infini représente donc la mathématique que fonde les
principes kantiens (23).
Cette dernière conclusion
complètement conforme aux textes, à notre avis, est tout à
fait en accord avec le statut géométrique et continuiste de
l’intuition pure, où, d’ailleurs, se déploient les
principes métaphysiques établis par Kant.
La parenté
entre Kant et Newton, sur ce plan précis, vient de leur étoffe
géométrique commune. Justement Newton se distingue de Leibniz, qui
a inventé le calcul infinitésimal en même temps que lui, par
l’option géométrique qui est claire dans son livre sur le
calcul infinitésimal et dans les
Principia.
Nous avons
montré tout cela ailleurs lorsque, nous avons établi que
l’idéalisme transcendantal viendrait de la conception newtonienne
du calcul infinitésimal (24).
Par conséquent, la conception
kantienne de la géométrie est infinitésimale, continuiste.
Ce qui nous paraît normal puisque, bien avant le 18éme
siècle, on avait bien compris que géométrie et
continuité vont ensemble.
Si donc Platon et Kant s’unissent
autour de la géométrie, il n’en reste pas moins que le
premier la considère comme formée d’éléments
discontinus, alors que le second la traite comme continue. L’histoire est
essentielle dans cette différence.
II-La
philosophie : La relation entre l’intellect et la sensibilité
comme source de convergence et de divergence :
1) La
convergence philosophique
a) Platon : Il
n’est ni Pythagore, ni Parménide
Il est
certain, à notre avis, que les mathématiques platoniciennes ne
sont pas coupées du réel, du sensible tout en étant
rattachées, bien entendu, à l’intelligence. Cette
vérité se vérifie, pour employer une terminologie moderne,
tant au niveau de « la logistique », que sur le plan de
« la métamathématique ».
Les concepts de
nombre, de grandeur et celui de la méthode du calcul, chez Platon,
plaident, en effet, en faveur de cette idée.
Le point de
départ de la genèse du nombre, c’est bien l’opinion,
le sensible. L’intelligence intervient pour clarifier et pour corriger ce
contenu réel en imposant les idées d’égalité,
de rapport et de mesure. La grandeur proprement géométrique
connaît le même sort. On part de la pratique, du concret
(l’art de la guerre par exemple) pour abstraire les différentes
figures possibles. Ces idées sont très claires dans le livre7 de
la
République et, notamment, dans le
Philèbe (25).
Sur le plan méthodologique, il y’a l’analyse
régressive sur laquelle des auteurs, parfois éminents, ont
beaucoup insisté comme étant l’apport le plus important et
le plus original de Platon en mathématique (26). Ce procédé
analytique, qui s’élève du sensible pour parvenir à
des principes rationnels et synthétiques, se trouve bien chez ce
philosophe. Il suffit de revenir, par exemple, au
Ménon, au
Théétète et à la
République pour s’en convaincre (27).
Le fondement de cette
« logistique » c’est la dialectique, la théorie
des idées, qui n’est pas du tout coupée du réel comme
on peut le penser. Cette vérité, que L’esthétique
platonicienne vérifie également puisque la copie sensible y est
liée au modèle intelligible, trouve sa pleine justification dans
le livre7 de la
République où le monde sensible
paraît être le point de départ de la théorie des
idées, mais aussi sa finalité ultime puisqu’on construit un
instrument rationnel pour le rectifier. De plus, le monde intellectuel du
Timée représente bien des êtres naturels,
concrets.
Dans ce sens-là, cette
« métaphysique » de la science mathématique
convient tout à fait, contrairement à ce que pense Brunschvicg
qui, par ailleurs, reconnaît l’alliance entre la raison et la
sensibilité dans la mathématique platonicienne.
Au fond,
comme le dit pertinemment Brunschvicg lui-même, Platon n’est ni
Pythagore confondant sensibilité et intelligence, ni Parménide qui
les distingue radicalement (28).
b) Kant : La fonction
synthétique de l’intuition pure :
Le philosophe
allemand paraît suivre, à sa façon, le même chemin.
C’est ce dont on peut se rendre compte en revenant encore à
l’intuition pure qui nous semble effectuer une synthèse certaine
entre l’intelligence et l’expérience sensible. C’est
même, là, la signification profonde des deux exposés
métaphysiques, les rubriques 1, 2 et 4 qui lui sont
consacrées.
On nous dit d’abord, en substance, que
l’espace et le temps ne sont pas des concepts empiriques qui se laissent
dériver de la sensibilité. Manifestement, c’est le courant
empiriste, et en l’occurrence Hume, qui se trouve visé et
rejeté.
Les rubriques(2) s’empressent d’ailleurs de
noter que l’on a affaire à deux représentations a priori qui
fondent les perceptions (extérieures pour l’espace et la
totalité des intuitions possibles pour le temps). On est tenté de
croire qu’il s’agit de deux êtres de raison (puisque l’a
priori signifie le rationnel selon
l’Architectonique par
exemple).
Kant se rallierait-il à Leibniz pour qui l’espace
et le temps sont des concepts discursifs indiquant des rapports d’une
façon rationnelle ? Les deux rubriques n°4 refusent cette
relation en évoquant leur caractère intuitif et, par
conséquent sensible (l’intuition est toujours sensible chez
l’homme).
Par conséquent, la synthèse entre Hume et
Leibniz est opérée. Elle est réfutative dans la mesure
où rationalisme et empirisme absolus sont également niés.
Mais elle est récupératrice puisqu’on garde de chaque
tendance ce qui intéresse la théorie à établir.
L’analytique confirmera cet élan unificateur de Kant, car
elle montrera que l’entendement et la sensibilité sont
nécessairement liés. Telle est la grande leçon de la
déduction transcendantale. L’équilibre ne sera rompue
qu’au niveau de
la Dialectique. La métaphysique seule
ne tient pas compte de l’expérience.
Une convergence certaine
entre les deux auteurs se dévoile. Elle intéresse l’alliance
entre l’intellect et la sensibilité que les deux philosophes
acceptent pour définir les mathématiques. Cet accord est normal
puisqu’il est question, dans les deux cas, de la géométrie
qui suppose ladite alliance. C’est là une caractéristique
qu’elle a conservée à travers sa longue évolution, et
qui l’a toujours distinguée de l’abstraction
algébrique.
Cependant la ressemblance entre les philosophes ne doit
pas être absolue. L’histoire va encore une fois intervenir pour les
distinguer.
2)La divergence
philosophique
a)Platon : Recherche des essences
et divinisation
C’est que la géométrie
platonicienne se situe, du point de vue de son objet, du côté des
essences, ou, si l’on veut parler un langage plus moderne qui nous
rapproche de Kant, de l’en soi, de la chose en soi. Elle est, par
conséquent, « nouménale » .
Pour en
être sûr, on peut se contenter de revenir au libre7 de la
République où il est dit, pour ne retenir que
l’essentiel, que le nombre et la grandeur, par conséquent les
mathématiques en général et la géométrie en
particulier, non seulement mènent vers l’en soi, mais sont
eux-mêmes en soi, comparés à ceux que la sensibilité
montre et qui représentent leur point de départ. En langage
kantien, on dira qu’il s’agit de noumènes (étant
donné leur dimension méthodologique) et de chose en soi.
C’est alors que la mathématique (plus précisément la
géométrie) du
Timée acquiert toute sa signification.
Il s’agit, en effet, de grandeurs idéales au sens précis du
terme (29).
Il n’est pas du tout curieux que l’auteur suspende
sa géométrie à la divinité. Cette correspondance
nous paraît logiquement tout à fait naturelle. Seul Dieu serait
capable de saisir l’immensité d’un tel objet.
De toute
façon, la géométrie platonicienne est divine, les hommes
géomètres ne feraient qu’imiter les pouvoirs
mathématiques de Dieu. Le dieu mathématicien de Platon
n’apparaît clairement que dans le
Timée , où il
est question d’abord d’un Démiurge initial, le père,
qui délègue ensuite ses responsabilités à ses
enfants, des petits dieux, pour finir la construction mathématique du
monde. Dans la
République, il s’agit de l’idée
de bien qui jouerait le même rôle, la même fonction.
Les
conclusions précédentes peuvent facilement être inscrites
dans la philosophie platonicienne et dans l’histoire des
idées.
La philosophie platonicienne est une pensée de
l’être en tant qu’être, par conséquent, des
essences et de l’en soi. Cette caractéristique se conjugue, chez le
philosophe, avec une certaine mythologie et même avec une théologie
certaine. Nous n’en voulons pour preuve que la théorie des
idées, qui est le fond de cette philosophie et le but vers quoi
l’auteur s’est acheminé. Or il est clair que cette
théorie contient bien les deux aspects indiqués, que l’on se
réfère à la version de la
République, ou
à celle du
Timée, ou même à celle du
Parménide.
Platon tiendrait la recherche des essences et de
l’être d’une longue tradition grecque qui s’oppose aux
éléates et à Parménide et qui se prolonge en fait
jusqu’à Aristote.
D’autre part, le philosophe n’a
pas réussi à se dégager des démarches mythologiques
et théologiques régnantes . Aristote, dont l’une des
finalités est d’abandonner la mythologie, fera ce pas à sa
manière. Platon est venu, au fond, à un moment
d’intersection entre deux périodes différentes
(30).
b) Kant : Phénomène et
humanisation
Par contre, la géométrie
kantienne, en tout cas comme elle apparaît dans la
Critique de la
raison pure, porte nécessairement sur les phénomènes
qui sont différents de nature des choses en soi dont ils constituent de
simples manifestations sensibles. (Notons au passage la ressemblance,
malgré tout, entre Platon et Kant au niveau des rapports de
l’en-soi avec son apparence sensible) (31).
De fait,
l’intuition pure, sur quoi repose la géométrie chez Kant,
est forcément tributaire de l’objet phénoménal.
C’est l’une des grandes leçons de
L’Esthétique transcendantale. L’Analytique reconnaît pleinement cette relation puisque, pour déterminer
l’objectivité phénoménale, elle soumet les
catégories, les schèmes et les principes à
l’intuition pure. Dans la
Dialectique, on abandonne
l’intuition pure, le phénomène se trouve
délaissé également.
Mais l’intuition pure
implique aussi l’humanisation de la géométrie (et de la
connaissance en général dont cette science constitue le
modèle). Pour Kant, en effet, l’intuition a priori et son objet, le
phénomène, sont des attributions humaines, tandis que
l’intuition intellectuelle et la chose en soi sont réservées
à une intelligence supérieure, celle de Dieu, par exemple.
C’est ce que suggère déjà le début de
L’Esthétique et que confirme la teneur de la
Critique de
la Raison Pure (32).
Kant a ainsi doublement humanisé la
science géométrique : il l’a fait d’abord en
rabaissant cette discipline au niveau de l’homme, ce qu’Aristote,
par exemple, a déjà réalisé, à sa
manière, en conservant l’en-soi. Mais l’humanisation
kantienne signifie également débarrasser l’homme de la chose
en soi qui est plutôt compatible avec le pouvoir divin de
connaître.
Ces conclusions, pour ainsi dire,
épistémologiques, se laissent justifier par la philosophie de
l’auteur et par le contexte historique où elle est
née.
Il y’a lieu de rappeler d’abord que
l’idéalisme transcendantal, qui prend pour modèle la
géométrie, est une théorie de connaissance, seule possible
pour l’homme, qui porte fatalement sur des phénomènes.
Justement toute la différence que provoque Kant entre son
idéalisme et celui de Berkeley et de Descartes consiste à dire que
ces deux derniers philosophes persistent à considérer des choses
en soi (33).
En ce qui concerne le contexte historique. Disons
d’abord que l’humanisation est une caractéristique du
18éme siècle qui a toujours mis l’homme au centre de ses
préoccupations les plus préoccupantes. De plus, les idées
d’espace et de temps elle-mêmes sont humanisées. On peut
penser, ici, à Hume qui juge que ce sont des êtres
dérivés de nos expériences, de nos sensations. Avec Buffon,
on est encore plus proche de Kant . En effet, l’auteur
français nous parle, à sa façon, de sens externe et de sens
interne, qui sont essentiels pour définir l’espace et le temps
kantiens en tant qu’entités humanisées, etc...
(34).
Par conséquent, en soi et divinisation chez Platon,
phénomène et humanisation chez Kant, voilà la grande
différence philosophique entre Platon et Kant. Cette distinction est
moins claire lorsqu’on regarde attentivement la période kantienne
pré-critique, où la synthèse entre la raison et
l’expérience est faite au niveau divin.
Au fond, les deux
philosophes partent bien de la dichotomie entre l’être et son
substitut sensible, mais aussi de leur rapport. Cependant, tandis que Platon
choisit l’être et, par conséquent, le divinise, Kant, dans sa
philosophie critique, place la question sur le plan du sujet humain et opte pour
la manifestation sensible de la chose en soi. L’histoire explique ce grand
changement.
Pour résumer, les deux philosophes se distinguent
scientifiquement en concevant la géométrie, soit d’une
façon discontinuiste (Platon), soit d’une manière
continuiste (Kant). En philosophie, la distinction intéresse la
dualité entre être et divinité d’une part, et celle du
phénomène et de l’humanité de l’autre. Une
correspondance précise et intemporelle entre la science et la philosophie
n’est pas claire ici. Nous pensons que c’est plutôt
l’évolution de la pensée qui fait le joint.
En
définitive, d’après ce qui précède,
c’est l’intuition pure qui détermine les relations de la
philosophie critique à celle du philosophe grec.
C’est elle
qui unit Kant à Platon grâce à son sens
géométrique et sa fonction de synthèse entre
l’intelligence et la sensibilité, composition qui est, semble-t-il,
une marque de la géométrie, abstraction faite des grandes
mutations qu’elle a dû connaître.
Elle est responsable
également de l’écart notable que prend le philosophe
allemand, dans la
Critique de la raison pure, par rapport à son
prédécesseur, et qui se situe à deux niveaux dont le lien
n’est justifiable que part l’histoire. En effet :
a)Son
aspect continuiste certain permet à notre auteur de dépasser la
discontinuité de la géométrie platonicienne.
b)Sur le
plan strictement philosophique, elle implique, chez Kant, une véritable
révolution contre toute métaphysique de type platonicien, en
phénoménisant et humanisant la géométrie,
étant reconnue elle-même pour humaine et
phénoménale.
C’est justement sur ce dernier plan que
la critique kantienne de Platon a une signification parce que la philosophie
platonicienne semble, sous cet angle, transcender, effectivement,
l’expérience humaine comme tributaire du champ
phénoménal.
Cependant, de cette manière,
l’auteur de
la Critique s’opposerait à
lui-même, pour ainsi dire, car pendant sa période
précritique, si on excepte l’idée d’infini qui
était déjà présente chez lui, il
n’était pas loin du platonisme avec sa divinisation, son en soi et
l’alliance qu’il opère entre la raison et
l’expérience, traits de la philosophie platonicienne qu’il
reconnaît d’ailleurs explicitement dans son texte (36).
Le
philosophe ne pouvait pas voir les ressemblances et les différences
géométriques, car son point d’appui était la
signification politique de la théorie des idées et il pensait que
Platon avait étendu sa réflexion aux phénomènes
naturels et même au terrain mathématique à partir de
là (37).